Bibliographie2018-09-19T16:09:45+00:00
5e Journée d’étude
ENFANTS VIOLENTS

Bibliographie

Usez de la bibliographie évolutive, raisonnée, non exhaustive, riche et incomplète…

Il y a les bibliographes qui ont cherché tous les éclats pour donner de la lumière à ce qu’on entend dans « enfants violents », ceux qui sont saisis par la chose violente, ceux à qui les mots manquent, ceux qui rafistolent et ceux qui se révoltent.

Vous trouverez six axes d’entrées qui cherchent à se départir de l’idée que la violence serait innée chez certains enfants, au contraire, la violence est un ressort commun de la pulsion de mort pour chaque parlêtre. L’éliminer est chose vaine mais lui trouver d’autres échappées que son expression brute est le pari de cette 5e Journée.

Équipe biblio : Fanny Levin, Claire Piette avec Adela Alcantud, Lena Burger, Béatrice Brault, Christine Carteron, Philippe Cousty, Yohan De Schrijver, Maud Ferauge, Solenne Froc, Catherine Heule, Grégory Leduc, Christophe Le Poëc, Phénicia Leroy, Guillaume Libert, Hélène Loiret, Elena Madera, Raquel Matta, Rosana Montani, Ariane Oger, Martine Revel, Thomas Roïc, Christelle Sandras, Pascale Simonet, Agathe Sultan, Fernanda Xavier, Judith Zabala.

Sigmund Freud

♠ « Le mécanisme psychique des phénomènes hystériques. Communication préliminaire », Études sur l’hystérie, Paris, puf, 1992.
« Mais l’être humain trouve dans le langage un équivalent de l’acte, équivalent grâce auquel l’affect peut être “abréagi” à peu près de la même façon. », p. 5-6.

♠ La question de l’analyse profane, Paris, puf, 2012.
« Assurément, tout au commencement était l’acte, le mot vint plus tard ; ce fut sous bien des rapports un progrès culturel que le moment où l’acte se modéra en devenant mot. », p. 10.

♠ « Le refoulement », Métapsychologie, Paris, puf, 2010.
« Le destin du facteur quantitatif du représentant pulsionnel peut être triple […] : la pulsion est tout à fait réprimée, de telle sorte qu’on ne trouve aucune trace d’elle ; ou elle se fait manifeste sous forme d’un affect, doté d’une coloration quantitative quelconque ; ou enfin elle est transformée en angoisse. », p. 55-56.

Jacques Lacan

♠ « Introduction au commentaire de Jean Hyppolite », Écrits, Paris, Seuil, 1966.
« Ne savons-nous pas qu’aux confins où la parole se démet, commence le domaine de la violence, et qu’elle y règne déjà, même sans qu’on l’y provoque. », p. 375.

♠ « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966.
« Le dialogue paraît en lui-même constituer une renonciation à l’agressivité ; la philosophie depuis Socrate y a toujours mis son espoir de faire triompher la voie rationnelle. Et pourtant depuis le temps que Thrasymaque a fait sa sortie démente au début du grand dialogue de La République, l’échec de la dialectique verbale ne s’est que trop souvent démontré. […] Particulièrement sera vite manifeste [au patient], et d’ailleurs confirmée, l’abstention de l’analyste à lui répondre sur aucun plan de conseil ou de projet. […] Certes, en une plus insondable exigence du cœur, c’est la participation à son mal que le malade attend de nous. Mais c’est la réaction hostile qui guide notre prudence et qui déjà inspirait à Freud sa mise en garde contre toute tentation de jouer au prophète. Seuls les saints sont assez détachés de la plus profonde des passions communes pour éviter les contrecoups agressifs de la charité. […] Au reste, comment nous étonner de ces réactions, nous qui dénonçons les ressorts agressifs cachés sous toutes les activités dites philanthropiques. », p. 106-107.

« Mais qu’on imagine, pour nous comprendre, ce qui se passerait chez un patient qui verrait dans son analyste une réplique exacte de lui-même. Chacun sent que l’excès de tension agressive ferait un tel obstacle à la manifestation du transfert que son effet utile ne pourrait se produire qu’avec la plus grande lenteur, et c’est ce qui arrive dans certaines analyses à fin didactique. L’imaginerons-nous, à la limite, vécue sous le mode d’étrangeté propre aux appréhensions du double, cette situation déclencherait une angoisse immaîtrisable. », p. 109.

« La tendance agressive se révèle fondamentale dans une certaine série d’états significatifs de la personnalité, qui sont les psychoses paranoïdes et paranoïaques. J’ai souligné dans mes travaux qu’on pouvait coordonner par leur sériation strictement parallèle la qualité de la réaction agressive qu’on peut attendre de telle forme de paranoïa avec l’étape de la genèse mentale représentée par le délire symptomatique de cette même forme. Relation qui apparaît encore plus profonde quand […] l’acte agressif résout la construction délirante. Ainsi se série de façon continue la réaction agressive, depuis l’explosion brutale autant qu’immotivée de l’acte à travers toute la gamme des formes des belligérances jusqu’à la guerre froide des démonstrations interprétatives, parallèlement aux imputations de nocivité qui, sans parler du kakon obscur à quoi le paranoïde réfère sa discordance de tout contact vital, s’étagent depuis la motivation, empruntée au registre d’un organicisme très primitif, du poison, à celle, magique, du maléfice, télépathique, de l’influence, lésionnelle, de l’intrusion physique, abusive, du détournement de l’intention, dépossessive, du vol du secret, profanatoire, du viol de l’intimité, juridique, du préjudice, persécutive, de l’espionnage et de l’intimidation, prestigieuse, de la diffamation et de l’atteinte à l’honneur, revendicatrice, du dommage et de l’exploitation. », p. 109-110.

Jacques-Alain Miller

♠ « L’orientation lacanienne. Un effort de poésie », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 22 janvier 2003, inédit.
« La pratique de la psychanalyse a spécialement donné à Lacan la détestation du parler pour ne rien dire, de la parole vide, ou l’idée des bienfaits de la parole en roue libre. […] Dans le discours du capitaliste, c’est lui le capitaliste, l’entrepreneur du désir insatisfait, c’est lui qui parle. Il ne prend pas la parole, il l’a. Il parle, mais le symptôme insiste dans le sujet divisé du discours qui ne récupère pas sa satisfaction. C’est pourquoi la suite, une fois installé ce mode de subjectivité, n’est pas de vouloir qu’il prenne la parole, mais elle est saisie en termes de passage à l’acte. Et Lacan dit que c’est le symptôme. »

♠ « L’orientation lacanienne. Pièces détachées », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 9 mars 2005, inédit.
« L’universel bureaucratique obtenu par le benchmarking s’opposera toujours à la singularité de la relation thérapeutique soutenue par un savoir psychiatrique, psychanalytique ou psychothérapique, fondé par sa pragmatique propre. Plus on traitera la souffrance psychique par les protocoles généralisés, plus l’unicité irruptive du passage à l’acte se manifestera. »

♠ « DSK, entre Éros et Thanatos », Le Point, Paris, n°2018, mai 2011.



Auteurs du Champ freudien

Laurent É.

♠ « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 5 mars 1997, inédit.
« Et l’identification, son pouvoir, la tension féconde qu’elle introduit entre le sujet et l’Autre, n’apparaît nulle part plus en valeur que dans la psychose où dans le passage à l’acte, le sujet porte son coup, contre ce qui lui apparaît comme le désordre et, par là, se frappe lui-même par voie de contrecoup social. La réversion identificatoire se présente là en son maximum. »

Lacadée P., Lauret V.

♠ « L’offre intégriste : du vacarme au basculement, conversation avec Valérie Lauret », Horizon, Paris, L’envers de Paris, n°62, novembre 2017.
« Ces décisions incohérentes multiplient les ruptures et renforcent le sentiment qu’ont les jeunes de ne pas être entendus. Faute de l’être, ils hurlent : “Vous ne comprenez rien, au moins, eux, ce sont mes frères. C’est trop tard, vous nous avez trop menti”. […] Son grand cri venait dire un grand stop aux décisions prises pour lui mais sans lui, et face à ce chaos, la recherche téméraire et déterminée d’un lien, l’expression d’un besoin de se re-lier (religieusement) à soi-même ou au moins à un autre. Ce que j’ai entendu de Rayan comme de bien trop de jeunes dans mon cabinet, c’est qu’ils ne demandent qu’une seule chose : un lien, un lieu et une place, la place recouvrant alors, sans doute, un lieu et un lien qui tiennent le coup. », p. 78.



Post-freudiens

Donald W. Winnicott

♠ « Concepts actuels du développement de l’adolescent : leurs conséquences quant à l’éducation », Jeu et réalité, Paris, Gallimard, nrf, 1975.
« L’adolescent, garçon ou fille, qui est toujours engagé dans le processus de croissance, ne peut pas encore assumer la responsabilité de la cruauté et de la souffrance, de tuer et d’être tué, ce qu’offre la scène du monde. C’est ce qui sauve à ce stade l’individu de la réaction extrême contre l’agressivité personnelle latente, à savoir le suicide (l’acceptation pathologique de la responsabilité pour tout le mal qui existe, ou qu’on peut imaginer). », p. 204.

♠ « L’agressivité et ses racines », Agressivité, culpabilité et réparation, Paris, Payot, 1984.
« D’autres que moi ont déjà souligné la relation entre l’abandon de la masturbation et l’apparition d’un comportement antisocial […]. La masturbation et la mise en scène des fantasmes sont des solutions de rechange, mais elles sont toutes deux vouées à l’échec car il n’est de véritable lien que celui qui unit la réalité interne et les expériences pulsionnelles originaires à partir desquelles elle s’est construite. », p. 23.

« Dès que l’enfant peut utiliser une chose pour en “représenter” une autre, la violence des conflits liés à une réalité pénible s’apaise. », p. 33.

« Un lapsus, ça fait rire, […] l’effet de vérité est fugitif : il désarçonne le sujet, le destitue un instant de son image publique, le ridiculise, mais il s’évapore aussitôt. Maintenant, imaginez que ce mot […] ne s’exprime pas dans le registre de la parole sous la forme de lapsus ; supposez qu’il soit doté d’une force injonctive et qu’il embraie directement sur le corps. Le sujet se trouve alors dans la nécessité d’obéir à un commandement aussi muet qu’irrécusable, à une exigence absolue de satisfaction immédiate. Un impératif de jouissance impose sa loi, qui n’admet aucune délibération : le passage à l’acte se déclenche. Là, le rire se fige. », p. 48.

Sigmund Freud

♠ « Pulsions et destins des pulsions », Métapsychologie, Paris, Gallimard, Folio, Essai, 1991.
« Nous avons en effet toutes les raisons d’admettre que les sensations de douleur, comme d’autres sensations de déplaisir, débordent sur le domaine de l’excitation sexuelle et provoquent un état de plaisir ; voilà pourquoi on peut aussi consentir au déplaisir de la douleur. Une fois qu’éprouver de la douleur est devenu un but masochiste, le but sadique, infliger des douleurs, peut aussi apparaître, rétroactivement : alors, provoquant ces douleurs pour d’autres, on jouit soi-même de façon masochiste dans l’identification avec l’objet souffrant. Naturellement, on jouit, dans les deux cas, non de la douleur elle-même, mais de l’excitation sexuelle qui l’accompagne, ce qui est particulièrement commode dans la position de sadique. », p. 27-28.

« Nous ressentons la “répulsion” de l’objet et nous le haïssons ; cette haine peut ensuite aller jusqu’à une propension à l’agression contre l’objet, une intention de l’anéantir. », p. 40.

« Le premier but que nous reconnaissons, c’est incorporer ou dévorer, un type d’amour, qui est compatible avec la suppression de l’existence de l’objet dans son individualité et qui peut donc être qualifié d’ambivalent. […] La haine en tant que relation à l’objet est plus ancienne que l’amour », p. 41.

Jacques Lacan

♠ « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966.
« Ainsi l’agressivité qui se manifeste dans les retaliations de tapes et de coups ne peut seulement être tenue pour une manifestation ludique d’exercice des forces et de leur mise en jeu pour le repérage du corps. Elle doit être comprise dans un ordre de coordination plus ample : celui qui subordonnera les fonctions de postures toniques et de tension végétative à une relativité sociale dont un Wallon a remarquablement souligné la prévalence dans la constitution expressive des émotions humaines. », p. 112.

« C’est cette captation par l’imago de la forme humaine, plus qu’une Einfühlung dont tout démontre l’absence dans la prime enfance, qui entre six mois et deux ans et demi domine toute la dialectique du comportement de l’enfant en présence de son semblable. Durant toute cette période on enregistrera les réactions émotionnelles et les témoignages articulés d’un transitivisme normal. L’enfant qui bat dit avoir été battu, celui qui voit tomber pleure. », p. 113.

« L’expérience subjective doit être habilitée de plein droit à reconnaître le nœud central de l’agressivité ambivalente, que notre moment culturel nous donne sous l’espèce dominante du ressentiment, jusque dans ses plus archaïques aspects chez l’enfant. Ainsi pour avoir vécu à un moment semblable et n’avoir pas eu à souffrir de cette résistance behaviouriste au sens qui nous est propre, saint Augustin devance-t-il la psychanalyse en nous donnant une image exemplaire d’un tel comportement en ces termes : “Vidi ego et expertus sum zelantem parvulum : nondum loquebatur et intuebatur pallidus amaru aspectu conlactaneum suum”, “J’ai vu de mes yeux et j’ai bien connu un tout petit en proie à la jalousie. Il ne parlait pas encore, et déjà il contemplait, tout pâle et d’un regard empoisonné, son frère de lait”. Ainsi noue-t-il impérissablement, avec l’étape infans (d’avant la parole) du premier âge, la situation d’absorption spectaculaire : il contemplait, la réaction émotionnelle : tout pâle, et cette réactivation des images de la frustration primordiale : et d’un regard empoisonné, qui sont les coordonnées psychiques et somatiques de l’agressivité originelle. », p. 114.

♠ Le Séminaire, livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1981.
« Quand vous donnez une gifle à un enfant, eh bien ! ça se comprend, il pleure – sans que personne réfléchisse que ce n’est pas du tout obligé, qu’il pleure. Je me souviens du petit garçon qui, quand il recevait une gifle, demandait – C’est une caresse ou une claque ? Si on lui disait que c’était une claque, il pleurait, ça faisait partie des conventions, de la règle du moment, et si c’était une caresse, il était enchanté. Ça n’épuise d’ailleurs pas la question. Quand on reçoit une gifle, il y a bien d’autres façons de répondre que de pleurer, on peut la rendre, et aussi tendre l’autre joue, on peut aussi dire – Frappe, mais écoute. », p. 14-15.

« Ce qui se passe entre de jeunes enfants comporte ce transitivisme fondamental qui s’exprime dans le fait qu’un enfant qui en a battu un autre peut dire − l’autre m’a battu. Non pas qu’il mente − il est l’autre, littéralement. […] Ce qui fait que le monde humain est un monde couvert d’objets est fondé sur ceci, que l’objet d’intérêt humain, c’est l’objet du désir de l’autre. », p. 50.

« La connaissance dite paranoïaque est une connaissance instaurée dans la rivalité de la jalousie, au cours de cette identification première que j’ai essayé de définir à partir du stade du miroir. Cette base rivalitaire et concurrentielle au fondement de l’objet, est précisément ce qui est surmonté dans la parole, pour autant qu’elle intéresse le tiers. La parole est toujours pacte, accord, on s’entend, on est d’accord − ceci est à toi, ceci est à moi, ceci est ceci, ceci est cela. Mais le caractère agressif de la concurrence primitive laisse sa marque dans toute espèce de discours sur le petit autre, sur l’Autre en tant que tiers, sur l’objet. Le témoignage, ce n’est pas pour rien que ça s’appelle en latin testis, et qu’on témoigne toujours sur ses couilles. Dans tout ce qui est de l’ordre du témoignage, il y a toujours engagement du sujet, et, lutte virtuelle à quoi l’organisme est toujours latent. », p. 50.

« Cela n’a pas à nous étonner dès lors que nous avons saisi l’importance pour l’homme de son image spéculaire. Cette image est fonctionnellement essentielle chez l’homme, pour autant qu’elle lui donne le complément orthopédique de cette insuffisance native, de ce déconcert, ou désaccord constitutif, lié à sa prématuration à la naissance. Son unification ne sera jamais complète parce qu’elle s’est faite précisément par une voie aliénante, sous la forme d’une image étrangère, qui constitue une fonction psychique originale. La tension agressive de ce moi ou l’autre est absolument intégrée à toute espèce de fonctionnement imaginaire chez l’homme. », p. 110.

Jacques-Alain Miller

♠ « L’orientation lacanienne. Donc. La logique de la cure », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 26 janvier 1994, inédit.
« La loi du cœur, quand elle débouche sur le délire de la présomption, ne se satisfait pas de ce cercle mais le rompt par la violence. C’est là que ce schéma permet de situer l’acte dans la folie, la vertu en quelque sorte résolutoire de l’acte qui tient à ce que, exerçant cette violence contre l’ordre, le moi se frappe lui-même. »

♠ « L’orientation lacanienne. Donc. La logique de la cure », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 2 février 1994, inédit.
« Si Lacan a utilisé le terme d’agressivité dans son titre, c’est que le concept était alors à la mode. L’agressivité, en 1948, c’était la toute dernière façon, venue des États-Unis, avec laquelle les héritiers de Freud arrivaient à appareiller cette pulsion de mort que Freud leur avait laissée et dont ils ne savaient pas trop quoi faire. Ils ont donc trouvé quoi en faire en la retraduisant comme agressivité. Là, Lacan développe à nouveau ce qui est le résultat de son abord de la psychose deux ans auparavant, à savoir la structure paranoïaque du moi. Il considère que l’agressivité du moi, avec l’ambivalence qui la caractérise entre le moi et l’autre − frapper l’autre pour finir par se frapper soi-même dans le mouvement même où l’on frappe l’autre −, est le “nœud central” − c’est son expression − qu’il s’agit de dévoiler dans l’expérience analytique. »

♠ « L’orientation lacanienne. Silet », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 8 mars 1995, inédit.
« La jouissance ne se situe qu’à partir de l’Autre. [Lacan] oppose le mode de jouissance de l’Autre et notre mode de jouissance − par quoi il faut entendre, selon le contexte, le mode contemporain de jouissance −, et il donne des précisions sur ce “notre mode de jouissance” en le qualifiant de précaire et comme “ne se situant plus que du plus-de-jouir”. […] Pour pouvoir situer notre mode de jouissance par rapport à l’Autre, encore faut-il en être séparé. Or, ce qui serait peut-être un trait de l’univers contemporain, c’est que l’Autre disparaît. »

♠ « L’orientation lacanienne. Silet », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 14 juin 1995, inédit.
« La résistance […] Lacan la situe essentiellement, dit-il, non pas au niveau de l’action, mais au niveau de l’objet. Et il ajoute – proposition d’un grand avenir qui nous laisse encore à méditer : l’objet apparaît “sous le signe du rien”. C’est ce qui pourrait nous introduire à une clinique de l’anorexie, l’enfant mettant en échec sa dépendance à l’endroit de l’Autre en se nourrissant, non pas de quelque chose, non pas même du sein en tant qu’objet partiel de l’objet symbolique maternel, mais de cet objet comme annulé, se nourrissant de rien comme objet. »

« C’est là ce qu’introduit ce Séminaire iv concernant la pulsion, à savoir que dans tous les cas, la pulsion doit être pensée à partir de l’amour, en tant que l’amour − relation symbolique − introduit l’objet rien. »

♠ « L’orientation lacanienne. La fuite du sens », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 20 mars 1996, inédit.
« Si vous interprétez au niveau imaginaire, vous faites alors se déchaîner des effets d’agressivité, on vous répond, ça finit très mal, et c’est alors un “ne faites surtout pas ça !” L’interprétation symbolique, elle, apporte la paix. »

♠ « Une lecture du séminaire d’un Autre à l’autre », La Cause freudienne, n°67, septembre 2007.
« Faire de la lutte à mort de pur prestige le pari de sa vie. », p. 127.

« Dans le mythe hégélien, les deux semblables s’affrontent, se font la guerre, essayent l’un l’autre de se supprimer, chacun faisant à l’endroit de l’autre les mêmes mouvements que l’autre fait à son endroit, jusqu’à ce que l’un cède à l’autre pour protéger sa vie. Donc c’est une lutte qui n’a pas un enjeu matériel, c’est une lutte pour savoir qui s’affirme comme tel et qui s’affirme dans le risque de sa vie, et qui lâche. », p. 128.



Auteurs du Champ freudien

Zuliani É.

♠ « Les insurrections du désir », Malappris, n°10, Publication en ligne du blog Désir ou Dressage, 14 septembre 2017.
« Les personnes qui s’occupent des indociles les accueillent, leur parlent et ainsi établissent des relations. Elles entrent en dialogue avec eux pour leur demander les raisons des actes qu’ils ont commis, les y rendre sensibles ainsi qu’aux perspectives qui s’ouvrent à eux. On reconnaît, ainsi, qu’ils peuvent en répondre au nom d’un désir qui les concerne. Retenons le terme établi : une institution n’est rien d’autre que le résultat d’une action qui établit, institue. Un lien social, très curieux parfois, s’établit et crée de petits fragments de discours. On confronte le sujet en priorité à l’établissement d’un lien social, plutôt qu’à un Autre qui n’existe pas, qui serait mâtiné de père (la loi) ou teinté de mère (la réparation). […] De petits fragments de discours est le nom du cadre dont nous parlons dans nos institutions. Les êtres humains sont ainsi faits que pour établir des choses dans leur monde, ils parlent, c’est-à-dire ils tissent des significations, s’inscrivent dans des liens de discours pour pouvoir parler avec d’autres, partager des significations communes. Pour les jeunes dont nous nous occupons, ces liens ne sont pas établis à l’avance. Mais une fois qu’ils le sont, ils leur permettent de dire leurs intentions et de répondre de ce qu’ils disent et font. »

Charpentier-Libert A.

♠ « Les exclus de la ségrégation », Horizon. Visages de la ségrégation, n°62, Paris, Envers de Paris, 2017.
« Trouver une place aujourd’hui à l’hôpital psychiatrique relève de la gageure pour la plupart des patients. Pour certains, c’est presque impossible : c’est le cas des adolescents violents. […] S’il est essentiel, comme Lacan l’a enseigné, que le diagnostic ne soit pas une façon d’épingler les patients comme de “bizarres coléoptères”, nier ou ignorer la folie conduit en revanche l’hôpital à ne rien vouloir savoir de la souffrance de ces jeunes et à se décharger de sa responsabilité d’accueillir et de soigner. », p. 87.

« La violence de ces adolescents s’exerce sur les autres par les coups, les insultes, la destruction, manifestant une coupure brutale d’avec le lien social. Il y a comme une tentative de se séparer dans le réel d’un Autre qui, non entamé par le symbolique, est alors vécu comme une menace directe. Cette exclusion structurelle du lien social entraîne une intime solitude dont on peut voir l’écho dans leur absence d’intérêt. […] J.-A. Miller nous explique que c’est la pulsion de mort qui surgit dans la violence de ces adolescents. Il ne s’agit là ni de haine ni d’amour qui serait adressé à l’autre. La pulsion de mort apparaît ici à l’état brut : elle se passe d’artifices. », p. 87.



Post-freudiens

Mélanie Klein

♠ La psychanalyse des enfants, Paris, puf, 2013.
« Outre ces jeux, elle se mit à couper du papier et à faire des découpages. Elle me dit un jour qu’elle faisait du “hachis” et que le sang sortait du papier ; sur ce, elle frissonna et déclara qu’elle ne se sentait pas bien. Une fois, elle parla d’une “salade d’yeux”, et une autre fois dit qu’elle découpait son nez en “franges”. Elle renouvelait par ce moyen le souhait de m’arracher le nez d’un coup de dent, qu’elle avait exprimé dès sa première séance et qu’à plusieurs reprises elle tenta même de réaliser. […] Son analyse, comme celle d’autres enfants, prouva que le découpage a de multiples déterminants. Ce jeu offrait une issue à ses pulsions sadiques et cannibales et représentait en même temps la destruction des organes génitaux de ses parents ou du corps entier de sa mère. Mais il exprimait du même coup ses tendances réactionnelles, car, en découpant un objet comme un joli tapis, elle recréait ce qu’elle avait détruit. », p. 49-50.

« En réalité, je devais feindre d’agir comme elle avait souhaité faire à l’égard de sa mère, lorsqu’elle avait assisté aux rapports sexuels de ses parents. Ces pulsions et ces fantasmes sadiques étaient à la base de l’angoisse profonde que lui inspirait sa mère. Elle exprima à plusieurs reprises sa peur d’une “voleuse”, qui la “viderait de tout son intérieur”. », p. 51.

« Ce retrait marqué du réel, accentué par des fantasmes de mégalomanie, provenait en partie de la crainte que lui inspirait ses parents et plus particulièrement sa mère. C’était pour apaiser cette peur qu’Erna en venait à s’imaginer sous les traits d’une puissante et cruelle dominatrice à l’égard de sa mère ; de ce fait, son sadisme se trouvait considérablement renforcé », p. 56.

« La rigueur et la cruauté de son surmoi se trahissaient à maints détails de ses jeux et de ses fantasmes qui oscillaient sans cesse de la mère qui punissait à l’enfant qui se révoltait. Il fallut une analyse très poussée pour élucider ces fantasmes, identiques aux idées délirantes des adultes paranoïaques. », p. 56.

Donald W. Winnicott

♠ « Concepts actuels du développement de l’adolescent : leurs conséquences quant à l’éducation », Jeu et réalité, Paris, Gallimard, nrf, 1975.
« Si votre enfant parvient à se trouver lui-même, il ne se contentera pas de trouver quelque chose, il voudra trouver le tout de lui-même, ce qui comporte l’agressivité et les éléments destructifs qui sont en lui aussi bien que les éléments marqués du label amour. », p. 197.

♠ « L’agressivité et ses racines », Agressivité, culpabilité et réparation, Paris, Payot, 1984.
« Dans [la] forme d’agressivité [engendrée par la peur, c’est-à-dire la mise en scène d’un monde interne épouvantable], l’individu cherche à ce qu’on exerce sur lui un contrôle efficace. Pour empêcher des débordements d’agressivité, les adultes doivent faire preuve d’une autorité sûre, qui permet à l’enfant de mettre en scène certains éléments mauvais et d’en jouir sans danger. Lorsqu’on s’occupe d’adolescents, il est très important de diminuer progressivement cette autorité. », p. 25.

« Il ne faut pas chercher à guérir l’agressivité mature [chez les garçons à l’adolescence] : il faut constater sa présence et l’accepter. Si elle devient incontrôlable, mieux vaut s’écarter et laisser la justice s’en occuper. Actuellement, la justice apprend à respecter l’agressivité des adolescents et, en temps de guerre, la nation compte sur cette agressivité. », p. 25-26.

« Ces premiers coups de pied ou de poing amènent le nourrisson à découvrir le monde qui n’est pas son self et marquent le début de sa relation avec les objets externes. On nommera bientôt comportement agressif ce qui, au départ, est une simple impulsion le poussant à bouger et à explorer. Ainsi, il y a toujours un lien entre l’agressivité et le moment où l’enfant distingue le self de ce qui n’est pas le self. », p. 30.

« Nous constatons tous les jours qu’aimer et faire mal sont indissociables. Ceux d’entre nous qui s’occupent d’enfants se rendent compte que les enfants aiment ce qu’ils blessent. Faire mal fait partie de la vie de l’enfant, et il s’agit de savoir comment votre enfant va apprendre à utiliser ses forces agressives pour vivre, aimer, jouer et (plus tard) travailler. », p. 36.

Sigmund Freud

♠ Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Gallimard, 1962.
« La transformation de la sexualité infantile […] représente un des buts de l’éducation, idéal que l’individu n’atteint qu’imparfaitement, et dont souvent il s’écarte considérablement. Il arrive parfois qu’un fragment de la vie sexuelle qui a échappé à la sublimation fasse irruption. », p. 71.

♠ « Théorie des pulsions », Abrégé de psychanalyse, Paris, puf, 1975.
« Nous avons résolu de n’admettre l’existence que de deux pulsions fondamentales : l’Éros et la pulsion de destruction (les pulsions, opposées l’une à l’autre, de conservation de soi et de conservation de l’espèce, ainsi que l’autre opposition entre amour du moi et amour d’objet, entrent encore dans le cadre de l’Éros). Le but de l’Éros est d’établir de toujours plus grandes unités, donc de conserver : c’est la liaison. Le but de l’autre pulsion, au contraire, est de briser les rapports, donc de détruire les choses. […] et c’est pourquoi nous l’appelons aussi la pulsion de mort. », p. 8.

♠ Pourquoi la guerre ?, Paris, Petite bibliothèque Payot, 2005.
« Avec une petite dépense de spéculation, nous en sommes arrivés à concevoir que cette pulsion agit au sein de tout être vivant et qu’elle tend à le vouer à la ruine, à ramener la vie à l’état de matière inanimée. Un tel penchant méritait véritablement l’appellation d’instinct de mort, tandis que les pulsions érotiques représentent les efforts vers la vie. », p. 57.

♠ « Développement de la fonction sexuelle », Abrégé de psychanalyse, Paris, puf, 1975.
« Dès cette phase orale, avec l’apparition des premières dents, certaines tendances sadiques surgissement isolément. Elles sont bien plus marquées dans la deuxième phase, celle que nous appelons sadique-anale parce qu’alors la satisfaction est recherchée dans l’agression et la fonction excrémentielle. Si nous nous arrogeons le droit de rapporter les tendances agressives à la libido, c’est parce que nous pensons que le sadisme est une union pulsionnelle entre les tendances purement libidinales et d’autres purement destructives, union qui dès lors persistera à jamais. », p. 13-14.

Jacques Lacan

♠ Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004.
« En revanche, ce que j’ai dit de l’affect, c’est qu’il n’est pas refoulé. Cela, Freud le dit comme moi. Il est désarrimé, il s’en va à la dérive. On le retrouve déplacé, fou, inversé, métabolisé, mais il n’est pas refoulé. Ce qui est refoulé, ce sont les signifiants qui l’amarrent. », p. 23.

« La colère, vous ai-je dit, c’est ce qui se passe chez les sujets, quand les petites chevilles ne rentrent pas dans les petits trous. Cela veut dire quoi ? Quand au niveau de l’Autre, du signifiant, c’est-à-dire toujours, plus ou moins, de la foi, de la bonne foi, on ne joue pas le jeu. Eh bien, c’est cela qui suscite la colère. », p. 23-24.

Le Séminaire, livre XXII, « RSI », leçon du 17 décembre 1974, Ornicar ?, n°2, mars 1975.
« Cela justifie que, si nous cherchons de quoi peut être bordée cette jouissance de l’autre corps en tant qu’elle fait sûrement trou, ce que nous trouvons, c’est l’angoisse. », p. 104.

« L’angoisse, qu’est-ce que c’est ? C’est ce qui, de l’intérieur du corps, ex-siste quand quelque chose l’éveille, le tourmente. Voyez le petit Hans. S’il se rue dans la phobie, c’est pour donner corps à l’embarras qu’il a du phallus, de cette jouissance phallique venue s’associer à son corps. », p. 104.

♠ Le Séminaire, livre XXII, « RSI », leçon du 14 janvier 1975, Ornicar ?, n°3, mai 1975.
« L’être qui parle est toujours quelque part, mal situé, entre deux et trois dimensions. », p. 99.

♠ Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005.
« À propos de Tennyson, de Byron, de choses se référant à des poètes, il s’est trouvé des camarades pour le ficeler à une barrière en fil de fer barbelé, et lui donner, à lui, James Joyce, une raclée. Le camarade qui dirigeait toute l’aventure était un nommé Héron, terme qui n’est pas indifférent, puisque c’est l’érôn. Ce Héron l’a donc battu pendant un certain temps, aidé de quelques autres camarades. Après l’aventure, Joyce s’interroge sur ce qui a fait que, passé la chose, il ne lui en voulait pas. Il s’exprime alors d’une façon très pertinente, comme on peut l’attendre de lui, je veux dire qu’il métaphorise son rapport à son corps. Il constate que toute l’affaire s’est évacuée, comme une pelure, dit-il. […] Qui est-ce qui sait ce qui se passe dans son corps ? », p. 148.

Jacques-Alain Miller

♠ « L’orientation lacanienne. Extimité », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 20 novembre 1985, inédit.
« Hors signifié, ça veut dire qu’on ne l’a pas encore fait signifier. C’est comme ce à quoi le sujet a rapport avant tout refoulement. C’est ce par rapport à quoi le refoulement est déjà une élaboration. C’est le terme par rapport à quoi il y a une défense primaire – le refoulement apparaissant, lui, comme une défense beaucoup plus élaborée. C’est comme une réalité muette par rapport à quoi le sujet se constitue dans un rapport pathétique d’affect primaire. »

♠ « L’orientation lacanienne. Illuminations profanes » enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VII, cours du 22 mars 2006, inédit.
« Lacan essaye de cerner […] comment le sujet surgit non pas du signifiant mais comment il surgit du rapport indicible à la jouissance […] et il s’agit en quelque sorte d’approcher le sujet au-delà même du refoulement, c’est-à-dire dans sa position de défense, dans une orientation qui est préalable aux constructions du refoulement. Par là, on est dans les soubassements de l’être du sujet, si l’on veut. »

♠ « L’orientation lacanienne. Le lieu et le lien », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 14 mars 2001, inédit.
« Je trouve très important de rappeler que la théorie de l’angoisse s’est corrélée dans la tension entre le désir et l’acte, et non par l’incertitude quant à l’action. Au moment où le sujet va passer à l’acte, il y a la dimension d’angoisse qui précède. Et en effet, l’angoisse indique quelque chose du lieu de l’acte. »

♠ « L’orientation lacanienne. Le lieu et le lien », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 28 mars 2001, inédit.
« Cette volonté autre c’est celle que Freud a nommée pulsion, et qu’il est arrivé à Lacan de théoriser comme une demande, et qu’il a poussé jusqu’à nommer, finalement d’une façon plus claire, volonté de jouissance. C’est le nom lacanien de la pulsion. […] le sujet fait l’expérience la plus dérangeante de ce qu’il est assujetti à une volonté autre que la sienne. On peut dire qu’à cet égard, ce qu’on appelle l’inconscient, mais dont on ne fait pas si facilement l’expérience, l’esquisse seulement. Certes, c’est le sens de l’association libre, c’est le sens de cette expérience qui consiste à mettre entre parenthèses toute autre volonté que celle de dire pour s’éprouver assujetti. À cet égard, on peut dire, sans doute, que c’est une expérience de la refente, sans qu’elle présentifie avec le même accent la volonté autre. Les rêves déjà esquissent ce “c’est plus fort que moi”. »

♠ « DSK entre Éros et Thanatos », Le Point, n°248, mai 2011.
« Les prisons sont pleines de ces malheureux chez qui l’exigence inconditionnelle de la pulsion n’est pas tamponnée, tempérée, freinée, répartie, canalisée par des déplacements, des sublimations, des figures diverses de rhétorique, métaphores, métonymies, tout ce système d’écluses et de digues qui constitue l’architecture d’une belle et bonne névrose. », p. 49.


Les auteurs du Champ freudien

Laurent É.

♠ « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 4 décembre 1996, inédit.
« Et Lacan concluait : “Mouvement qui donne la forme logique de toute assimilation ‘humaine’, en tant précisément qu’elle se pose comme assimilation d’une barbarie”. Car en effet cette barbarie, elle est présente dès le départ. Dans cette communauté d’adolescents, ce qui rôde c’est la sexualité, menaçante, présence d’une nature, c’est une chose féroce, présentée comme ce qui peut l’empoigner, Törless, le lacérer, ses yeux d’abord. D’emblée, dès la trentième page, Törless s’installe dans une sorte de tension érotique avec l’Autre, avec son camarade. […] s’il y a vraiment quelque chose entre lui et son copain, Beineberg, quelque chose entre guillemets, c’est à ce moment-là que Törless brûle de couvrir d’insultes son camarade. Il y a ce lien dès qu’on approche de la sexualité, où cette signification ne s’aborde que par la forme limite du langage, l’injure, l’insulte, l’humiliation, la terreur. »


Les amis du Champ freudien

Russell B.

♠ « Les désarrois de l’élève Törless », L’ange sur le toit, Paris, Acte Sud, 2000.
« La violence provoque une lumière blanche et de la chaleur à l’intérieur de la tête, et cela aussi bien chez celui qui bat l’autre que chez celui qui est battu. Il n’y a jamais d’obscurité ni de froid. Cela se produit à l’instant du contact violent, avant qu’on ressente de la douleur, voire de la peur ou de la culpabilité. De sorte que la douleur, la peur et la culpabilité en viennent à être considérées comme le prix qu’on doit payer après-coup pour cette extraordinaire immolation. C’est comme si la violence était un cadeau sans prix. En plus de la lumière et la chaleur, ce cadeau suscite de superbes rêves de vengeance qui durent pendant des dizaines de générations de pères et d’enfants, de maris et de femmes. C’est un cadeau qui forme et qui alimente des fantasmes où on est aussi grand qu’un glacier, aussi dur que du fer, aussi rapide que la lumière et aussi imprévisible qu’un volcan.

Lorsqu’un homme fort vous frappe à la tête, vous lance un grand coup dans les côtes et vous jette au sol, vous découvrez instantanément que vous êtes déjà à moitié dans un récit qui décrit votre retour à ce moment, une narration dont la fonction première est d’effectuer un renversement : de transformer l’enfant en homme, le faible en fort, le méchant en bon. Écoute-moi : vous êtes pris au piège du récit, et, pour exprimer ce renversement, il n’y a pas d’autres mots disponibles que ceux qui ont présidé au début du récit, à l’ouverture du drame. », p. 174-175.

Ferrante E.

♠ L’amie prodigieuse, Paris, Gallimard, Folio, 2011.
« Je ne suis pas nostalgique de notre enfance : elle était pleine de violence. Il nous arrivait toutes sortes d’histoires, chez nous et à l’extérieur, jour après jour ; mais je ne crois pas avoir jamais pensé que la vie qui nous était échue fût particulièrement mauvaise. C’était la vie, un point c’est tout et nous grandissions avec l’obligation de la rendre difficile aux autres avant que les autres nous la rendent difficile. », p. 39.


Post-freudiens

Donald W. Winnicott

♠ « Concepts actuels du développement de l’adolescent : leurs conséquences quant à l’éducation », Jeu et réalité, Paris, Gallimard, nrf, 1975.
« Si, dans le fantasme de la première croissance, il y a la mort, dans celui de l’adolescence, il y a le meurtre. […] Dans le fantasme inconscient, grandir est, par nature, un acte agressif. », p. 199.

« Si l’enfant doit devenir adulte, ce passage s’accomplira alors sur le corps mort d’un adulte. (Le lecteur sait, je le tiens pour acquis, que je me réfère au fantasme inconscient) », p. 200.

« L’agressivité et ses racines », Agressivité, culpabilité et réparation, Paris, Payot, 1984.

« Si l’on tient compte de ce qu’un nourrisson est capable de supporter, on comprend aisément qu’un petit enfant vit l’amour et la haine avec autant de violence qu’un adulte. », p. 14.

« L’agressivité […] est aussi une des sources principales d’énergie chez l’individu. », p. 28.

Sigmund Freud

♠ « Lettre à Arthur Schnitzler », 14 mai 1922, Correspondance (1873-1939), Paris, Gallimard, 1966.
« Dans un petit livre écrit en 1920, Au-delà du principe de plaisir, j’ai essayé de montrer qu’Éros et la pulsion de mort sont les forces originaires dont le jeu opposé domine toutes les énigmes de l’existence. », p. 371.

♠ « Théorie des pulsions », Abrégé de psychanalyse, Paris, puf, 1975.
« Voici comment nous nous représentons l’état initial : toute l’énergie disponible de l’Éros, que nous appellerons désormais libido, se trouve dans le moi-ça encore indifférencié et sert à neutraliser les tendances destructrices qui y sont également présentes (pour désigner l’énergie de la pulsion de destruction nous ne disposons pas d’un terme analogue de celui de “libido”) […]. Aussi longtemps que cette pulsion agit intérieurement en tant que pulsion de mort, elle reste muette, et elle ne se manifeste à nous qu’au moment où, en tant que pulsion de destruction, elle se tourne vers l’extérieur. […] Refréner son agressivité, en effet, est en général malsain et pathogène. On observe souvent la transformation d’une agressivité entravée en auto-destruction chez un sujet qui retourne son agressivité contre lui-même. », p. 9-10.

♠ Pourquoi la guerre ?, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2005.
« D’ailleurs ainsi que vous le marquez vous-même, il ne s’agit pas de supprimer le penchant humain à l’agression : on peut s’efforcer de le canaliser, de telle sorte qu’il ne trouve pas son mode d’expression dans la guerre. », p. 59.

Jacques Lacan

♠ Le Séminaire, livre XXII, « RSI », leçon du 8 avril 1975, Ornicar ?, n°5, déc-janv. 75/76.
« On n’y peut rien, le parlêtre n’aspire qu’au bien, d’où il s’enfonce toujours dans le pire. », p. 43.

« Le nœud borroméen met à notre portée ceci, crucial pour notre pratique, que nous n’avons aucun besoin de microscope pour qu’apparaisse la raison de cette vérité première, à savoir que l’amour est hainamoration et non pas velle bonum alicui comme l’énonce Saint Augustin. », p. 49.

Jacques-Alain Miller

♠ « L’orientation lacanienne. Le banquet des analystes », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 6 mai 1989, inédit.
« Lacan dit très bien que l’insulte est le premier mot et le dernier mot du dialogue. C’est dans l’insulte que le langage porte à conséquence. C’est l’insulte qui vous fait réagir. »

♠ « L’orientation lacanienne. Le banquet des analystes », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 13 mai 1989, inédit.

« Au fond, la formule de l’insulte, elle vient bien au moment où, dans la défaillance de l’Autre comme lieu du signifiant, qui s’écrit A barré, l’être du sujet comme petit a émerge. C’est alors que du fond de la langue surgit un signifiant qui vient épingler précisément le moment de l’indicible. C’est pourquoi cette épithète figée vise à dire ce qui est le propre du sujet. C’est pourquoi la haine est une des voies vers l’être. »

♠ « Rien n’est plus humain que le crime », Mental, n°21, septembre 2008.
« Il y a un tuer de l’être humain qui est légal. La civilisation suppose un droit de tuer l’être humain. Tuer légalement suppose d’ajouter quelques mots au tuer sauvage, un encadrement institutionnel, un réseau signifiant, qui transforme le tuer, la signification même de l’action mortifère. Si l’on donne la bonne forme, si l’on introduit les bons semblants, tuer n’est plus un assassinat, mais un acte légal. Les signifiants, les mots, le cadre, le rituel transforment l’action mortifère. », p. 11.

« Un droit inspiré par la psychanalyse prendrait en compte la distinction entre le vrai et le réel, et que le vrai n’arrive jamais à recouvrir le réel. […] Ce droit prendrait aussi en compte que le sujet constitue une discontinuité dans la causalité objective, et que l’on ne peut jamais reconstituer totalement la causalité objective d’un acte subjectif. Les tenants de ce droit devraient savoir faire avec l’opacité qui reste. », p. 13.


Les auteurs du Champ freudien

Cottet S.

« Graines de violence », La Cause freudienne, n°62, mars 2006.

« S’il y a violence, celle-ci est relative à l’angoisse et ne peut en aucun cas être assimilée à une déviance. », p. 15.

Sigmund Freud

♠ Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, Paris, Gallimard, 1988.
« Dès lors, on peut enfin toucher du doigt ce que le mot d’esprit réalise quand il est au service de sa tendance. Il rend possible la satisfaction d’une pulsion (de la pulsion lubrique et hostile) en s’opposant à un obstacle qui lui barre la route, il contourne cet obstacle et puise ainsi du plaisir à une source de plaisir qui était devenue inaccessible du fait de l’obstacle. », p. 195.

♠ Totem et Tabou, Paris, Seuil, coll. Points, 2010.
« Le rapport de l’enfant avec l’animal ressemble beaucoup à celui du primitif avec l’animal. […] La phobie frappe en général des animaux pour lesquels l’enfant avait manifesté jusque-là un intérêt particulièrement vif. […] Il s’agit de chevaux, de chiens, de chats […]. Parfois des animaux que l’enfant n’a connu que dans les livres d’images ou de récit de conte qui deviennent l’objet d’une angoisse absurde et excessive qui se manifeste dans ces phobies ; […] “De telles phobies peuvent presque toujours être démasquées dans l’analyse comme un déplacement de l’angoisse de l’un des parents sur les animaux.” », p. 242-245.

« J’ai communiqué “L’analyse de la phobie d’un garçon de cinq ans”[…]. C’était une angoisse des chevaux, à la suite de laquelle l’enfant refusait de sortir dans la rue. Il manifestait une crainte que le cheval ne rentre dans la pièce pour le mordre. Il s’avéra que cela devait être une punition pour son désir que le cheval tombe (meure). Après qu’on eût ôté au jeune garçon sa peur du père en le tranquillisant, il apparut qu’il luttait contre des désirs dont le contenu était l’absence du père (son départ en voyage, sa mort). Il ressentait le père, et le faisait savoir on ne peut plus nettement, comme un concurrent qui lui disputait les faveurs de la mère, sur laquelle étaient dirigés, dans d’obscurs pressentiments, ses désirs sexuels naissants. », p. 245.

« La haine résultant de la rivalité auprès de la mère ne peut s’étendre sans inhibition dans la vie psychique de l’enfant, elle se heurte à la tendresse et à l’admiration éprouvées depuis toujours pour cette même personne, l’enfant se trouve dans une position équivoque –ambivalente – vis-à-vis du père et se procure un soulagement dans ce conflit d’ambivalence en déplaçant ses sentiments d’hostilité sur un substitut du père. », p. 246.

Jacques Lacan

♠ Le Séminaire, livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1981.
« Le complexe d’Œdipe veut dire que la relation imaginaire, conflictuelle, incestueuse en elle-même, est vouée au conflit et à la ruine. Pour que l’être humain puisse établir la relation la plus naturelle, celle du mâle à la femelle, il faut qu’intervienne un tiers, qui soit l’image de quelque chose de réussi, le modèle d’une harmonie. Ce n’est pas assez dire il y faut une loi, une chaîne, un ordre symbolique, l’intervention de l’ordre de la parole, c’est-à-dire du père. Non pas le père naturel, mais de ce qui s’appelle le père. L’ordre qui empêche la collision et l’éclatement de la situation dans l’ensemble est fondé sur l’existence de ce nom du père. », p. 111.

« On sait bien pourtant que l’agression peut être provoquée par tout autre sentiment, et qu’il n’est pas du tout exclu qu’un sentiment d’amour, par exemple, soit au principe d’une réaction d’agression. Quant à dire qu’une réaction comme celle d’ironie est, de par sa nature, agressive, cela ne me paraît pas compatible avec ce que tout le monde sait, à savoir que, loin d’être une réaction agressive, l’ironie est avant tout une façon de questionner, un mode de question. S’il y a un élément agressif, il est structuralement secondaire par rapport à l’élément de question. », p. 30.

♠ Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, Paris, La Martinière/Champ Freudien, 2013.
« Et c’est une première différence dans “la fibre”, avec la situation, la construction, avec la fabulation fondamentale, première, du drame d’Œdipe. Œdipe, lui, ne sait pas. Quand il sait tout, le drame se déchaîne, qui va jusqu’à son auto-châtiment, c’est-à-dire la liquidation par lui-même d’une situation. Mais le crime œdipien est commis par Œdipe dans l’inconscience. Dans Hamlet, le crime œdipien est su, et il est su de de celui qui en est la victime, et qui vient surgir pour le porter à la connaissance du sujet. », p. 288-289.

♠ Le Séminaire, livre XXII, « RSI », leçon du 21 janvier 1975, Ornicar ?, n°3, mars 1975.
« De l’inconscient tout Un, en tant qu’il sus-tend le signifiant en quoi l’inconscient consiste, est susceptible de s’écrire d’une lettre. Sans doute y faudrait-il convention. Mais l’étrange est que c’est cela même que le symptôme opère sauvagement. Ce qui ne cesse pas de s’écrire dans le symptôme relève de là. », p. 107.

♠ Le Séminaire, livre XXII, « RSI », leçon du 18 février 1975, Ornicar ?, n°4, mars 1975.
« Il y a cohérence, consistance entre le symptôme et l’inconscient. Je définis le symptôme par la façon dont chacun jouit de l’inconscient en tant que l’inconscient le détermine. », p. 106.

♠ Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005.
« Cela vaut la peine qu’on s’y arrête. Que Joyce soit l’écrivain par excellence de l’énigme, ne serait-ce pas la conséquence du raboutage si mal fait de cet ego, de fonction énigmatique, de fonction réparatoire ? », p. 153.

Jacques-Alain Miller

♠ « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université paris VIII, cours du 23 avril 1997, inédit.
« Dans l’espèce humaine, la nécessité, le ne cesse pas de s’écrire s’écrit sous la forme du symptôme. Il n’est pas de rapport susceptible de s’établir entre deux individus de l’espèce qui ne passe par la voie du symptôme et ici le symptôme, plus qu’obstacle, est médiation, et c’est ce qui conduit Lacan à identifier à l’occasion le partenaire et le symptôme. »

♠ « L’orientation lacanienne. Un effort de poésie », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université paris VIII, cours du 22 janvier 2003, inédit.
« Lacan tire deux conséquences du pas freudien. La première, c’est ce qui rend précaire que quelqu’un s’y connaisse ; la deuxième, c’est ce qui rend faux que personne s’y reconnaisse. Ces conséquences, articulées sur la pratique de la psychanalyse, qu’aucun sujet ne se reconnaît dans le symptôme, que le symptôme est une formation, il en tire la portée pour d’autres discours. Elle ruine les efforts pour construire un sujet de l’histoire à la hauteur de sa tâche. Celui qui s’y connaîtrait, ce serait qui dans l’histoire ? – ce serait soit le révolutionnaire professionnel, le diplômé de Sciences politiques, le membre du Parti, quelque forme qu’il prenne, y compris celle du philosophe politique ou celle du sage. »

♠ « Notice de fil en aiguille », Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005.
« Le sinthome roule est le sinthome dénudé dans sa structure et dans son réel, le malaquin est le sinthome élevé au semblant, devenu mannequin, et voilé par les sublimations disponibles au magasin des accessoires : l’être et sa splendeur, le vrai, le bon, le beau, etc. Le moyen élévatoire de la sublimation comme opération ascensionnelle était souvent nommé par Lacan du terme hégélien bien connu d’Aufhebung. Il lui donne dans son écrit “Joyce le Symptôme” le nom plus expressif d’“escabeau” (A. É., p. 565-570). L’escabeau met l’accent sur le corps. De même, Lacan désigne le sinthome comme “événement de corps” (ibid., p. 569), alors qu’il définissait le symptôme freudien comme “vérité” (É., p. 234-235). Joyce, “hérétique”, partisan du sinthome-va-comme-je-te-pousse, “fait déchoir le sinthome de son madaquinisme” (p. 14). Mais cela ne l’empêche pas de vouloir se hisser avec son sinthome sur “l’SK beau” de l’œuvre d’art. », p. 209.

« Non, la sagesse du sinthome n’est pas la résignation au manque, ni le retour à zéro, ni l’homéostase de l’existence stable de l’universel sous la férule du principe de plaisir. Ni le Livre de la Sagesse, ni Hegel, ni Husserl, ni Quine, mais bien plutôt Joyce, comme l’avait si bien vu le jeune Derrida. La sagesse joycienne est bien plutôt une “folisophie” (p. 128). Elle consiste pour chacun à se servir de son sinthome, de la singularité de son prétendu “handicap psychique”, pour le meilleur et pour le pire, sans en aplatir le relief sous un common sense. », p. 243.


Les auteurs du Champ freudien

Laurent É.

♠ « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 4 décembre 1996, inédit.
« C’est la solution que trouve Törless, il y a un envers du monde, c’est incommensurable, il y a un point, si on veut c’est comme le point d’inflexion du plan projectif, ça fait toujours fêlure, ça vous fait basculer d’un côté ou de l’autre, on ne peut pas s’en sortir par la comparaison. Cette solution, c’est l’envers de la psychanalyse, c’est un oubli de soi, c’est l’oubli de soi que construit l’œuvre même, la distance qu’a réussi à prendre Musil à l’égard de ce qu’il a traversé. Ce n’est pas la voie psychanalytique, mais c’est ce qu’il a trouvé et qu’il a laissé en effet à l’égard du langage, et à l’égard de l’Autre, dans cette position de satire, je le disais, qui annonce la première partie de L’homme sans qualités. »

Leguil C.

♠ « Présentation », Cf. Freud S., Totem et Tabou (1912-1913), Paris, Points, 2010.
« Pourquoi Freud l’inventeur de la psychanalyse s’intéresse-t-il lui aussi à l’homme de l’état de nature, à cet homme qui n’aurait pas encore été déformé par la civilisation ? […] Est-ce que parce que, en écoutant les paroles de ses patients qui souffrent de ne pas savoir ce qu’ils désirent, il perçoit, comme l’auteur du Discours sur l’origine de l’inégalité, que “l’état de réflexion est un état contre nature et que l’homme qui médite est un animal dépravé” ? Découvrant que c’est la morale civilisée qui produit les conflits psychiques poussant les individus à se réfugier dans la névrose, […] Freud ne croit pas qu’on puisse trouver le bonheur en échappant à la civilisation. Néanmoins, il y a bien une filiation souterraine de Rousseau à Freud. Les restrictions que les hommes se sont imposées dans la civilisation les auraient rendus malades. Leurs ruminations et leurs obsessions les empêcheraient d’agir. Les symptômes des névrosés sont à la fois de leur propre ouvrage et celui de leur époque. […] Mais l’objectif de Freud est nouveau. Il s’agit de prouver l’existence de l’inconscient et de ses lois, si étranges du point de vue de la conscience. Il entend avancer dans le combat contre l’obscurantisme en montrant à ses contemporains que l’être humain est aussi démuni face à son propre fonctionnement psychique qu’il l’est face à celui d’un étranger qui parle une langue qu’il ne connaît pas. », p. 14-16.

« Totem et Tabou, […] c’est l’effort de Freud pour établir des concordances entre la vie psychique des sauvages et celle des névrosés. Quelque chose de la vie psychiques des peuples primitifs fait écho à celle des névrosés, comme si les névrosés, à travers leurs symptômes, retrouvaient un rapport au monde qui était celui des premiers hommes. […] Le point de vue de Freud n’est pas comparatif : il ne cherche pas à introduire une mesure qui interprèterait la névrose comme une régression à un degré antérieur de civilisation. La concordance que Freud met en lumière est plutôt à l’honneur des sauvages, qui nous permettent de saisir le sens des symptômes des névrosés. […] Ainsi la vie psychique des sauvages nous offre-t-elle en quelque sorte le spectacle de l’inconscient à ciel ouvert. », p. 17.


Les amis du Champ freudien

Dolan X.

♠ « J’ai tout le temps peur de mourir ou ne plus pouvoir m’exprimer », 08 octobre 2014, www.telerama.fr/cinema/xavier-dolan-il-faut-voir-grand-s-adresser-au-plus-de-monde-possible, 116365.php
« Je me projette dans tous mes personnages, à chaque film. Là, ce ne sont pas les conditions réelles de l’adolescence que j’ai vécue – ma mère est fonctionnaire de l’Éducation nationale, mon père, saltimbanque ; on n’était ni riches ni pauvres. Mais il s’agit bien de la colère, de la très grande violence que je porte en moi. Et que j’ai réussi, heureusement, ces dernières années, à canaliser à travers le cinéma. »

Sigmund Freud

♠ Le malaise dans la civilisation, Paris, Points, 2010.
« Ce qui s’agite, dans une société humaine, en fait d’élans vers la liberté, peut être une révolte contre une injustice existante et favoriser ainsi une nouvelle évolution de la civilisation, rester conciliable avec elle. », p. 94.

♠ Pourquoi la guerre ?, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2005.
« Le droit de la communauté sera, dès lors, l’expression de ses inégalités de pouvoirs […]. À partir de ce moment-là, l’ordre légal se trouve exposé à des perturbations de deux provenances : tout d’abord de l’un ou de l’autre des seigneurs pour s’élever au-dessus des restrictions appliquées à tous ses égaux, pour revenir, par conséquent, du règne du droit au règne de la violence; en second lieu, les efforts constant des sujets pour élargir leur pouvoir et voir ces modifications reconnues dans la loi, donc pour réclamer, au contraire, le passage du droit inégal au droit égal pour tous. […] Le droit peut alors s’adapter insensiblement à ces nouvelles conditions ou, ce qui est le plus fréquent, la classe dirigeante n’est pas disposée à tenir compte de ce changement : c’est l’insurrection, la guerre civile, d’où la suppression momentanée du droit, et de nouveaux coups de force, à l’issue desquels s’instaure un nouveau régime de droit. », p. 47-48.

Jacques Lacan

♠ « Propos sur la causalité psychique », Écrits, Paris, Seuil, 1966.
« Cette méconnaissance se révèle dans la révolte, par où le fou veut imposer la loi de son cœur à ce qui lui apparaît comme le désordre du monde, entreprise “insensée” – mais non pas en ce qu’elle est un défaut d’adaptation à la vie, formule qu’on entend couramment dans nos milieux, encore que la moindre réflexion sur notre expérience doive nous en démontrer la déshonorante inanité –, entreprise insensée, dis-je donc, en ceci plutôt que le sujet ne reconnaît pas dans ce désordre du monde la manifestation même de son être actuel, et que ce qu’il ressent comme loi de son cœur, n’est que l’image inversée, autant que virtuelle, de ce même être. Il le méconnaît donc doublement, et précisément pour en dédoubler l’actualité et la virtualité. Or il ne peut échapper à cette actualité que par cette virtualité. Son être est donc enfermé dans un cercle, sauf à ce qu’il le rompe par quelque violence où, portant son coup contre ce qui lui apparaît comme le désordre, il se frappe lui-même par voie de contre-coup social. », p. 171-172.

♠ Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004.
« Quoi qu’il en soit, il est certain que la traduction, qui a été admise, de Triebregung par émoi pulsionnel, est tout à fait impropre, et justement de toute la distance qu’il y a entre l’émotion et l’émoi. L’émoi est trouble, chute de puissance, la Regung est stimulation, appel au désordre, voire à l’émeute. », p. 22.

Jacques-Alain Miller

♠ « L’orientation lacanienne. Le banquet des analystes », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 15 novembre 1989, inédit.
« Lacan […] n’a fait que traduire une phrase de Freud dans son Malaise dans la civilisation, selon laquelle l’effet de la renonciation pulsionnelle sur la conscience, et en particulier le fait que le sujet abandonne la satisfaction que lui donne la pulsion agressive, produit que chaque morceau de cette satisfaction est repris par le surmoi et accroît l’agressivité de celui-ci contre le moi. C’est ce que Lacan traduit exactement en disant qu’on n’est jamais coupable que de ce que Freud appelle une renonciation pulsionnelle. C’est la renonciation pulsionnelle elle-même qui paradoxalement nourrit la culpabilité. »

♠ « Clinique ironique », La Cause freudienne, n°23, février 1993.
« Pour construire cette perspective clinique, il faudrait atteindre à l’ironie infernale du schizophrène, celle dont il fait une arme qui, dit Lacan, porte à la racine de toute relation sociale. […] J’ajoute que c’est le seul sujet à ne pas se défendre du réel au moyen du symbolique […]. L’ironie au contraire n’est pas de l’Autre, elle est du sujet, et elle va contre l’Autre. Que dit l’ironie ? Elle dit que l’Autre n’existe pas. », p. 7.

♠ « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université paris VIII, cours du18 décembre 1996, inédit.
« La rouspétance, c’est un terme d’argot bien sûr, qui est attesté depuis les débuts de la IIIe République. Ça désigne une protestation contre l’injustice, mais non pas faite dans des formes légales, sublimées, mais tout de même sous la forme d’une sorte de bavardage hargneux, comportant une dimension de stagnation. Le rouspéteur, ça n’est pas le révolté. La rouspétance comporte une dimension de stagnation, disons d’impuissance à résister à une force supérieure qui s’impose. »

♠ « L’orientation lacanienne. Illuminations profanes », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 1er mars 2006, inédit.
« Comment rendre compte de la révolte [de Mai 68 ?]. La vérité fait la grève, comment faut-il l’entendre ? D’habitude, elle fonctionne pour chacun, le même chacun que j’évoquais concernant le symptôme. Et là […], la vérité s’arrête pour chacun et elle passe au collectif […]. C’est au fond là en effet le grand déversoir de la vérité avec laquelle on n’a plus le rapport en quelque sorte symptomal qui était évoqué. Au contraire, là, l’identification au collectif de chacun, ou l’identification constituante du collectif libère de ce poids pour chacun. […]. C’est, au fond : quelle est la vérité des vérités ? C’est que, en société, dans l’ordre qui s’établit d’un Autre avec majuscule, en société on renonce à la jouissance. »

♠ « L’orientation lacanienne. Le tout dernier Lacan », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 28 mars 2007, inédit.
« Il pense la poésie à partir d’un symbolique qui serait inclus dans l’imaginaire et alors : développement sur la violence faite à l’usage de la langue. On saisit ici l’opposition qu’il y a entre ce qui est le sens, le sens comme imaginaire, et le sens commun, et l’ancrage que la poésie lui donne et par-là même le forçage auquel elle l’oblige en maniant le signifiant. Disons qu’il n’est de poésie que par la violence faite à l’usage commun courant de la langue à partir de la manipulation du signifiant. Et curieusement, Lacan peut dire : ça c’est la vérité, ça s’appelle la vérité. »


Les auteurs du Champ freudien

Zuliani É.

♠ « Les insurrections du désir », Malappris, n°10, Publication en ligne du blog Désir ou Dressage, 14 septembre 2017.
« En 1946, dans un article sur la psychiatrie anglaise et les soldats qui présentaient ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui des troubles du comportement, le Dr Lacan fait cette remarque : “ce n’est pas d’une trop grande indocilité que viendront les dangers de l’avenir humain. […] Par contre le développement qui va croître en ce siècle des moyens d’agir sur le psychisme, un maniement concerté des images et des passions […] seront l’occasion de nouveaux abus de pouvoir”. Il offre là une indication au praticien du champ psy qui veut s’orienter, en donnant une dignité à l’indocilité, à la révolte pourrait-on dire – manière de nommer le désir – […] Indocile n’est pourtant pas un diagnostic, mais il permet d’apercevoir la place importante du non, du refus chez les sujets que nous accueillons. Les psychologues de l’enfance ont découvert que le non structure le sujet, quand il s’énonce sur fond d’un consentement. Quand devient-il alors pathologique ? Quand il est radical refus. Même dans ces cas, le non reste l’expression d’une “insurrection de a” dans le sujet et, à ce titre, c’est d’abord le sujet lui-même qui a affaire à quelque chose qui se refuse en lui. Un désir peut s’en déduire. »


Les amis du Champ freudien

Barthes R.

♠ « Zazie et la littérature », Paris, Seuil, Essais critiques, 1964, p. 129-135.
« Zazie veut son coca-cola, son blue jean, son métro, elle ne parle que l’impératif ou l’optatif, et c’est pour cela que son langage est à l’abri de toute dérision. Et c’est de ce langage-objet que Zazie émerge, de temps à autre, pour fixer de sa clausule assassine [– mon cul –] le métalangage des grandes personnes. […] Face à l’impératif […] du langage-objet, son mode principiel est l’indicatif, sorte de degré zéro de l’acte destiné à représenter le réel. », p. 129-135.

Cocteau J.

♠ Les Enfants terribles, Paris, Grasset, 1929.
« Mais, en cinquième, la force qui s’éveille se trouve encore soumise aux instincts ténébreux de l’enfance. Instincts animaux, végétaux, dont il est difficile de surprendre l’exercice, parce que la mémoire ne les conserve pas plus que le souvenir de certaines douleurs et que les enfants se taisent à l’approche des grandes personnes. Ils se taisent, ils reprennent l’allure d’un autre monde. Ces grands comédiens savent d’un seul coup se hérisser de pointes comme une bête ou s’armer d’humble douceur comme une plante et ne divulguent jamais les rites obscurs de leur religion. À peine savons-nous qu’elle exige des ruses, des victimes, des jugements sommaires, des épouvantes, des supplices, des sacrifices humains. Les détails restent dans l’ombre et les fidèles possèdent leur idiome qui empêcherait de les comprendre si d’aventure on les entendait sans être vu. », p. 16.

Genet J.

♠ Journal du voleur, Paris, Gallimard, 1949.
« Je nomme violence une audace au repos amoureuse des périls. On la distingue dans un regard, une démarche, un sourire, et c’est en vous qu’elle produit des remous. Elle vous démonte. Cette violence est un calme qui vous agite. », p. 14.

Oates J. C.

♠ Confessions d’un gang de filles, Paris, Livre de poche, 2014.
« Parce que tu crois que je suis né comme ça, moi, avec l’envie de taper, de mordre, de rentrer dedans, moi aussi je voudrais dire avec une petite voix et le regard au loin quel est mon endroit préféré dans ce pays. Moi aussi je voudrais que quelqu’un me prépare un bol de céréales, tu crois que je n’aurais pas aimé qu’on m’emmène pique-niquer près du lac Dziani ou sur l’îlot de sable blanc là-bas, ou nager avec les dauphins. Voir mon propre pays, tu crois que j’aurais pas aimé ça, moi ? », p. 45.

Appanah N.

♠ Tropique de la violence, Paris, Gallimard, 2016.
« Je m’appelle Moïse, j’ai quinze ans et, à l’aube, j’ai tué. Je voudrais qu’on sache que j’ai à peine appuyé sur la détente, si Marie était là, je le lui aurais dit, à elle, j’aurais dit comme ça j’ai à peine appuyé Mam et le coup est parti et elle m’aurait cru, elle, mais ça fait plus d’une année que Marie n’est plus là. Je suis seul et j’ai tué Bruce, à l’aube dans les bois. Bruce et son corps de sauvage et son cerveau de malade et sa langue de serpent, Bruce qui me, qui m’avait… Je l’ai tué. », p. 33-34.

« Je me lève et je vais m’asseoir par terre. Peut-être que ça m’a quitté tout ça, le désespoir, la colère, la violence, ces sentiments qui rongent de l’intérieur et qui font gratter un banc de ciment, balancer des grands coups de pied dans la porte, tuer, ou frapper sa tête contre un mur comme l’a fait le type qui était ici tout à l’heure. », p. 36.

« J’ai pensé à un garçon né il y a quinze ans sur une île des Comores et qui aurait pu avoir une autre vie s’il était né avec deux yeux noirs. Je me suis demandé ce qu’il aurait pu faire ce gamin-là pour briser ses chaînes, pour contourner son chemin commencé dans la violence, l’ignorance et le dégoût. Je me suis demandé si, en réalité, il n’était pas foutu d’avance, ce garçon-là, et, avec lui, tous les garçons et les filles nés comme lui, au mauvais endroit, au mauvais moment. », p. 171-172.


Post-freudiens

Donald W. Winnicott

♠ « Concepts actuels du développement de l’adolescent : leurs conséquences quant à l’éducation », Jeu et réalité, Paris, Gallimard, nrf, 1975.
« Toutefois, les choses sont différentes quand, selon une politique délibérée, les adultes renoncent à leurs responsabilités. En effet, on peut estimer qu’agir de la sorte, c’est laisser tomber vos enfants (à un moment critique). À ce jeu de la vie, vous abdiquez précisément au moment où ils viennent pour vous tuer. […] Se rebeller n’a plus de sens, l’adolescent qui remporte trop tôt la victoire est pris à son propre piège. Il doit se transformer en dictateur et attendre d’être tué – d’être tué, non par la nouvelle génération de ses propres enfants, mais par celle de ses frères et sœurs. Naturellement, il cherche à exercer sur eux un contrôle. C’est là un des nombreux lieux où la société ignore, à ses risques et périls, la motivation inconsciente. », p. 201.

« Il convient de ne pas oublier que la rébellion fait partie de la liberté que vous avez donnée à votre enfant en l’élevant pour qu’il existe de son plein droit. », p. 200.

♠ « L’agressivité et ses racines », Agressivité, culpabilité et réparation, Paris, Payot, 1984.
« J’opposerai d’abord l’enfant téméraire et l’enfant craintif. L’un exprime ouvertement son agressivité et y trouve un soulagement. L’autre pense que l’agressivité n’est pas en lui ; il croit qu’elle est ailleurs, il en a peur et craint qu’elle ne vienne du monde extérieur. », p. 31.

« Si les processus de maturation se mettent en place graduellement, le nourrisson peut détruire, haïr, donner des coups de pieds et hurler au lieu d’anéantir le monde de façon magique. C’est ainsi que l’agressivité peut être considérée comme un accomplissement. Contrairement à la destruction magique, les idées et les comportements agressifs prennent une valeur positive et la haine indique que l’enfant se civilise. », p. 38.

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