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Argument #1

Des parents en question !

L’actualité regorge de parents exaspérés, fatigués, au bord du burn-out parental, terme qui désigne le parent en mal d’efficacité parentale ((Cf. Roskam et Mikolajczak, Le burn-out parental. Comprendre, diagnostiquer et prendre en charge. Deboeck supérieur, mars 2018.)). Des enfants terribles, tyranniques, opposants, intolérants à la frustration, aux prises avec la pulsion. Des enseignants dépassés par l’enfant terrible, encouragés à repérer les troubles des « élèves DYS et avec troubles du TDAH ((Titre d’un document ressource de CANOPI)) », comme en témoigne la quantité de ressources et formations mises à disposition par l’Éducation nationale pour les enseignants. Ils avancent des diagnostics incitant les parents à valider cela par un « bilan neuro ».
Enfant multidys… Oui, il dysfonctionne sévère !
Quelle est le ressort de cette exaspération parentale ? Qu’est-ce qui insupporte chez l’enfant ? Comment accueillir les plaintes et tracas des parents et les symptômes des enfants ?

« Parents »

Qu’est-ce qu’un parent ? À l’ère de « l’évaporation du père((Lacan J., « Note sur le père », La Cause du désir, no 89, mars 2015, p. 8.)) », rien de plus évident et flou à la fois. D’aucuns disent que pour être parent, il suffit d’« écouter son instinct », mais aussi qu’on ne naît pas parent, on le devient, car « l’arrivée d’un bébé, c’est aussi la naissance d’un parent ((https://www.1000-premiers-jours.fr/fr, op. cit.))». Avec son programme des « mille premiers jours », le gouvernement français propose un accompagnement à la parentalité, néologisme dont Marie-Hélène Brousse note qu’il « appartient à l’époque des Uns disjoints et épars((Brousse M.-H., « Un néologisme d’actualité : la parentalité », La Cause freudienne, no 60, juin 2005, p. 123.)) », époque où la rencontre du discours capitaliste et du discours de la science met en question la famille dite traditionnelle ouvrant à d’autres formes « de faire famille » ou, pour le dire avec le vocabulaire en vogue, « des façons d’être et de vivre son statut de parent((Définition de « parentalité » sur le site 1000 premiers jours.))».

Ainsi au xxie siècle, le jeu des 7 familles se réactualise, intégrant, à côté de la belle-mère et du beau-père, d’autres inventions émergées au sein des groupements humains, pour nommer les proches : « Je le laisse m’appeler mamoune » confie une assistante familiale, « Je suis papa 1 et lui papa 2 », « Moi, c’est maman bonus ». Comptons aussi les mères qui regrettent d’être mères((Cf. Thomas S., « Les pieds sur Terre. Mal de mère(s) », France Culture, 6 octobre 2021, disponible en podcast sur le site de France Culture.)), les adultes qui se revendiquent child-free et, pourquoi pas, « tous les Terriens », comme le propose Dona Haraway, féministe antispéciste ((Haraway D. « Tous les Terriens sont des parents proches, dans le sens le plus profond ». Sous le slogan :« Faites des Parents, pas d’enfant » il est question de « démêler les liens de la généalogie avec la parenté (kin), et de la parenté avec les espèces ».)).

La parenté en question

En 1977, Lacan évoque l’ouvrage La Parenté en question, dirigé par l’anthropologue Rodney Needham, et précise que « La parenté en question met en valeur que c’est de lalangue qu’il s’agit ((Lacan J., Le Séminaire, Livre XXIV, L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre, leçon du 19 avril 1977, Ornicar ?, n°17-18, Paris, Lyse, 1979, p. 12.)) ». Une courte phrase aux conséquences multiples, qui renferme une nouvelle conception de la parenté, au plus près de la définition de l’inconscient comme parlêtre qui nous invite à repenser la clinique.
Dans la parenté en question – syntagme dont Lacan célèbre la justesse –, s’entend la parenté comme fait de langage, articulée et structurée en tant que question. Dans le sillon des Structures élémentaires de la parenté de Claude Lévi-Strauss et de la linguistique structurale, on lit ici la filiation dans sa dimension symbolique. La combinatoire signifiante domine les relations de parenté, détermine les « complexes familiaux » propres à chacun. Par sa lecture structuraliste et linguistique du complexe d’Œdipe, Lacan affranchit le lien parental d’un déterminisme biologique et des mirages imaginaires dans lesquels les post-freudiens étaient tombés : il n’y a rien de naturel dans le lien humain, un lien est un fait de discours, une fiction qui inscrit le sujet dans l’Autre, lui donnant une signification dans le lien social. Le complexe d’Œdipe n’est rien d’autre que le nom de cette mise en question, une mise en récit qui organise amour, désir et jouissance, régulant ainsi l’existence humaine. Puis, la mise en question du Nom-du-Père ouvre à la pluralisation des Noms-du-Père. Il n’y a pas Une parenté, elles sont multiples et variées, à chacune sa question, sa vérité et sa modalité de jouissance.

Un pas de plus : c’est de lalangue dont il s’agit…

Avec ce concept de lalangue, Lacan pose les bases d’une parenté au-delà – ou en-deçà – du roman familial, se démarquant ainsi du structuralisme, du fonctionnalisme et du déconstructionnisme. Car ce n’est ni du langage ni du discours dont il s’agit dans la parenté en question, mais bel et bien de lalangue. Lalangue ne se déconstruit pas, elle n’a rien à faire avec le dictionnaire, elle a à voir avec le corps.
Si le lien parental n’est ni naturel ni divin, il n’est pas non plus un pur produit discursif déconnecté d’un corps sexué. Une opacité résiste, irréductible. Situons ici, dans cette opacité qui résiste à la déconstruction, le « désir non anonyme » ou « l’intérêt particularisé » que le parent porte à l’enfant, et dont Lacan parle dans sa « Note sur l’enfant », il s’agit de « l’irréductible d’une transmission – qui est d’un autre ordre que celle de la vie selon les satisfactions des besoins ((Lacan J., « Note sur l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, avril 2001, p. 373)) ».
Au regard du réel, il n’y a pas de rapport entre parents exaspérés et enfants terribles, entre la plainte des uns et le symptôme des autres. Pas d’intersubjectivité ! Le point d’exaspération d’un parent ne se trouve pas dans l’enfant, dans un extérieur objectif qui serait déconnecté de la propre subjectivité du parent. Entre ce qui est dit par l’un et ce qui est entendu par l’autre, il y a un gap où gît le malentendu fondamental. Chaque être parlant a affaire à son propre insupportable. Il conviendrait de dire le parent s’exaspère de l’enfant. Ça l’exaspère. Il se fait exaspéré par lui – si l’on permet ce forçage grammatical.
De même, les raisons pour lesquelles un enfant serait « terrible » ne se trouvent pas dans ce que les parents diraient de leur enfant, depuis un extérieur objectif.
L’enfant n’est jamais conforme à l’idée que les parents se font de lui, c’est un fait de structure. En ce sens, il sera toujours terrible. Aucun idéal ne sera conforme à l’objet qu’on est. Mais plus que cela, nous sommes tous insupportables, du fait de notre venue au monde en position d’objet. L’enfant est avant tout objet a ((Lacan J., Le Séminaire, livre xvii, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991,
« L’objet a, c’est ce que vous êtes tous, en tant que rangés là ‒ autant de fausses couches de ce qui a été, pour ceux qui vous ont engendrés, cause du désir », p. 207)), propose Lacan, objet qui choit du corps de la mère. L’enfant comme objet met la parenté en question, au sens où il fait apparaître la platitude de son caractère fictionnel.

Désaplatir la parenté

Lacan questionne la parenté, nous invitant à réfléchir à la place qu’on donne dans l’étiologie des symptômes à l’histoire familiale : « Pourquoi tout s’engloutit-il dans la parenté la plus plate ? Pourquoi les gens qui viennent nous parler en psychanalyse, ne nous parlent-ils que de cela ? ((Lacan J., Le Séminaire, livre xxiv, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 17 mai 1977, inédit.)) » Dans les années soixante-dix, ces questions ont un effet de réveil face au délire « familialiste » dans lequel certains psychanalystes s’assoupissaient avec un usage psychologisant et lénifiant du mythe d’Œdipe : la mère est collée à l’enfant, elle n’a pas coupé le cordon, le père n’arrive pas à faire valoir la loi… C’est une autre manière d’entendre la parenté en question – les parents mis en cause et en question.
Dans l’étymologie du mot « exaspéré », on trouve un lien avec l’aspérité : le terme vient du latin exasperare qui signifie « rendre rugueux, âpre », et, au sens figuré, « irriter » « rendre plus intense ((Rey A. & al., Dictionnaire historique de la langue française.)) ». C’est un mot qui évoque le corps, la matière. L’aspérité, c’est ce qui est raboteux, inégal, ce qui manque d’harmonie. Le participe présent « exaspérant » prend le sens de « très irritant », jusqu’à l’« insupportable ».
À notre époque, où tout semble s’engloutir dans les diagnostics les plus plats, la psychanalyse, comme discours soutenu par le désir de l’analyste, s’avère un rempart contre la raison moderne dont le sommeil engendre des monstres terribles. Exaspérons la parenté, explorons les liens rugueux que chaque être parlant entretient avec la langue, accueillons ce qu’enfants et parents disent, non comme indices de dysfonctionnement, mais comme modalité singulière de faire famille ((Cf. La Petite Girafe, n24, Se faire sa famille, septembre 2006.)). La parenté en question amène à interroger de quel apparentement poétique chaque enfant est poème ((Cf. Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire xi », Autres écrits, op. cit., p. 571.)).