Lettre ouverte au Youtubeur « Le roi des rats »

« Les opinions, sont comme le nuage de sauterelles obscurcissant le ciel […] Quand elles partent, le vacarme assourdissant qu’aucune parole ne pouvait percer fait place à un grand silence – et c’est alors que les choses deviennent réellement dangereuses. »

Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet

 

Cher « Le roi des rats »,

Alors que je cherchais à comprendre comment le Momo challenge avait pris le relais du Blue Whale Challenge, je vous ai rencontré sur YouTube. En effet, je ne trouvais rien dans mes références coutumières, Le Monde ou Libération. En 2017, chacun de ces journaux avait édité un article sur la rumeur de la Baleine bleue, articles sur lesquels je m’étais appuyée pour comprendre ce phénomène inquiétant. Je me suis alors mise à surfer sur YouTube et je fais maintenant partie de vos 800.000 followers.

Vos vidéos concernent souvent les usages d’Internet et des réseaux sociaux par les plus jeunes et vous enquêtez sur les façons dont les enfants et les adolescents utilisent la toile.

En regardant vos vidéos durant deux heures, j’ai plus appris sur le fonctionnement et la régulation des réseaux sociaux que lors de ma recherche en 2017. Vos sujets très documentés et bien construits sont aussi pédagogiques pour votre génération que pour celles qui vous précèdent.

Vous interrogez l’engouement pour certains sites qui visent de très jeunes adolescentes et vous avez su dénoncer fake news, trolls et, plus précisément, un certain nombre de sites masquant des visées pédophiles.

Je ne peux que convier mes collègues à regarder vos vidéos, qui nous apprennent les méandres de la toile largement méconnus de nous.

Selon la très belle expression de Patrick Boucheron, dans son livre écrit avec Mathieu Riboulet : « Ce n’est pas qu’internet est sans scrupule, c’est que, créant de l’irréversible, il est sans remords possible. »[1]

Internet est un symptôme de notre époque. Il nous donne dans l’immédiat ce que nous voulons savoir. Il répond à toute heure et à n’importe quelle question de connaissance ou d’actualité et, très vite, si l’on cherche plus précisément, il se répète, il est sans limite et sans honte. Il produit sans fin des informations sans en prescrire l’usage. C’était déjà un reproche fait à la télévision à sa naissance.

L’impression d’impuissance que produit la pratique intensive des écrans est particulière. L’incompréhension entre générations est maintenant marquée par nos addictions générationnelles et s’écrit avec les différences d’usage d’internet et des réseaux sociaux.

Les adultes supposent trop souvent une « débilité » dans la façon dont les enfants s’accrochent à leurs écrans, mais l’incompréhension est encore plus palpable sur le terrain de l’usage.

Toutes les questions que se posent les enfants, ils peuvent les adresser sur Internet et en plus partager les réponses avec d’autres qui se posent des questions similaires. Ainsi les autres ne répondent plus vraiment à partir d’un savoir-socle mais d’une expérience personnelle. Pour les enfants, l’interdiction d’accès par leurs parents aux écrans sont autant de coupures d’avec leur monde. Il y a, sur cette question de l’interdit, un puissant malentendu qui a toujours existé entre les générations, mais qu’internet décuple[2]. L’adolescent y fait ses premiers essais, ses premières rencontres. Dans les rapports entre les adolescents, les enjeux se font maintenant sur Internet.

Évidemment, j’ai des questions à vous poser.

L’usage des réseaux sociaux par les plus jeunes peut-il trouver de façon interne une régulation ? Il me semble que vous participez à cette régulation, mais comment s’organise-t-elle ?

Je ne sais pas ce qui vous a poussé à vous intéresser aux dangers d’internet pour les plus jeunes, mais cela me fait réfléchir à l’au-delà de l’interdiction à laquelle nous confronte ce nouveau monde. Vous mettez l’accent sur le vrai et le faux : les usages des réseaux sociaux nous obligent en effet à revoir cette question que vos sujets traitent de façon récurrente. Avez-vous des retours sur l’impact de vos vidéos sur les plus jeunes ?

Ce sont des questions que vous nous aidez à concevoir pour notre champ.

La dernière vidéo postée par « Le roi des rats » date du 1er février. Elle a demandé cinq mois de travail. Elle s’intitule : « reportage : Quand les youtubeurs abusent de leur notoriété sur leurs jeunes abonnées » Elle a déjà été vue 1 227 000 fois !

Mais j’incite mes collègues à regarder également :

– « La dangereuse mode des challenges » : plus de 900 000 vues.

– « Les dangers d’internet chez les jeunes » : 1 431 703 vues.

– « instagram: Arnaque et culte du corps parfait » : 1 034 848 vues.

[1] Boucheron P. et Riboulet M., Prendre dates, Paris, Verdier, 2015, p. 39.

[2] Leduc C., « Addictifs ou inventifs », Être parents au xxè siècle, s/dir Myriam Cherrel, Paris, éd. Michèle, 2017, p. 227.