Antisocial perd un peu son sang froid

 

Pourquoi les oreilles du psychanalyste tel une princesse aux petits pois,
pourtant exercées au pire, seraient-elles écorchées par la saturation et la dissonance ?

Serge Cottet (Ouï ! En avant derrière la musique.)((Cottet S., « Ouï ! En avant derrière la musique», La cause du désir, Hors-série, numéro numérique, Navarin éditeur, p. 64.))

 

La tension monte, les poings sont serrés, l’air est saturé et l’ambiance électrique. Les regards se croisent, on se toise.

Et puis d’un coup, ça part. Les corps tourbillonnent, s’entrechoquent. Pieds à hauteur de visage et poings qui se déchainent. Les coups pleuvent, non retenus. Les corps se cognent au rythme d’un accord, d’une note, d’une pulsation.

Dans la fosse (le pit), le pogo ou le mosh, parfois brutal, n’est pas un combat où la pulsion à l’œuvre serait de mort. Si d’aucun serait tenté d’attribuer une fonction cathartique à cette explosivité, les corps en mouvement apparaissent d’abord mus par une pulsion de vie dans son sens freudien de liaison.

Il faut s’être retrouvé en première ligne d’un Braveheart((En référence au film, mouvement aussi appelé Wall of death.)) pour mesurer la chose. Formant deux camps opposés, le public fait place vide devant la scène en se faisant face. Chacun connait la partition. L’impatience trépignante se transforme en deux foules qui se ruent l’une vers l’autre au moment précis du climax d’agressivité du morceau joué.

Ce qui se produit là n’est ni un duel, ni un ersatz de retour à une virilité guerrière refoulée : c’est une danse. Erratique mais pas sans codes, elle fait lien parce que quiconque trébuche et tombe est immédiatement remis sur pied. Elle fait lien parce qu’elle produit dans l’après-coup une forme de fraternité où s’engage alors la parole retrouvée.

Dans son texte d’orientation, J.-A. Miller indique qu’il « laisse en blanc la violence chez l’enfant considérée comme un sinthome »((Miller J.-A., « Enfants violents », Après l’enfance, Paris, Navarin, coll. La petite Girafe, 2017, p. 207.)). À l’approche de la JIE5 nous pouvons en effet indiquer qu’il existe des modalités de violences sinthomatiques pour des sujets.

Les inépuisables variantes de la scène Métal attirent toujours de jeunes metalheads, passionnés et souvent musiciens eux-mêmes.

Les iconographies et les écritures du Métal, parfois ultraviolentes, sont très proches du réel et en cela ne cherchent pas à se ranger du côté du beau, ce qu’indiquait Serge Cottet dans son texte « Musique contemporaine : la fuite du son » : « Si dans l’art, jusqu’à aujourd’hui, Lacan assigne comme fonction à la beauté cette “barrière extrême à interdire l’accès à une horreur fondamentale”((Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 776.)), le voile est arraché ; l’objet serait maintenant dénudé, désenclavé de toute chasuble idéale, un déchet. »((Cottet S., « Ouï ! En avant derrière la musique », op. cit., p. 57.))

Si dans ces conditions la violence ne dérape pas, c’est peut-être que l’axe imaginaire n’est pas de mise, l’identification se faisant plutôt vers le groupe sur scène qu’entre petits autres qui s’entrechoquent. Et à cela s’ajoute un usage important des semblants.

Il est alors possible de bien « cogner sur l’autre »((Dupont L., « Cogner sur l’autre », Droit de cité du symptôme, Quarto, n° 117, 2017.)), condition pour que l’antisocial perde un peu son sang-froid((Référence à Trust, cf. Leduc C., « Anti-social, tu perds ton sang froid ! », argument pour la 5e Journée de l’IE.)) en devenant danseur vers un système discordant((Meshuggah – Dancers to a discordant system– Album obZen– 2008. www.youtube.com/watch?v=uq2HNLTxaZc)). Tout lien social, même celui qui se veut « anti »implique une perte de jouissance.

Alexandre Hugues