Un enfant précocement scruté
Lorsque je reçois Alain pour une demande de bilan orthophonique, il a vingt mois et ne parle pas encore. Il m’est adressé par le pédiatre qui a aussi prescrit des séances de kinésithérapie dès ses neuf mois pour un retard de développement moteur. C’est le kinésithérapeute qui a parlé d’autisme le premier. La mère dit : « Nous, on n’a rien vu ».
À notre second rendez-vous, la mère est très embêtée, car la directrice de la crèche qui l’a reçue le matin même refuse l’inscription d’Alain sans accompagnement supplémentaire. Le pédiatre remplaçant a en effet écrit « suspicion de TSA » (trouble du spectre autistique) sur le carnet de santé et la crèche exige un.e AESH (accompagnant d’élèves en situation de handicap).
La famille sera adressée par le pédiatre au service PCO de la ville pour une démarche diagnostique et une prise en charge spécifique. Deux mois plus tard, l’enfant a été observé par une éducatrice et une psychologue. La PCO valide le protocole d’accompagnement. Une psychomotricienne commence un bilan avec Alain.
Les rendez-vous se multiplient, la mère me demande de recevoir Alain deux fois par semaine, selon les préconisations de la PCO et du pédiatre, mais elle annule un rendez-vous sur deux. Après quelques semaines, la PCO se met en relation avec le pédiatre pour signaler que la famille manque les rendez-vous.
Le regard scrutateur devient trop consistant, voire persécutif, pour l’enfant : au domicile, il se cache dans les placards et ne veut plus manger que lorsque personne ne le voit.
Après cinq mois, à l’annonce de la possibilité d’accueil pour Alain dans le tout récent CAMPS (centre d’action médico-sociale précoce) de secteur, la PCO rédige un bilan de fin de prise en charge pour un transfert vers cette nouvelle équipe. On y lit : « enfant au dialogue corporel pauvre et à la régulation tonico-émotionnelle immature ».
L’histoire d’Alain est ainsi réduite à un instantané((Cf Le temps de l’instantanéité, in Paul Virilio, « Alerte dans le cyberespace ! », Le Monde diplomatique, août 1995.)) figé des observations des uns et des autres. Il a été scruté cinq mois durant, et pris dans des réponses immédiates à des questions que les parents ne s’étaient pas encore posées. Le temps de la construction subjective n’existe plus. Alors, maintenir un espace-temps différent est de l’ordre du combat quotidien. Continuer à offrir un accueil autre à Alain en fait partie : lui laisser le temps de montrer sa manière de faire, sa façon de dire ce qu’il aime faire, qui seront autant d’appuis pour développer ses possibilités, pourvu que son praticien-partenaire prenne aussi le temps de l’entendre et de le regarder, loin de l’observation taxonomique.
Dans les récits de situations cliniques, les passages permettant d’identifier les sujets ont été supprimés ou modifiés.