Evil children

L’enfant maléfique (evil child) est un élément récurrent des films d’horreur, silencieux mais possédé par les ténèbres, irréprochable en apparence mais enclin à nous déchiqueter dès que nous avons le dos tourné.

Nous avons, pour la plupart, le souvenir des jumelles de Shining((Kubrick S., Shining, 1980, USA., d’après Stephen King.)), des enfants du Village des damnés((Carpenter J., Le village des damnés, 1995, USA.)) ou de La Malédiction((Donner R., La malédiction, 1976, USA.)), du fils mort-vivant de Simetierre((Lambert M., Simetierre, 1989, USA, d’après Stephen King.)), du bébé de Rosemary((Polanski R., Rosemary’s baby, 1968, USA.)), ou encore des rires d’enfants qui s’égrènent dans le Projet Blair Witch((Sanchez E., Mynck D., Projet Blair Witch, 1999, USA.)). Citons aussi Esther((Collet-Serra J., Esther, 2009, USA.)), les enfants monstres de Chromosome 3((Cronenberg D., Chromosome 3, 1979, Canada.)), etc.

Il y a l’enfant qui est le Mal et celui qui est possédé par le Mal. Il y a celui qu’il faut fuir absolument et celui qu’on exorcise, mais c’est le rictus démoniaque de ces enfants qui nous retient, qui nous fascine.

Nous pouvons lire à leur propos qu’il s’agit d’un détournement de l’innocence, qu’ils « viennent raviver nos peurs les plus enfouies, celles par exemple de voir nos descendants se retourner contre nous, qu’ils sont le symbole d’un futur incertain, d’un monde où nous n’aurons plus notre place »((Moser L., « Pourquoi les enfants sont-ils autant utilisés dans les films d’horreur », Les Inrocks, 2 novembre 2015.)).

L’innocence et le confort sont troués par un réel qui surgit, et c’est là que la violence de ces enfants, violence « sans pourquoi »((Miller J.-A., « Enfants violents », Après l’enfance, Paris, Navarin éditions, 2017, p. 202.)), vient rejoindre la clinique lacanienne de la jouissance : « son mode d’entrée [celui de la jouissance] est toujours l’effraction, […] la rupture, la disruption par rapport à un ordre préalable fait de la routine du discours par lequel tiennent les significations »((Laurent E., « Disruption de la jouissance dans les folies sous transfert », Hebdo-Blog, n°133, http://www.hebdo-blog.fr/disruption-de-jouissance-folies-transfert/)).

Or ces monstres en culotte courte et petits nœuds, parce qu’ils ne sont en fait que les personnages des films d’horreur, parce qu’ils ne se détachent que sur fond d’écran, peuvent être vus comme révélateurs de cette jouissance : ils ne sont au fond que les ombres de ce qui nous anime. Ils sont le type même de ce que Lacan définissait comme jouissance : « Ça commence à la chatouille et ça finit par la flambée à l’essence. »((Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, p. 83.)) Le réel ainsi encadré par imaginaire et symbolique nous permet de nous en effrayer… avec délice.

Visionner plusieurs fois la fin de Rosemary’s baby pour tenter de voir la face du diable ! Revoir d’innombrables fois les tours et les détours que fait Dany avec sa voiture à pédales dans les couloirs de l’hôtel Overlook, pour chercher le moment disruptif de l’apparition des jumelles dans un angle de couloir ! Ces répétitions ne seraient-elles pas des tentatives pour rencontrer encore et encore ce qui nous effraie au tournant ? Mais ici l’étonnant c’est d’aller à cette rencontre par le biais de l’enfant, de l’image de l’enfant, d’une image d’enfant violent. David Cronenberg ne s’y est pas trompé dans son film Chromosome 3, qu’il avait intitulé initialement L’horreur intérieure : une jeune femme donne bestialement naissance à des enfants monstres qui tuent en fonction des colères de leur mère. Ce film s’intitule aussi The brood : la couvée, ce qui couve et qui n’attend qu’un tout petit déclic (dans le silence de la nuit) pour tout enflammer.

L’enfant est un Autre absolu en soi, un Autre familièrement étranger – Das Unheimliche – loin de l’innocence et de la dimension mélodramatique que son image suggère habituellement.

Cet enfant violent est une construction, cinématographique plus ou moins géniale qui, pour quelques cinéastes (Kubrick, Carpenter, Cronenberg, Polanski…) est en fait une forme de traitement d’un réel qui est notre lot à tous. Loin de l’imagerie des enfants barbares, il est à suivre à la lettre : ça bouge… ça hurle… ça déchire !

Martine Revel