Sortir de l’au­tisme

Jacqueline BERGER
2007

L’auteur est jour­na­liste et mère de jumelles de seize ans ayant souf­fert d’un syn­drome autis­tique. L’autisme n’est pas une fata­lité. Tel est le fil conduc­teur de cet essai à contre-courant d’une époque qui renonce à soi­gner les dif­fi­cul­tés psy­chiques et éti­quettes les indi­vi­dus dès le plus jeune âge.

« Comment dans cette atmo­sphère d’hypocrisie pro­duc­tive, accueillir l’autre, mon sem­blable, dans sa défense, son esseu­le­ment ? »

Cette ques­tion posée par Jean Oury, Jacqueline Berger y répond avec un grand cou­rage. Rares sont les jour­na­listes qui, comme elle, ou comme Patrick Coupechoux, engagent leur parole à contre-courant des dis­cours média­tiques domi­nants, refu­sant de réduire l’autre à ses appa­rences ou à son com­por­te­ment mani­feste.

Armée de sa simple expé­rience, elle refuse dans Sortir de l’autisme la fata­lité du han­di­cap qui enferme à jamais l’être en souf­france dans un ave­nir déva­lué par sa pro­gram­ma­tion infor­ma­tique. Elle s’insurge contre ces éti­que­tages vides qui sté­ri­lisent la pen­sée contre les pra­tiques ges­tion­naires qui com­mer­cia­lisent le prêt à par­ler pour adap­ter l’accueil et le soin aux pro­duits des super­mar­chés, contre ces pseu­dos­ciences dites humaines, enfin, cognitivo-comportementales, dont le réduc­tion­nisme engendre des robots assa­gis.

Mais son grand mérite consiste à expo­ser, à par­tir d’une expé­rience dou­lou­reuse de l’autisme au quo­ti­dien, ses propres inter­ro­ga­tions sur la condi­tion humaine faite de doute, de fra­gi­lité, c’est-à-dire du cris­tal sin­gu­lier d’un sujet incal­cu­lable. « Ceux qui savent » ont accu­mulé, depuis des décen­nies un véri­table cata­logue à la Prévert des causes orga­niques de l’autisme : géné­tiques, physico-chimiques, bio­lo­giques, neu­ro­lo­giques. Les cher­cheurs, qui n’ont pour­tant rien trouvé, ont accré­dité, dans l’esprit du public, l’hypothèse d’une mala­die spé­ci­fique, scien­ti­fi­que­ment éta­blie, stig­ma­ti­sant ainsi une essen­tielle dif­fé­rence.

Car l’idéologie scien­tiste, dans sa quête de la cause, a pour visée incons­ciente, d’améliorer, pour les ren­ta­bi­li­ser, les « res­sources humaines ». Pour Jacqueline Berger, l’autisme n’est pas une fata­lité, un défi­cit ins­crit dans les lois du corps : « N’être autiste » néces­site de repé­rer la bles­sure du sen­ti­ment d’existence qui anime le petit être par­lant. Il est urgent, aujourd’hui, de créer, ou de recréer, des « lieux où renaître », des « lieux pour vivre », des « lieux pour dire », qui per­mettent à un enfant, quelque soit l’étiquette pla­quée sur sa souf­france, de trou­ver une place recon­nue et valo­ri­sante par laquelle il devien­dra l’auteur de sa propre vie.

Pour cela, il faut, d’abord et avant tout, res­pec­ter des parents bles­sés, en proie à l’angoisse de l’inconnu. Leur démarche, face à un pou­voir qui les ins­tru­men­ta­lise, doit être enten­due dans sa com­plexité incons­ciente. Elle implique un tra­vail per­son­nel dans une rela­tion de confiance qui leur per­mette de recon­naître, ren­con­trer et entendre leur enfant, dans sa dif­fé­rence.

Il faut avoir le cou­rage de Jacqueline Berger pour se dis­tan­cier des posi­tions “vic­ti­maires” et s’aventurer dans l’expérience sin­gu­lière, sen­sible et dou­lou­reuse d’accueil et d’accompagnement de cette dif­fé­rence. Douleur, dont les polé­miques sté­riles sur les causes de l’autisme sont, sans aucun doute, la for­mu­la­tion mal­heu­reuse, et consti­tuent la prin­ci­pale résis­tance à ce que Freud appe­lait “le tra­vail de la civi­li­sa­tion”.

Jacqueline Berger laisse entendre que cette nou­velle mala­die de l’âme pour­rait bien être le symp­tôme du monde contem­po­rain dont le dis­cours domi­nant flatte les tech­niques déshu­ma­ni­santes qui en masquent l’expression. Une “abs­ten­tion de la vie” guette cha­cun, replié sur sa propre image pour se défendre du risque de l’Autre, dans un “désir féroce de ne pas connaître” , de type autis­tique. Chaque citoyen, numé­risé dès sa nais­sance, sera-t-il dépouillé de sa sin­gu­la­rité sub­jec­tive, jugée déviante, pour ren­for­cer la gou­ver­nance tha­na­to­cra­tique du nar­cis­sisme de masse ?

Sortir de l’autisme, refu­sant la désa­gré­ga­tion du lien col­lec­tif, s’adresse à tout le monde.

« L’ordinaire du glis­se­ment dans la bar­ba­rie : il n’y a pas de grands évé­ne­ments ni de cata­clysme qui pour­raient en don­ner la rai­son. Rien qu’une lente dégrin­go­lade au quo­ti­dien, jusqu’à l’absurde, jusqu’à un point où se munir d’une cara­pace devient néces­saire pour tous. Pour les non cou­ra­geux que nous sommes tous ; tous êtres humains si fra­giles ».

Confronté à la ques­tion humaine de la folie, Jacqueline Berger a l’immense mérite de refu­ser la dégrin­go­lade. C’est un appel d’humanité, qui fait valoir le tra­vail en ins­ti­tu­tion avec les enfants, tout en reven­di­quant la réfé­rence freu­dienne, indice de la liberté du sujet par­lant.

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