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Une banale histoire de famille

Ils viennent tous les trois : la mère et ses deux enfants, un garçon et une fille. Le garçon est l’aîné. Il a un an et demi de plus que sa sœur. La mère se plaint : son fils est insupportable à l’école où l’institutrice ne veut plus de lui en classe s’il ne prend pas un traitement pour traiter son hyperactivité. Elle ajoute que son fils est épouvantable avec sa sœur qu’il provoque régulièrement et harcèle.

Il ne l’écoute pas. Elle n’a aucune autorité sur lui. La mère est débordée.

Le père, lui, est absent. C’est d’ailleurs sur ce constat que se termine le premier entretien. Enfin, pas tout à fait, puisque vient le regret, exprimé par la mère, d’avoir connu le traumatisme d’une expérience désastreuse avec un précédent psychiatre qui aurait répondu par une fin de non-recevoir à sa demande de pouvoir parler de ce qui la fait souffrir : « Vous ne pensez pas que j’ai du temps pour vous écouter, mais je peux vous donner des adresses de psychologues pour cela ».

Le simple fait d’avoir pris le temps de l’écouter a plongé cette mère dans la division entre sa douleur, à elle, et la douleur occasionnée par ses enfants, et lui a fait regretter de n’être pas venue consulter un médecin prêt à entendre sa souffrance.

Je décide alors d’accueillir l’enfant et d’adresser sa sœur à une collègue.

Les grandes vacances passent. À la rentrée, je reçois le fils et j’apprends par la mère que la sœur, ne s’estimant pas malade, n’a pas consulté. Je m’étonne alors de l’absence du père. Rendez-vous est pris pour la consultation suivante.

Lorsque le père se présente, il décrit la situation familiale très largement dans les mêmes termes que sa femme. Depuis la naissance de sa sœur, leur fils ne peut la supporter, il est violent envers elle. Le phénomène s’est étendu avec l’entrée à l’école primaire où des camarades sont venus attiser sa jalousie par rapport à l’institutrice.

Le père se présente avec beaucoup de bonne volonté. Il veut pacifier. En présence de sa femme, il souligne que l’important est situé au niveau de la mère qui est rapidement débordée par le conflit avec son fils. Il pense qu’il en veut à sa mère depuis la naissance de sa sœur.

Je fais sortir tout le monde pour entendre le fils. Dès les premiers propos, surgit une surprise. Le fils produit ce « lapsus »en une sorte de phénomène de transitivisme : dans son discours, c’est sa sœur qui est l’aînée d’un an et demi et non lui, comme indiqué par l’état civil.

Cette identification imaginaire à l’autre est à la base d’une régression topique au stade du miroir avec ses conséquences agressives et violentes dans la famille et à l’école. Ce lapsus est très « parlant ». Voilà soudain ce garçon complètement « sororisé » !

Ce que je retiens de cette rencontre clinique, en plus du fait que l’analyse commence avec le un par un du transfert, c’est que ce sujet est saisi de perplexité face à cette « erreur ». Quel sera l’avenir de cette perplexité que le sujet semble prendre comme une énigme ? Voyons comment l’inconscient va répondre à ce challenge « impossible », alors que jusque-là c’est le comportement qui est venu en répondre à sa place.

Alors, oui, cela fait promesse, « d’introduire du nouveau », comme le dit Lacan dans Télévision[1].

Attendons la suite… de ce début prometteur !!

[1] Lacan J., « Télévision » (1974), Autres écrits, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 2001, p. 530.