Argument

Argument

par Laura Sokolowsky et Hervé Damase
Directeurs de la Journée d'étude

Comment le sexe vient-il aux enfants ?

Serait-ce un mystère de la nature ? Être fille ou être garçon ne semble pas aller de soi à l’époque du trouble dans le genre. Une tendance actuelle met en question la différence sexuelle comme idéologie socialement dépassée. « Fille ou garçon » paraît l’alternative à laquelle il s’agit d’échapper car celle-ci inscrirait le sujet dans une destinée toute tracée, sans place pour la surprise.

Ainsi, le héros de manga joue sur la transformation permanente, passant d’un pôle à l’autre du spectre sexué pour incarner la nouvelle figure idéale à laquelle l’enfant s’accroche pour illustrer ce flottement auquel son être est confronté. Au diable le rose et le bleu, vive l’arc-en-ciel ! La fluidité des genres serait-elle une nouvelle norme tendant à s’imposer au nom d’une liberté de chacun à choisir son propre sexe ?

Si la vulgate d’un standard œdipien – identification au parent du même sexe – ne tient plus la route face à l’impasse du sexuel, comment se repérer dans ce nouveau dédale du hors-sexe ? La mode vestimentaire de l’unisexe et la dénonciation du sexe d’assignation suffisent-elles à donner plus de marge de manœuvre aux enfants dans le choix d’une position sexuée ?

L’expérience freudienne infantile

Freud a montré que l’expérience infantile était fondée sur deux axes : d’une part, les pulsions partielles, d’autre part, la comparaison imaginaire des corps. La perception des organes génitaux de l’autre emporte des conséquences décisives. La découverte de la castration maternelle est traumatique car si sa mère est châtrée, le garçon se met à croire à la castration. De son côté, la fille se perçoit comme privée dans son corps et cela l’incite à masquer, nier ou compenser cette privation. Pour Freud, la référence au corps est omniprésente car le phallus est un signifiant localisé sur le corps sexué. Cette rencontre constitue pour chacun, fille ou garçon, un moment de crise.

Le modèle freudien est toujours d’actualité puisqu’il s’agit pour l’enfant de prendre position : il doit inventer sa solution avec les moyens dont il dispose. Que se passe-t-il lorsqu’il grandit dans une famille monoparentale ou que celle-ci s’avère fondée sur un lien homosexuel ? Aujourd’hui, le petit Hans de Freud trouverait-il une solution différente que sa phobie des chevaux pour traiter la jouissance de ses premières érections, dont il ne sait quoi faire ni penser ? Les symptômes infantiles évoluent-ils en fonction des discours contemporains ?

L’anatomie n’est pas le destin

Lacan a tenu compte des dernières élaborations freudiennes concernant la sexualité féminine : la castration ne doit pas être comprise comme la voie nécessaire chez une femme. La sexuation ne dépend pas du réel biologique, les ambiguïtés génitales de nature organique ne déterminent pas l’assomption subjective du sexe. En posant que tout sujet doit se débrouiller avec l’existence des logiques féminine et masculine ainsi qu’avec le corps qu’il a, Lacan a libéré la psychanalyse de la contrainte selon laquelle l’anatomie, c’est le destin.

La clinique analytique révèle pour sa part que les identifications infantiles ne coïncident pas nécessairement avec les nominations qui proviennent de l’Autre. Il arrive qu’un garçon se sente féminin, plus proche de sa sœur que de son frère ou de son père. Et qu’une fille aspire à devenir garçon en rejetant certains signes associés au féminin.

Ces identifications infantiles préjugent-elles du devenir sexué ? À quel moment et de quelle façon les enfants font-ils le choix d’une position sexuée et d’un mode de jouissance ? Les symptômes actuels qui conduisent les enfants en analyse sont-ils liés au choix problématique de l’identité sexuée ?

Distinction ou sexuation ?

Lacan souligne que c’est l’adulte qui opère une distinction entre la petite bonne femme et le petit bonhomme en fonction de critères dépendants du langage. Or ceux qui distinguent ont eux-mêmes fait un choix de jouissance ; ils incarnent une position antérieure quant à la sexuation.

La novlangue actuelle préconise l’usage du neutre aux fins d’éviter toute discrimination entre féminin et masculin. Ce projet qui consiste à désexualiser la langue par l’effacement des genres grammaticaux ou l’emploi du langage dit épicène n’aide pas les enfants à s’affranchir des préjugés et idéaux qui pèsent sur eux. Dans l’institution familiale comme dans tous les autres lieux d’enfance, les adultes doivent s’en déprendre pour permettre aux enfants de s’affronter, à leur façon, à la question du choix sexué inconscient. La pratique en institutions spécialisées, que cela soit dans le domaine sanitaire ou social, se situe aux avant-postes de cette réflexion, l’enseignement que nous pouvons en extraire est crucial.

Entre parole et silence

La sexuation féminine se spécifie de n’être pas toute soumise à la castration : une division s’y effectue entre la jouissance phallique et la jouissance de l’Autre, aussi désignée par Lacan comme jouissance supplémentaire. Celle-ci s’avère fondée sur la jouissance de la parole puisque le lien amoureux se soutient d’un Autre qui parle.

Ainsi, le bavardage des enfants, auxquels il est souvent demandé de se taire pour apprendre, prend-il sa source dans la position sexuée qui consiste à jouir de la parole. À l’inverse, que pouvons-nous dire des enfants silencieux : ne sont-ils pas aux prises avec une autre modalité de jouissance qui court-circuite la parole, d’être causée par un objet pulsionnel, toujours le même ? La dissymétrie sexuée à l’égard de la jouissance se décèle parfois précocement, il convient d’y être attentif. La faille du sexuel est au fondement de notre clinique.

Cette journée sera une source inégalée d’enseignement épistémique et clinique pour celles et ceux qui analysent, éduquent et soignent les enfants en recueillant leur parole, à l’époque de la mise en question de l’œdipe et de la mise en valeur de la castration qu’opère la prise du langage sur les corps.