Comment la sexua­tion se formule-t-elle pour un enfant ?*

Par Daniel Roy

1) Ça s’écrit

Je vous propose le départ suivant : la sexuation se formule pour un enfant selon la même logique que celle que développe Lacan quand il écrit au tableau de son Séminaire XX Encore, le 13 mars 1973, ce qu’il nommera plus tard « les formules de la sexuation [1]» Ce qui s’écrit là est une invention tout à fait nouvelle, par rapport aux discours établis, concernant ce que c’est pour l’être parlant d’être sexué. La nouveauté est la suivante : pour un parlêtre, l’être sexué ne se détermine 1) que de la jouissance 2) dans sa rencontre avec le langage 3) en tant que cela ouvre une grande diversité de chemins 4) chemins qui font traces sur le corps et dans le langage, selon une logique stricte.

Nous nommons « sexuation » cette construction qui s’invente à chaque pas, et qui s’inscrit, pour chaque être parlant avec les moyens du bord et les moyens du corps : avec les objets pulsionnels et l’image investie du corps, d’un côté, et de l’autre, avec ce qui le borde, à savoir ce que Lacan appelle ici les semblants, c’est-à-dire les signifiants vivants, incarnés.

C’est ce chemin qui peut avoir lieu et que nous recueillons dans une cure d’enfant, dans la mesure où nous nous tenons à distance des discours établis et que nous faisons le choix d’accueillir les signifiants du discours non pas comme des identifications qu’il faudrait valider ou contester, mais comme des semblants qu’il s’agit de laisser travailler, comme nous en avons le modèle dans le jeu de l’enfant.

Ce que les discours établis ne veulent pas savoir, c’est que ces identifications « de genre » transportent avec elles un élément qui les trou-matisent : la jouissance qui affecte le corps dès sa venue au monde. Elles masquent, tout en la creusant, la faille qu’il y a entre le signifiant et la jouissance, faille qu’elles veulent ignorer.

2) « L’effet de surprise » de fa fonction Φx

Φx est une fonction « de faille », qui à la fois indique et effectue une double inscription. Côté jouissance, en l’écornant d’un prélèvement corporel qui va la représenter dans le champ du discours, l’objet a ; côté signifiant, en le contaminant par la jouissance, sous le nom de jouissance phallique, jouissance de la parole. La fonction de castration répartit ainsi deux territoires, non pas H et F, mais la jouissance et les semblants, deux territoires pour lesquels le phallus fait frontière, ou plutôt « littoral ». Je cite Lacan dans le séminaire ou pire… « L’effet de surprise…c’est que cette fonction du phallus rend désormais intenable la bipolarité sexuelle [2]».

C’est un point carrefour logique pour l’enfant. Et cela se formule toujours de façon symptomatique face à cet effet de surprise du surgissement d’une jouissance qui contrevient aux jouissances habituelles de ses biens, un élément peu assimilable qui « s’inscrit d’une contingence corporelle » et face à cet effet de surprise qui s’inscrit comme « événement » dans le champ de l’Autre où il révèle que « tout laisse à désirer [3]», superbe définition de la castration par Lacan. Le symptôme vient là, tel que l’indique Freud, comme satisfaction sexuelle de substitution sur cette zone frontière entre Jouissance et Signifiant, comme la phobie du petit Hans en témoigne. 

3) Temps d’arrêt au carrefour !

Quand nous recevons un enfant, nous ignorons absolument quels sont les signifiants qui ont pris pour lui valeur particulière de jouissance (les S1), et qui sont, avec les objets a, les vecteurs de sa sexuation. C’est avec lui que nous allons les apprendre, dans le mouvement même où il en indique le tracé, dans ses dessins, ses jeux, ses pantomimes, et où il consent à nous en donner les « expliques ». Il y a là quelque chose de particulier à la cure de l’enfant, cette double inscription 1) dans un dire, par la mise en jeu de sa parole et 2) dans des traces, par la mise en jeu du corps. Cela amène à poser qu’il y a une absolue singularité de la sexuation pour un chaque corps parlant. Mais est-ce pour chacun des corps parlant ou est-ce pour tous ? Déjà s’impose avec la grammaire une exigence logique au cœur de la sexuation.

À ce carrefour où se rencontrent les conditions logiques qui sont fixées dans cette langue que nous parlons et les conditions de jouissance qui se sont fixées dans des rencontres contingentes, la fonction de castration ouvre à tous un nouveau principe de répartition des corps parlants : entre ceux qui prennent en compte, de façon privilégiée, les conditions que leur fait la Jouissance, sa singularité et son caractère irréductible, et ceux qui prennent en compte plutôt les conditions logiques de la langue.

C’est à ce carrefour que nous recueillons avec l’enfant les traces qui comptent pour lui et sont en train de s’inscrire sur le corps imaginaire et dans l’inconscient. Traces qui sont celles de la mobilisation des objets a et de la dialectique phallique, qui fournissent le « carburant » de la sexuation. Traces qui se condensent dans le symptôme, qui peinent à s’inscrire dans l’inhibition et dont l’enjeu de jouissance se marque de l’angoisse.

C’est ce mouvement que Lacan inscrit dans la partie basse du tableau de la sexuation.

4) Les deux voies de la sexuation et leur logique

C’est donc à partir du symptôme que nous pouvons suivre la trace de la jouissance sexuelle et que nous prenons acte de la signification qu’elle prend pour le sujet et de la torsion que le réel de cette jouissance impose à la langue.

Le symptôme est la trace qui s’écrit. Les deux voies de la sexuation sont deux façons de lire cette trace en tant que, comme parlêtre, elle me trace.

Il convient ici en effet de parler « je » : à quoi vais-je donner privilège ? À la perte de jouissance que la castration induit ou au reste de jouissance qui n’est pas marqué par la frappe phallique ? Nous avons idée que le temps de l’enfance est un temps où chacune et chacun peut apprendre à lire, à partir de ce qui fait trace du trafic des objets et du supposé quitte ou double de la dialectique phallique.

            - Si je donne privilège au signifiant, au mouvement de signification qui fait passer la jouissance à l’inconscient, alors je spécifie là le tout de l’homme, pour tout homme la castration, et la logique exige alors d’accorder ce privilège à tous : pour tous les hommes, la castration ; pour tous les hommes, une perte de jouissance pour un gain de sens, de savoir, de semblant : c’est à cela que je donne mon assentiment. Mais la jouissance est irréductible, le corps continue à « se jouir » sans rien demander à personne. Cette présence insistante, que puis-je en faire ? Elle n’a pas droit de cité, je ne peux lui faire une place que refusée, interdite ou transgressive. Mais ce refus, je peux aussi le faire supporter par Un qui dit non à cette fonction phallique, qui présentifie dans la structure signifiante le réel d’une jouissance qu’il ne faut pas, une présence qui me fait fautif ou fauteur de trouble, ou qui abuse et harcèle. Ceux et celles qui se font signifier sexué dans le fait d’avoir le phallus comme répondant de ce qui se jouit du corps, se rangent côté « homme », dans le tracé de leur existence, mais pas forcément à gauche dans le tableau tracé et écrit par Lacan !  Car il y a là une « erreur commune » qui vient se greffer sur le choix initial : le signifiant phallique prend là, valeur idéale, alors que le phallus n’est que le signifié du mouvement de passage au signifiant de ce qui se jouit du corps. « Homme » n’est pas un titre mais la conséquence logique d’un choix. Je souligne trois points : a) nous n’avons pas à soutenir ou à dénoncer la père-version patriarcale, à savoir que ce soit à Un homme de prendre à son compte la jouissance refusée et b) mais nous ne pouvons éviter au sujet d’avoir à se confronter au fait que « l’universel n’est possible qu’enclos par la possibilité négative [4]» c) sinon celles et ceux qui ne s’affirment pas d’avoir le phallus sont alors rejetés dans un ailleurs fait d’attrait et de menaces ;

            - Car il y a celles et ceux qui ne vont pas se signifier sexués d’avoir ou pas le phallus comme répondant de ce qui se jouit de leur corps, sans pour autant nier porter « la marque phallique du désir [5]» ; elles ou ils n’en dépendent pas au titre d’une loi universelle, c’est « chacun(e) pour soi », sans autre garantie. Elles et ils lisent et explorent « la possibilité négative » sous la forme qu’il n’en existe pas qui disent non à la fonction de castration. Un refus initial qui peut aussi se dire « qu’il n’est pas vrai que la castration domine tout [6]» pour l’être parlant. Cela ouvre la possibilité à celles et ceux qui incarnent cette voie de se confronter au fait que pas-tout de la jouissance du corps passe au signifiant et d’y donner assentiment. Cela n’est pas sans danger et peut donner lieu à un refus symptomatique qui attaque le corps, anorexie, scarifications, peut inhiber ou au contraire désinhiber (conduites à risques), peut également angoisser, ce qui donne peut-être un statut spécifique aux phobies chez la fille. Ainsi se trace le chemin de la sexuation féminine, pas sans obstacles également, qui est celui de celles et ceux qui ont donné privilège à la jouissance, face à laquelle chacune et chacun se trouve seul(e).

Face à ces « logiques en chantier » chez l’enfant, deux positions pour le psychanalyste ; soit en français « Attention ! Travaux », ou, en anglais « Work in progress ». Nous savons que Lacan a choisi de poursuivre la seconde voie, avec les nœuds borroméens et Joyce.

*Extrait de l’intervention de l’auteur à la 2ème séance du séminaire de l’Atelier d’étude de l’Institut de l’Enfant tenue sur Zoom-Webinaire le Mercredi 2 décembre 2020.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 9 avril 1974, inédit.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, … ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 69.

[3] Ibid., p. 208.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, … Ou pire, Paris, Seuil, 2011, p. 204 : « Quoi énoncer de l'universel, sinon qu'il est enclos par la possibilité négative ? »

[5] Ibid., p37.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, … ou pire, op. cit., p. 37.