L’île aux plaisirs !

Les garçons sauvages, premier long métrage de Bertrand Mandico, intrigue tout autant qu’il questionne. Logique et rigoureux, le film déploie une histoire pas comme les autres que l’on aime ou pas, elle ne nous laisse pas indifférent !

On apprend qu’une bande de jeunes garçons ont tué leur professeure de Lettres. Sous le charme d’une pulsion qu’ils intitulent « Trevor », cinq garçons nommés Tanguy, Romuald, Hubert, Sloan et Jean-Louis commettent l’irréparable au cours d’une performance théâtrale débridée, avec pour seule ambition d’aller au bout de leur mise en scène destinée à épater leur professeur.

La suite mêle le prévisible et l’inouï. Jugés coupables, ce n’est pourtant pas la prison qui les attend. Les familles confient les garçons à un personnage trouble, le Capitaine, qui promet en échange d’une forte somme d’argent de les transformer en êtres dociles et civilisés. Lors de la traversée en mer, on comprend que le Capitaine n’est pas partisan des méthodes d’éducation douces, il est plutôt un marin brutal et pervers. La croisière fait une escale sur une île mystérieuse et les choses deviennent tout de suite très spéciales pour la petite bande de garçons.

À elle toute seule, l’île se prétend être un programme de métamorphose et de traitement de la violence des garçons, efficace mais étrange. trange en quoi ? Des herbes hautes fouettent les corps des garçons à leur passage, d’énormes bulbes semblables à des fesses attirent leurs regards par des mouvements suggestifs, des colonnes végétales sont pourvues d’une multitude de pénis d’où s’écoule un fluide enivrant, des arbres proposent leurs fruits ronds et poilus ou encore, des racines offrent leurs rondeurs aux sexes des garçons. La nature vivante devient un partenaire sexuel pour chacun des protagonistes et les plaisirs qu’elle procure sont sans limites. En soi, cette expérience ravit les garçons qui voient là l’occasion inespérée d’assouvir leurs désirs sexuels.

Le programme initié semble ne pas fonctionner, car la violence des garçons demeure intacte : sur le voyage du retour, ils profitent d’une erreur du Capitaine pour l’attaquer et lui faire la peau ! Est-ce une pure vengeance en retour des sévices que le Capitaine leur a infligés ou un acte transgressif fondateur d’un nouveau rapport à la loi ? Une fois mort, le Capitaine honni deviendra-t-il ce père tant aimé ? La réponse à ces questions est plus compliquée, car même s’il s’agit bien d’un acte fondateur, il n’ouvre pas sur une issue œdipienne.

De retour sur l’île aux plaisirs, la petite bande fête comme il se doit la liberté retrouvée. C’est Romuald le premier qui découvre avec effroi en quoi consiste le traitement du Capitaine lorsqu’au moment d’uriner son pénis se détache de son corps laissant apparaitre un sexe féminin ! Les autres subiront rapidement le même sort. Les voilà transformés en femmes. Ils découvrent aussi que le Capitaine n’était pas seul. Il faisait équipe avec le docteur Séverin ! C’est lui qui a mis au point la méthode pour rendre dociles et civilisés les garçons violents. Peut-être le docteur Séverin a-t-il perçu que ces jeunes garçons avaient été « assigné très tôt à la place du violent »((Miller, J.-A., « Enfants violents », La petite Girafe, n° 4, Paris, Navarin, 2017, p. 204.)) et qu’il fallait détacher ces jeunes garçons des signifiants « tueurs », « violents » assignés par l’Autre ? Pourtant cette histoire n’aboutie pas à une réduction (n’ouvre pas vraiment à moins de violence pour les jeunes garçons devenus filles : dans une scène à la fin du film, hors champ, elles ont des rapports sexuels avec des marins qu’elles assassinent au petit matin. Les mots du docteur Séverin peuvent donner une idée de ce que le réalisateur avance : « je voulais qu’on en finisse avec les guerres en féminisant le monde ». Le constat d’échec de cette croyance entérine ce qu’avançait Lacan : la jouissance féminine n’a rien à voir avec la douceur, elle est plutôt de l’ordre de l’illimité !

Le film de Bertrand Mandico est un très beau conte fantasmagorique qui pose plus de questions qu’il ne donne de réponses. S’il est une critique assumée du virilisme et de l’éducation autoritaire, il ne fait pas pour autant de la féminisation du monde une garantie de docilité((Cf Interview de Bertrand Mandico sur Radio Nova : https://www.youtube.com/watch?v=JFFbvz7i-9c)).