Édito n°9 : Revolvers au poing !

Une consigne surréaliste et une orientation réelle : revolvers au poing ! Voilà ce que la psychanalyse propose face à la réalité de l’enfant violent. Car si nous accueillons la violence de l’enfant avec douceur((Miller J.-A., « Enfants violents », Après l’enfance, Paris, Navarin, 2017.)), nous l’attaquons armés d’une orientation. Cette consigne d’André Breton dont J.-A. Miller parle dans son texte « Enfants Violents »((Miller J.-A., op.cit. p.195-207)) n’est pas une incitation à des pratiques violentes pour contrer la violence. C’est à la langue et dans la langue que cette phrase fait violence, car le pluriel de « revolvers » ne s’accorde pas au singulier de la main comme nous le fait bien saisir J.-A. Miller. Dans ce désaccord fondamental, un bien-dire s’entend loin d’un idéal qui voudrait une correspondance juste, univoque, équitable : à un poing, un revolver.

On sait combien on peut être animé par un idéal de concordance, par un espoir de faire disparaître le désaccord qui fait violence ou la dissonance qui écorche l’oreille comme nous rappelle Alexandre Hugues en citant Serge Cottet dans ce Zappeur ; de corriger la faute supposée dans l’autre ainsi que le montre Michèle Rivoire avec sa lecture d’Une fille en correction. On peut désespérer face à l’enfant qui déborde, face au jeune qui se fait du mal en se coupant comme le décrit Solenne Froc ou face à un sujet aux prises avec les exigences surmoïques d’une loyauté qui le muselle, tel Théo dans le texte de Catherine Kempf… L’orientation freudienne et lacanienne dévoile combien ce désespoir est à la hauteur de l’espoir qu’on entretient. Ainsi, « J’ai vu plusieurs fois l’espérance, ce qu’on appelle : les lendemains qui chantent, mener les gens que j’estimais autant que je vous estime, au suicide »((Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 542.)). Percutante citation de Lacan quand on connaît le destin de Zweig qui critiquait le pessimisme de Freud, à lire dans le texte Philippe Lacadée. L’espérance loin d’éloigner la pulsion de mort lui sert la soupe.

Entretenir un espoir, là où il s’agit d’un impossible, c’est infliger une violence au sujet. L’Enfer est pavé de bonnes intentions, rappelle Lacan dans son Séminaire L’éthique de la psychanalyse((Lacan J., Le Séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986.))Rien de plus violent que de vouloir le bien de l’autre((Comme génitif subjectif et objectif.)). Combien de manifestations d’enfant dites « violentes » ne sont que « contrecoups agressifs de la charité »((Lacan J., Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 107.)),  des acting-out venant pointer le ressort agressif de la bienveillance. Mais si Lacan ne cultive pas l’espoir, il ne se réconforte pas dans le désespoir et se garde de pousser au pire. Si nous nous révoltons face aux belles intentions c’est parce que nous savons que nos actions sont armées d’une jouissance qui tient au corps. C’est lorsque l’on méprise au nom de la bonté humaine, ce point radical, antipathique et violent, cette petite « saloperie » que nous charrions, qu’on attise la violence que l’on prétend traiter. « Il faut en passer par cette ordure décidée pour, peut-être, retrouver quelque chose qui soit de l’ordre du réel »((Lacan J, Le Séminaire, Livre XXIII, Le sinthome. p. 124.)), indique Lacan dans son Séminaire Le sinthome.

L’analyste ne fait pas la charité, « Plutôt se met-il à faire le déchet : il décharite. Ce pour réaliser ce que la structure impose»((Lacan J., Autres écrits, op. cit., p. 519.)). Je lis ici une indication pour nos pratiques avec l’enfant dit violent. Ne faisons pas la charité, ne lui donnons pas un cadre, une correction, ne nous hâtons pas d’offrir un sens, contentons-nous plutôt de soustraire, d’entamer la jouissance comme l’a montré si bien J. R. Rabanel((Rabanel, J.-R., « Une entame à la Jouissance », Le Zappeur, n°8, http://institut-enfant.fr/2019/01/22/une-entame-a-la-violence.))  dans le Zappeur précèdent, de la border comme propose A. Stevens((Stevens A., « Devant l’enfant violent : un cadre ou un bord ? », Le Zappeur, n°6, http://institut-enfant.fr/2018/12/03/devant-lenfant-violent-un-cadre-ou-un-bord.)), de retirer du plus-de-jouir. Décharitons.

Avec les enfants violents, Revolvers au poing ! Cela consiste à tirer d’abord sur son propre fantasme, « tirer au clair l’inconscient dont vous êtes sujet »((Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 543.)), viser sa jouissance et en tirer les conséquences, conditions pour exercer une contre-violence éthique. Une violence plus digne qui ne se nourrirait pas des illusions d’un monde sans violence ni d’une pratique sans jouissance. La violence est de structure, car il n’y pas de rapport sexuel.

Revolvers au poing et salut par les déchets((Miller J.-A., « Le salut par les déchets ». Mental 24, avril 2010.)), c’est l’attaque surréaliste que J.-A. Miller propose. Elle tient compte du réel, qu’aucun coup de dés jamais n’abolira.

Bonne lecture !

Valeria Sommer-Dupont