Redonner vie aux mots

Temps 1 : une demande

Des chefs d’établissements nous disent qu’ils sont sans recours. Dans certaines classes les effets de groupe sont tels que plus rien ne borde la parole qui circule, crue, sauvage. L’institution scolaire fait appel à nous. Nous, c’est une association parisienne, parADOxes((parADOxes : association créée en 2009. Centre de consultations psychanalytiques et d’ateliers individuels ou en petits collectifs, à Paris 10ème. Membre de la FIPA (Fédération des Institutions de Psychanalyse Appliquée).)), qui accueille des adolescents pour des consultations gratuites et des ateliers d’écriture individuels ou en petits collectifs. Ceux qui travaillent-là ont pour boussole la psychanalyse.

Nous proposons des conversations. C’est un pari.

Ni réponse déjà-là, ni expertise pour aborder ce « harcèlement », des rencontres avec quelques classes.

Temps 2 : jouer à la vie des mots

Nous n’avons pas accepté d’ouvrir nos rencontres avec ces élèves à partir d’un thème, nous ouvrons par le mot « conversation ». Ce mot suscite la surprise, quelques minutes de silence, il interroge. C’est dans ce sens que nous avons choisi de travailler comme l’indique le dernier enseignement de Jacques Lacan : aller vers la poésie, redonner vie aux mots, jouer à la vie des mots.

Ils veulent parler des « mots qui blessent »((Miller J.A., « Le mot qui blesse », La Cause freudienne, n° 72, novembre 2009, p. 134-136.)). Se lancent aussitôt.

Ça crie, ça fuite, ça bruite, ça bouge, ça s’agite. Les mots qui jaillissent sont collés au corps qui les énonce : les mots harcèlent le corps de l’élève. Dans leur chevauchée, la jouissance brûle. Ils la disent : « et il y a la haine qui efface tout, même la conscience. Ça soulage aussi ».

Nous en prélevons, nous les écrivons au tableau : le secret, la honte, l’humiliation. Ça apaise, ça détache le mot du corps, les regards s’orientent vers ce qui s’écrit, une première extériorité se dessine. Le harcèlement de la langue se calme.

Temps 3 : la conversation puis l’écriture

Modestement, la conversation, met en place ces moments d’articulation, ces temps pour voir à partir d’un point extérieur, le mot peut alors se réfléchir sur eux et non plus être collé à eux, livré uniquement à la pulsion.

Des extractions, des séparations s’opèrent, par la conversation puis l’écriture. Sur le tableau, un premier texte : leurs mots que nous prélevons, que nous soulignons, entourons, relions couvrent peu à peu la surface. Au un par un, ils sont alors triturés, dépiautés, dégonflés… En surgit une première lecture ; ils font des trouvailles : « les effets secondaires de la parole », « les moqueries/les mots crient ». La présence de nos corps, de nos gestes, permet qu’ils s’avancent dans leur solitude. Des touches de tact, de pudeur infléchissent le ton des voix, redonnent l’épaisseur vivante à la langue sur fond de silence. « La présence du silence n’implique nullement qu’il n’y en ait pas un qui parle – c’est même dans ce cas-là que le silence prend éminemment sa qualité », dit Lacan((Lacan J., Le Séminaire, livre XII, « Problèmes cruciaux pour la psychanalyse », leçon du 17 mars 1965, inédit.)). Une élève se lève pour dire devant la classe un épisode très difficile dont elle a souffert et ce silence l’accueille.

 Après-coup : des petits bouts de savoir

À partir de ces mots qui sortaient de leur bouche, bruts, sans aucune phrase, aucune articulation, nous organisons leurs paroles avec des tracés au tableau pour faire apparaître un discours, une manière nouvelle de se parler. Nous pourrions dire qu’en les prenant aux mots, la langue de l’école se trouait. Car c’est là tout de même, dans l’enceinte scolaire, qu’ils apportent ces mots et leurs maux qui, du fait de nos présences, ne se cognent pas aux murs, mais qu’ils nous adressent pour tenter d’en faire un discours – les enseignantes qui étaient présentes nous ont dit à leur tour avoir « découvert leurs élèves ». Pour cela, il fallait du temps pour que ces petits bouts de savoir se détachent et que s’ouvre une autre dimension du dire : « dit-mansion » comme l’écrit Lacan dans son néologisme pour désigner la résidence du dit((Jacques-Alain Miller, … du nouveau ! Introduction au séminaire V de Lacan, coll. rue Huysmans, Paris, 2000, p 45.)), « de ce dit dont le savoir pose l’Autre comme lieu.

Ariane Chottin et Sonia Pent