Édito : Une parole sin­gu­lière

Par Hervé Damase

 

Lilie, huit ans, arrive sur le plateau accompagnée de sa mère Chrystelle, éducatrice. Elle se présente dans sa robe à pois avec ses oreilles de chat [1]. Lilie s’appelle Lilie parce qu’elle a choisi ce prénom, mais ne sait pas dire pourquoi. Cela lui est venu comme ça. « Depuis la maternelle, elle s’autobaptise ainsi », précise sa mère. Elle est née garçon et s’appelait… « hum, hum… », on ne prononce plus ce nom. C’est à trois ans qu’elle a senti qu’elle s’appelait Lilie. « J’l’ai dit à huit ans et je le ressentais à trois ans. J’étais pas bien dans mon corps et je me disais à maman (sic) des idées suicidaires tellement j’étais pas bien dans mon corps. Un soir j’ai dit à maman "je suis une fille" et là elle a… ah… » Elle n’en avait parlé à personne, juste à Esteban, son copain d’école, quelques mois auparavant.

Lilie avait des troubles de l’endormissement et avait consulté pour cela. Aujourd’hui on sait pourquoi : tous les soirs elle se pose des questions difficiles. Sa mère lui a toujours appris à ne pas cacher ce qu’elle ressent, d’abord à elle-même, mais aussi aux autres. Cela a participé à ce que Lilie se sente très différente.

A l’école, au début, c’était un peu spécial, on ne pouvait pas l’appeler par son prénom de fille. Maintenant on peut le dire mais pas l’écrire partout. Son prénom masculin reste sur les listes officielles. C’est difficile de faire changer le nom à l’état civil, car c’est assimilé à un changement de sexe. Or pour Lilie, il ne s’agit pas de changer de sexe. Elle n’a pas fait ce choix. Elle se sent fille depuis toujours. Mais c’est un corps de garçon qui l’enveloppe. C’est donc très gênant, voire déprimant… On avance également le risque que son changement de prénom l’enferme dans une identité de fille. Mais cela n’a pas lieu d’être puisqu’elle a déjà prouvé qu’elle ne s’enfermait pas dans une identité de garçon, ainsi elle garde la possibilité de la reprendre.

Avec le voisinage, tout se passe bien, on leur a expliqué ce qui se passait pour Lilie et ça a été très bien vécu : ils l’appellent tous Lilie à présent. Ce n’est qu’à l’école que ça reste compliqué. Le jour de la rentrée, alors que ses parents la déposent en toute confiance, ils ont fait subir à Lilie une expérience cruelle : on l’a appelé par son prénom masculin pendant que la psychologue scolaire observait son degré de souffrance. Rentrée à la maison, elle a tombé le masque et ne voulait plus retourner à l’école.

Si Lilie se retrouve sur le plateau avec sa maman, c’est bien parce que cette dernière juge qu’il faut faire du bruit pour faire connaître la situation des enfants comme Lilie qui, selon elle, sont de plus en plus nombreux : « Il faut dire que si nos enfants ils sont différents, ils sont ! »

En attendant, quand elle sera grande, Lili voudra être pilote d’hélicoptère.

Des histoires comme celle de Lilie, sans doute y en a-t-il d’autres. C’est en tout cas la première qui fut relatée récemment à la télévision française. Elle est convaincante et à n’en pas douter elle ouvre la voie à d’autres.

L’histoire de Lilie se tisse bien sûr dans les discours qui l’accueillent et qui l’enserrent, mais sa parole y demeure tout à fait singulière, et énigmatique. Cette parole nous indique l’existence d’un territoire au-delà des identifications imaginaires et des assignations biologiques, un territoire qui, à être négligé, cause à un enfant une souffrance insupportable.

A l’Institut de l’Enfant, c’est avec cette boussole que nous sommes attentifs à ce que les enfants disent de ce qu’ils éprouvent dans leur corps. Le thème de la prochaine Journée de l’IE, « La sexuation de l’enfant », nous met à la tâche d’en rendre compte. Ce numéro du Zappeur en est encore un témoignage à facettes multiples.

Bonne lecture !

 

[1] Video ici : https://www.tf1.fr/tmc/quotidien-avec-yann-barthes/videos/invitees-le-temoignage-de-lilie-enfant-transgenre-et-sa-mere-chrystelle-vincent-34776412.html