Aichhorn et « les agressifs »

Au début des années 1920, August Aichhorn, instituteur et éducateur spécialisé, élève de Freud et proche d’Anna Freud, se trouve aux prises avec une question dans son institution : que faire de ces enfants intolérables ? Voici comment il y répond : « Nous les avons eux aussi rassemblés, fondant ainsi le groupe des agressifs. […] il s’agissait d’enfants qui se livraient aux agressions les plus graves. […] Il n’était pas rare de les voir se précipiter l’un sur l’autre avec des couteaux de table, se jeter à la tête des assiettes de soupe. Le poêle lui-même fût renversé pour allumer un feu servant d’arme offensive »((Aichhorn A., Jeunes en souffrance, Nimes, Champ Social Editions, 2005, p. 149.)). Pour Aichhorn, la particularité de ce groupe est qu’il est le seul pour lequel on n’ait pas demandé l’avis des jeunes de les y inscrire, forcés par le fait qu’ils avaient déjà été rejetés des autres groupes. Le principe de travail sinon reste le même : « traitement bienveillant, évitant toute mesure violente »((Ibid., p. 149.)). Deux postulats s’opposent. Le Dr Lazar soutient qu’une discipline assez rigide et beaucoup d’activité corporelle sont indiquées. Aichhorn fait l’hypothèse que si les éducateurs appliquent une discipline plus sévère, ils font comme ceux avec qui les enfants sont en conflit. À partir de ce postulat, qui relève plus d’une intuition et qu’il ne peut argumenter par anticipation, Aichhorn décide de s’engager personnellement dans ce groupe. Premièrement : « Bontés et douceur absolues ; activité continue et jeu fréquent, afin de prévenir les agressions ; entretiens poursuivis avec chaque individu [dans la perspective] d’apprendre de lui-même comment il se situe face à la vie »((Ibid., p. 150.)). Deuxièmement : « Autant que possible, laisser faire »((Ibid., p. 152.)). Troisièmement : « Lors de scène de lutte, […] il faut uniquement tenter d’éviter un malheur, tout en se gardant de prendre parti pour l’un ou l’autre des adversaires »((Ibid., p. 152.)).

Que se passe-t-il alors ?

Les agressions se multiplient et augmentent en intensité. Les meubles sont dégradés, les vitres cassées, la table du repas n’est plus occupée, certains mangent à même le sol. Les éducatrices tiennent bon : elles sont « le point de repos autour duquel ce chaos peut prendre forme »((Ibid., p. 153.)), écrit Aichhorn. Après l’instant de voir, le temps pour comprendre opère un bougé : « Nous avons pu repérer très nettement un franchissement. Les agressions revêtirent d’un coup un caractère tout autre […] Les explosions de rage […] ne recelaient désormais plus d’affects réels, mais [elles] étaient joué[e]s devant nous. »((Ibid., p. 154.)) Aichhorn nomme ce passage : de l’agression à la pseudo-agression. Nous pourrions le traduire comme un déplacement du passage à l’acte à l’acting out((Miller J-A., « Jacques Lacan : remarques sur son concept de passage à l’acte », Mental, n°17, 2006.)). Au moment de conclure, l’expérience d’Aichhorn s’impose : « Un enfant se précipita sur un autre en brandissant un couteau, posa le couteau sur sa gorge en hurlant : “Chien ! Je vais te poignarder !” Je restai paisible sans prendre de mesure de défense, et sans même prendre note du danger dans lequel l’autre semblait se trouver. La pseudo-agression et donc l’absence de danger étaient très nettes. Parce que je n’avais pas perdu contenance, peut-être aussi parce que je ne lui avais pas arraché le couteau des mains pour lui donner une bonne gifle, le héros au couteau jeta celui-ci violemment […] et émit un bruit inarticulé, […] qui se poursuivit par des pleurs violents qui s’emparèrent de lui de telle sorte qu’il s’endormit d’épuisement »((Aichhorn A.,  op cit.,p. 154.)).

Freud disait d’Aichhorn que, d’un point de vue pratique, la psychanalyse ne pouvait lui enseigner grand-chose de nouveau, « sinon un aperçu théorique du bien-fondé de son action »((Freud S., « Préambule à la première édition » de Jeunes en souffrance, op. cit., p. 6.)). Le récit qu’il nous fait témoigne des effets de création d’une pratique engagée s’appuyant sur l’intuition du transfert, et de l’opérativité d’une réponse décidée, mais à côté, qui donne au sujet la chance de quitter la scène mortifère le menant au passage à l’acte, pour entrer dans une autre : celle de l’adresse. Aichhorn nous transmet l’expérience pionnière d’un clinicien que la violence n’a pas fait reculer. Le citer cent ans après est un hommage. Un hommage qui n’oublie pas, comme nous le rappelle Lacan((Lacan J., « Fonctions de la psychanalyse en criminologie », Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p 142.)), que la forme d’une initiative, même si admirable, doit être renouvelée pour se garder de devenir une technique reconnue.

Christophe Le Poëc