Vers le réel de la sexua­tion chez l’enfant

Par Jean-Robert Rabanel

Comment saisir l’inflexion donnée à notre recherche par Jacques-Alain Miller, de la différence sexuelle à la sexuation des enfants ? Serait-ce une inflexion du Lacan classique, celui de l’inconscient structuré comme un langage, celui de l’Autre préalable, vers le Lacan de l’objet jusqu’au Lacan de la jouissance ? La sexuation de l’enfant entérine le passage à l’Autre qui n’existe pas.

La différence traduit la présentation du sexe avec Freud comme un sexe psychique et non biologique, ainsi que l’ont fait dévier les post-freudiens, spécialement les médecins new-yorkais de l’IPA. La différence des sexes insiste sur l’importance de l’anatomie humaine et de la vision pour en accentuer les conséquences psychiques. Elle va avec le versant oppositionnel du signifiant articulé, S1-S2, qui fait valoir l’identification signifiante avec un seul signifiant, autour de l’avoir ou pas. En faisant la promotion de la signification du sexe, la différence laisse problématique le réel de la sexualité dans les défilés du signifiant tel que Lacan le problématise dans le Séminaire XI[1] avec un statut de reste de l’objet petit a et les objets pulsionnels. Ici, un signifiant prend une place prépondérante, le phallus comme signifiant de la jouissance.

Lacan va passer du signifiant à la fonction propositionnelle pour son lien au réel en isolant plusieurs fonctions : la fonction symptôme, la fonction phallique et la fonction de l’écrit pour la jouissance. C’est la considération de la logique propositionnelle selon Frege qui introduit le vrai impossible, soit l’impossible à écrire le rapport entre les sexes. C’est ici que se situe la sexuation dans le Séminaire XX[2] et dans le texte « L’Étourdit [3]».

Viendra enfin, avec le DEL[4], la dimension du corps parlant et du parlêtre : à la place du sujet comme substitution à la référence platonicienne de la signification du sexe, la considération aristotélicienne du sens-jouis, soit la jouissance et le corps qu’il faut.

Dès lors, nous ne sommes plus dans la pseudo-biologie des pulsions freudiennes, ni non plus dans la mascarade des semblants du sexe signifiant, mais dans l’abord de la sexualité à partir de la jouissance, c’est-à-dire à partir de l’Un séparé de l’Autre, l’Un tout seul, celui qui convient à ce que Lacan résume des dires de Freud sur la sexualité : il n’y a pas de rapport sexuel.

La différence saisie à partir de la structure signifiante

La différence des sexes est saisie à partir de la castration réécrite selon la fonction de la parole dans le champ du langage qui promeut le phallus comme signifiant unique dans l’inconscient auquel les sexes se rapportent, selon la modalité de l’être et de l’avoir, c’est-à-dire les deux auxiliaires de la langue. La différence des sexes qui, pour Freud, vaut par ses conséquences psychiques inconscientes, sera rapportée, par Lacan, à l’incidence du phallus dans la structure subjective. Cette présentation de la différence des sexes vaut donc par son versant identificatoire. Telle est la vérité de la différence des sexes.

Lacan parle, en effet, en termes de mascarade phallique pour les deux sexes, le phallus intervenant comme signifiant pour recouvrir, masquer le non-rapport sexuel. Ce versant identificatoire du phallus irréalise les rapports entre les sexes. L’incidence de la différence porte sur la structure subjective en instaurant de nouvelles symétries entre désir et amour. L’Œdipe porte, pour le garçon, sur le désir ; il porte sur l’amour pour la fille. Ce que homme et femme ont en commun, c’est la castration, mais seulement au titre de ce qu’ils sont les mêmes. Reste l’énigme de la féminité.

En 1958, Lacan relance le débat autour de la querelle du phallus[5] avec l’affirmation de la position clé du signifiant phallique dans le développement libidinal, c’est-à-dire la question du statut – imaginaire, réel ou symbolique – à accorder à l’incidence du phallus dans la structure subjective[6] (transcription du développement en synchronie), ménageant ainsi une part d’inanalysable du sexe dont il fait l’altérité radicale féminine.

La différence saisie à partir de la jouissance

Tout autre chose est la différence sexuelle considérée à partir de l’Autre qui n’existe pas. Dès lors se mettent à exister bien d’autres sexes que les deux : le masculin et le féminin qu’autorise le phallus, la castration dans le champ du langage, à celui qui parle, qui sont trop près de ce que considère le genre.

C’est cette différence sexuelle-là qui nous amène à considérer la sexuation, par-delà l’Autre et dans une radicale distinction d’avec le genre, c’est-à-dire selon le corps qui le symbolise : « La jouissance de l’Autre, de l’Autre avec un grand A, du corps de l’Autre qui le symbolise, n’est pas le signe de l’amour [7] ». Le sexe n’est plus à subjectiver par un sujet défini comme ce que représente un signifiant pour un autre signifiant, mais comme un signe, identitaire cette fois, délivré par celui qui se substitue à l’Autre structuré comme un langage et qui n’existe pas : Y’a d’l’Un et rien d’Autre. C’est ici qu’une place doit être faite au texte de Lacan « L’Étourdit » qui est un exercice frégéen[8]. La fonction de l’écrit vient à la place de la fonction de la parole pour, cette fois, définir les conséquences psychiques de cette différence[9].

À partir des années 1970, avec ses formules de la sexuation, Lacan considère le mode propre du sujet à se ranger comme variable dans la fonction phallique. Il y a deux façons de s’y inscrire qui correspondent à deux modes de jouir du phallus. Dans le rapport à l’autre sexe, le sujet est soit tout entier pris dans la fonction (F x = homme), soit pas tout entier pris dans la fonction (F x = femme).

La considération de la fonction phallique comme fonction de jouissance fait valoir le réel de la différence des sexes. Ainsi, de la vérité de la différence des sexes au réel de la différence des sexes, s’opère le virage de la signification au réel. Il y a lieu de considérer une différence entre le phallus comme signifiant, qui est toujours d’identification, qui vaut pour la signification, et le phallus comme fonction de jouissance, qui vaut comme identité (être de jouissance).

Dans son cours du 10 juin 1987[10], J.-A. Miller a développé la notion de fonction issue de la théorie des ensembles afin de saisir deux fonctions distinctes que Lacan attribue au signifiant : une fonction de représentation qui est transport du symbolique dans l’imaginaire ; une fonction symptôme qui est transport du symbolique dans le réel. S’il y a d’abord la jouissance de l’Un comme substance, comment en venir à l’Autre ? C’est l’existence de l’Autre qui se trouve ainsi problématisée. « La construction de l’Autre, dit J.-A. Miller, est une soustraction au niveau de la jouissance de l’Un ». Il évoque là les soustractions par l’interdit : celle de la jouissance de la mère comme objet, celle phallique par la castration ; les soustractions par le signifiant, la parole, le langage (mort du sujet, l’inconscient lui-même), les soustractions par le fait même de la sexuation : petit a.

C’est dans cette perspective que nous pourrons aborder la question de la sexuation, plus spécialement chez l’enfant psychotique. À l’Institut de l’Enfant, des prolongements cliniques sont à attendre du savoir des enfants, de leur lalangue. C’est précisément ce qu’à partir de la clinique ironique[11] nous pratiquons avec les enfants psychotiques. C’est ce que nous espérons produire au sein de l’Atelier de l’IE pour une clinique ironique de la sexuation chez l’enfant.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1977, p. 137-169.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975.

[3] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 449-496.

[4] Dernier enseignement de Lacan.

[5] Cf. Naveau P., « La querelle du phallus », La Cause freudienne n° 24, 1993, p. 12-16.

[6] Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 730.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 11.

[8] Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. 1, 2, 3, 4 » (1984-1985), enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours des 23, 30 janvier et 6 février 1985, inédit.

[9] Par exemple basée sur le trois ronds, RSI pour le sexe avec nœud borroméen. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, Paris, Seuil, 2001 & « La Troisième », La Cause freudienne n° 79.

[10] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne, Ce qui fait insigne », enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de l’université Paris VIII.

[11] Miller J.-A., « Clinique ironique », La Cause freudienne n° 23, 1993, p. 7-13.