Extrême ou violence ?

Nous connaissons l’appétence des jeunes pour les sports dits « extrêmes ». Ces sports sont-ils violents ? La définition que donne Wikipédia laisse sur sa faim : « Un “sport extrême” est un terme populaire désignant une activité sportive particulièrement dangereuse pouvant exposer à des blessures graves ou à la mort en cas d’erreurs dans son exercice. Ces sports peuvent se pratiquer sur mer, dans le ciel ou sur terre. Ils impliquent souvent vitesse, hauteur, engagement physique, ainsi qu’un matériel spécifique »((https://fr.wikipedia.org/wiki/Sport_extr%C3%AAme)). Est-ce que prendre le risque de s’exposer à de blessures graves ou à la mort, rend bien compte de ce que sont les « sports extrêmes » ? Si oui, alors nous pratiquons un sport extrême tous les jours en prenant notre voiture, en sortant de chez nous ou en descendant un escalier.

Est-ce que prendre le risque de s’exposer à « des blessures graves » ou « à la mort » est violent ? Cela fait-il « déchirure dans la trame symbolique »((Miller J.-A., « Enfants Violents », Après l’enfance, Paris, Navarin éditions, coll. La petite Girafe, 2017, p. 203.)) ? Est-ce la « pure irruption de la pulsion de mort »((Ibid.)) ? Pure en tant que non prise dans un rapport à l’Autre et ses embrouilles de la langue et du corps. Prenons la chose du côté de l’escabeau, trouvaille de J. Lacan redéfinie ainsi par J.-A. Miller : « ce sur quoi le parlêtre se hisse, monte pour se faire beau »((Miller J. A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, n°88, novembre 2015, p. 110.)), croisement du narcissisme et de la sublimation freudienne. Narcissisme, oui((Cf le beau texte d’Y. Vandervecken traitant des sports extrêmes, comme le base-jump, « Le statut Autre du corps, et le sentiment de la vie », Quarto, n°112/113, mai 2016.)). Mais quid de la sublimation ? À l’heure du déclin du Nom-du-Père, qu’est ce qui vient faire corps au sujet ? Cela peut être une image. La mode street wear du skate, conçue large et baggy pour ne pas gêner les mouvements du skateur est devenue signe de reconnaissance d’une jeunesse bien au-delà du skate. Cela peut être un code, une langue faite d’expressions, de signes et de gestes, comme le salut des surfeurs, qui dépassent ce cercle.

Mais aussi le souffle du vent, l’odeur d’une vague, le bruit de la neige… Très peu d’adeptes des sports dits extrêmes évoquent le danger, la mort, la blessure.

Il est surtout question de trace. Les ethnologues Claire Calogirou et Marc Touché rendent compte de cela : « figurer avant de créer du sens »((Ibid. p.40)). Traces, courbes, marques, glisse sont les mots qui reviennent pour dire la chose. Sensation, hors-sens. Ici on est loin du narcissisme, de la fixation au stade du miroir, sans cesse à rejouer. On a plutôt affaire à une autre forme de nomination qui en passe par un nouage symbolique-imaginaire, par le savoir et le sens, produits de l’expérience et de l’apprentissage : « Il s’agit donc là d’une pratique de la distinction, d’une affirmation de la distance maximale aux autres par le recours à l’espace public et, par là même, un usage nouveau de la ville »((Calogirou C., Touché M., « Sport-passion dans la ville : le skateboard », Terrain, n° 25, Carnets du patrimoine ethnologique, p. 39, 1995.)). La maîtrise de ces sports implique un long apprentissage, un savoir qui se crée et se transmet : « On est capable de parler de revêtements pendant des heures »((Ibid., p.43.)). Puis il y a aussi l’élévation du corps dans l’espace. Le mobilier urbain garde la trace du skateur, la poudreuse celle du skieur ou du snowboardeur. La sensation de la courbe, du vent, de l’eau, accompagne le surfeur, le bruit, le vent, le rocher, le basejumper, le vététiste, l’escaladeur.

Il y a la livre de chair, celle que l’on laisse sur le bitume, contre le rocher, la blessure, les os brisés, autant de marques témoignant d’une pratique d’où le corps fait expérience.

Extrême et violence impliquent une norme qui ne rend pas compte de ce qui se joue pour le sujet. Les sports extrêmes ne disent rien à priori d’une violence chez l’enfant. Il peut arriver qu’un enfant épris de violence trouve là un débouché-escabeau qui n’est pas déchirure dans la trame symbolique mais bien soutien par le symbolique, non pas pur déchaînement de la pulsion de mort, mais expérience de vie d’un corps qui s’éprouve dans un savoir et une esthétique qui fait la part à l’Autre : photos, vidéos, partage du moment. C’est aussi une solitude radicale de celui qui se lance, pas sans savoir qu’il y met son corps.