Aichhorn et « les agres­sifs »

Publié paru le 31 jan­vier 2019

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Aichhorn et « les agres­sifs »

Par Christophe Le Poëc

Au début des années 1920, August Aichhorn, ins­ti­tu­teur et édu­ca­teur spé­cia­lisé, élève de Freud et proche d’Anna Freud, se trouve aux prises avec une ques­tion dans son ins­ti­tu­tion : que faire de ces enfants into­lé­rables ? Voici com­ment il y répond : « Nous les avons eux aussi ras­sem­blés, fon­dant ainsi le groupe des agres­sifs. […] il s’a­gis­sait d’en­fants qui se livraient aux agres­sions les plus graves. […] Il n’é­tait pas rare de les voir se pré­ci­pi­ter l’un sur l’autre avec des cou­teaux de table, se jeter à la tête des assiettes de soupe. Le poêle lui-même fût ren­versé pour allu­mer un feu ser­vant d’arme offen­sive »1. Pour Aichhorn, la par­ti­cu­la­rité de ce groupe est qu’il est le seul pour lequel on n’ait pas demandé l’avis des jeunes de les y ins­crire, for­cés par le fait qu’ils avaient déjà été reje­tés des autres groupes. Le prin­cipe de tra­vail sinon reste le même : « trai­te­ment bien­veillant, évi­tant toute mesure vio­lente »2. Deux pos­tu­lats s’opposent. Le Dr Lazar sou­tient qu’une dis­ci­pline assez rigide et beau­coup d’ac­ti­vité cor­po­relle sont indi­quées. Aichhorn fait l’hy­po­thèse que si les édu­ca­teurs appliquent une dis­ci­pline plus sévère, ils font comme ceux avec qui les enfants sont en conflit. À par­tir de ce pos­tu­lat, qui relève plus d’une intui­tion et qu’il ne peut argu­men­ter par anti­ci­pa­tion, Aichhorn décide de s’engager per­son­nel­le­ment dans ce groupe. Premièrement : « Bontés et dou­ceur abso­lues ; acti­vité conti­nue et jeu fré­quent, afin de pré­ve­nir les agres­sions ; entre­tiens pour­sui­vis avec chaque indi­vidu [dans la pers­pec­tive] d’apprendre de lui-même com­ment il se situe face à la vie »3. Deuxièmement : « Autant que pos­sible, lais­ser faire »4. Troisièmement : « Lors de scène de lutte, […] il faut uni­que­ment ten­ter d’é­vi­ter un mal­heur, tout en se gar­dant de prendre parti pour l’un ou l’autre des adver­saires »5.

Que se passe-t-il alors ?

Les agres­sions se mul­ti­plient et aug­mentent en inten­sité. Les meubles sont dégra­dés, les vitres cas­sées, la table du repas n’est plus occu­pée, cer­tains mangent à même le sol. Les édu­ca­trices tiennent bon : elles sont « le point de repos autour duquel ce chaos peut prendre forme »6, écrit Aichhorn. Après l’instant de voir, le temps pour com­prendre opère un bougé : « Nous avons pu repé­rer très net­te­ment un fran­chis­se­ment. Les agres­sions revê­tirent d’un coup un carac­tère tout autre […] Les explo­sions de rage […] ne rece­laient désor­mais plus d’affects réels, mais [elles] étaient joué[e]s devant nous. »7 Aichhorn nomme ce pas­sage : de l’agression à la pseudo-agression. Nous pour­rions le tra­duire comme un dépla­ce­ment du pas­sage à l’acte à l’acting out8. Au moment de conclure, l’expérience d’Aichhorn s’im­pose : « Un enfant se pré­ci­pita sur un autre en bran­dis­sant un cou­teau, posa le cou­teau sur sa gorge en hur­lant : “Chien ! Je vais te poi­gnar­der !” Je res­tai pai­sible sans prendre de mesure de défense, et sans même prendre note du dan­ger dans lequel l’autre sem­blait se trou­ver. La pseudo-agression et donc l’absence de dan­ger étaient très nettes. Parce que je n’avais pas perdu conte­nance, peut-être aussi parce que je ne lui avais pas arra­ché le cou­teau des mains pour lui don­ner une bonne gifle, le héros au cou­teau jeta celui-ci vio­lem­ment […] et émit un bruit inar­ti­culé, […] qui se pour­sui­vit par des pleurs vio­lents qui s’emparèrent de lui de telle sorte qu’il s’endormit d’épuisement »9.

Freud disait d’Aichhorn que, d’un point de vue pra­tique, la psy­cha­na­lyse ne pou­vait lui ensei­gner grand-chose de nou­veau, « sinon un aperçu théo­rique du bien-fondé de son action »10. Le récit qu’il nous fait témoigne des effets de créa­tion d’une pra­tique enga­gée s’ap­puyant sur l’in­tui­tion du trans­fert, et de l’o­pé­ra­ti­vité d’une réponse déci­dée, mais à côté, qui donne au sujet la chance de quit­ter la scène mor­ti­fère le menant au pas­sage à l’acte, pour entrer dans une autre : celle de l’a­dresse. Aichhorn nous trans­met l’expérience pion­nière d’un cli­ni­cien que la vio­lence n’a pas fait recu­ler. Le citer cent ans après est un hom­mage. Un hom­mage qui n’ou­blie pas, comme nous le rap­pelle Lacan11, que la forme d’une ini­tia­tive, même si admi­rable, doit être renou­ve­lée pour se gar­der de deve­nir une tech­nique recon­nue.

Christophe Le Poëc

Notes   [ + ]

1. Aichhorn A., Jeunes en souf­france, Nimes, Champ Social Editions, 2005, p. 149.
2. Ibid., p. 149.
3. Ibid., p. 150.
4. Ibid., p. 152.
5. Ibid., p. 152.
6. Ibid., p. 153.
7. Ibid., p. 154.
8. Miller J‑A., « Jacques Lacan : remarques sur son concept de pas­sage à l’acte », Mental, n°17, 2006.
9. Aichhorn A.,  op cit.,p. 154.
10. Freud S., « Préambule à la pre­mière édi­tion » de Jeunes en souf­france, op. cit., p. 6.
11. Lacan J., « Fonctions de la psy­cha­na­lyse en cri­mi­no­lo­gie », Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p 142.

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