Déplacer le conflit

Déplacer le conflit

Par |2019-03-14T22:29:27+00:0014 mars 2019|
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Bastien arrive en 5SEGPA dans le collège où je travaille comme directrice adjointe de ce dispositif d’enseignement adapté. Lors de notre première rencontre, il est très clair : il ne souhaitait pas venir en SEGPA, estimant n’être ni fou ni anormal. D’emblée, il se présente sur le mode du refus, de la colère. On retrouvera cette colère chaque fois qu’il refusera de travailler. Il lui arrivera, par exemple, de refuser de travailler et de réaliser l’exercice lors des cinq dernières minutes du cours. Par la suite, sa colère visera aussi ses camarades, avec des moqueries, des insultes ou des coups.

En cas de refus de travailler, les enseignants avaient décidé d’accepter qu’il ne travaille pas, pourvu qu’il écoute. Mais il saisissait cette occasion pour se moquer de l’enseignant avec certains élèves ; l’enseignant ne l’entendait pas mais les camarades étaient hilares. Quand il s’expliquait sur ces moqueries, il pouvait dire qu’il n’aimait pas le professeur ou la discipline enseignée, que le cours ne l’intéressait pas et qu’il n’avait pas besoin de faire ce qui était demandé.

Il refusait de nous montrer ce qu’il était capable de faire. Nous ne pouvions pas non plus identifier ses difficultés pour l’aider à les dépasser, il restait dans des savoirs qu’il maîtrisait déjà. Il refusait de demander de l’aide. Les enseignants me demandaient alors d’intervenir pour le faire sortir de classe. Je lui demandais de se mettre au travail sur un ton très calme, sans lui demander la raison de son refus. S’il sortait ses affaires et se mettait au travail, je l’encourageais et je repartais. Sinon, je lui demandais de me suivre. Il me demandait toujours pourquoi. Je regardais alors sa table vide et lui disait doucement : « Tu sais bien ? Tu ne travailles pas ». Il se levait et me suivait.

Je pense qu’il acceptait de me suivre car son refus ne pouvait pas exister plus longtemps dans la classe : mon intervention lui permettait de sortir d’un engrenage où il était lui-même en impasse. Une porte de sortie lui était offerte face au coût important d’une telle révolte : colère ou agressivité de l’autre, jusqu’à sa propre exclusion.

Jusqu’au jour, où, après une altercation avec un enseignant, alors que j’intervenais comme j’avais déjà pu le faire, il refusa de sortir de classe : « Je ne sortirai pas ». Je lui demandai pourquoi mais il ne répondit pas. Je restai interloquée par son refus, coincée par la situation. Je ne pouvais pas faire demi-tour, je ne pouvais pas laisser le jeune dans la classe, je ne pouvais pas user de la force ou de la menace et répondre en miroir. C’était un moment délicat, car il existe une mémoire de ces moments où l’autorité peut vaciller.

Le silence qui régnait alors m’a poussée à prendre une décision : puisqu’il ne voulait pas sortir de la classe, les élèves sortiraient pour continuer à travailler dans une autre salle.

L’enseignant médusé par cette décision, me fit remarquer que nous cédions. Pour moi, il ne s’agissait pas de cela. C’était une nouvelle réponse à ce refus qui permettait à la fois de l’entendre, d’en tenir compte comme d’un impossible pour lui, mais également de dire non à ce que cela empêche la classe de travailler. Il est possible de s’opposer sans entraîner l’ensemble du groupe.

Les élèves, accompagnés de l’enseignant, se sont levés et se sont installés dans une autre classe. Je les ai accompagnés. Ce déplacement a permis d’extraire les regards de la scène. À mon retour, Bastien était toujours assis à sa place, tête baissée. Je lui demandai à nouveau de venir à mon bureau, il refusa. Je suis restée dix bonnes minutes à l’entrée de la classe, ne bougeant pas, restant silencieuse. Je finis par me rapprocher et m’assis à ses côtés sans le regarder. La classe était, à ce moment-là, un espace qui lui appartenait.

Je lui demandai finalement à voix basse ce qui s’était passé pour qu’il soit exclu de cours et la raison pour laquelle il avait refusé de sortir, sans attendre forcement de réponse ou un changement de posture. J’étais prudente pour ne pas dire quelque chose qui pourrait le blesser.

Bastien s’est détendu. Tête relevée, il m’expliqua que l’enseignant l’avait accusé d’une moquerie dont il n’était pas l’auteur et qu’il trouvait cela injuste. Comme je lui indiquai que je n’avais pas de réponse à cela pour le moment, il accepta de se rendre avec moi dans mon bureau.

Estimant que Bastien s’était déplacé dans sa position, en acceptant à nouveau l’échange, en acceptant de sortir de la classe, j’ai fait le choix de ne pas donner d’autre suite à cet événement. Je considérais que la situation avait été suffisamment forte pour ne pas prendre de sanction. De plus, l’enseignant n’en a, au bout du compte, pas demandé. Je trouvais que l’issue que nous avions donnée était plus féconde.

[1] Miller J.-A., « Enfants violents », Après l’enfance, Paris, Navarin, coll. La petite Girafe, 2017, p. 207.

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