Édito n°9 : Revolvers au poing !

Publié paru le 31 jan­vier 2019

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Édito n°9 : Revolvers au poing !

Par Valeria Sommer-Dupont

Une consigne sur­réa­liste et une orien­ta­tion réelle : revol­vers au poing ! Voilà ce que la psy­cha­na­lyse pro­pose face à la réa­lité de l’enfant violent. Car si nous accueillons la vio­lence de l’enfant avec dou­ceur1, nous l’attaquons armés d’une orien­ta­tion. Cette consigne d’André Breton dont J.-A. Miller parle dans son texte « Enfants Violents »2 n’est pas une inci­ta­tion à des pra­tiques vio­lentes pour contrer la vio­lence. C’est à la langue et dans la langue que cette phrase fait vio­lence, car le plu­riel de « revol­vers » ne s’accorde pas au sin­gu­lier de la main comme nous le fait bien sai­sir J.-A. Miller. Dans ce désac­cord fon­da­men­tal, un bien-dire s’entend loin d’un idéal qui vou­drait une cor­res­pon­dance juste, uni­voque, équi­table : à un poing, un revolver.

On sait com­bien on peut être animé par un idéal de concor­dance, par un espoir de faire dis­pa­raître le désac­cord qui fait vio­lence ou la dis­so­nance qui écorche l’oreille comme nous rap­pelle Alexandre Hugues en citant Serge Cottet dans ce Zappeur ; de cor­ri­ger la faute sup­po­sée dans l’autre ainsi que le montre Michèle Rivoire avec sa lec­ture d’Une fille en cor­rec­tion. On peut déses­pé­rer face à l’enfant qui déborde, face au jeune qui se fait du mal en se cou­pant comme le décrit Solenne Froc ou face à un sujet aux prises avec les exi­gences sur­moïques d’une loyauté qui le muselle, tel Théo dans le texte de Catherine Kempf… L’orientation freu­dienne et laca­nienne dévoile com­bien ce déses­poir est à la hau­teur de l’espoir qu’on entre­tient. Ainsi, « J’ai vu plu­sieurs fois l’espérance, ce qu’on appelle : les len­de­mains qui chantent, mener les gens que j’estimais autant que je vous estime, au sui­cide »3. Percutante cita­tion de Lacan quand on connaît le des­tin de Zweig qui cri­ti­quait le pes­si­misme de Freud, à lire dans le texte Philippe Lacadée. L’espérance loin d’éloigner la pul­sion de mort lui sert la soupe.

Entretenir un espoir, là où il s’agit d’un impos­sible, c’est infli­ger une vio­lence au sujet. L’Enfer est pavé de bonnes inten­tions, rap­pelle Lacan dans son Séminaire L’éthique de la psy­cha­na­lyse4Rien de plus violent que de vou­loir le bien de l’autre5. Combien de mani­fes­ta­tions d’en­fant dites « vio­lentes » ne sont que « contre­coups agres­sifs de la cha­rité »6,  des acting-out venant poin­ter le res­sort agres­sif de la bien­veillance. Mais si Lacan ne cultive pas l’espoir, il ne se récon­forte pas dans le déses­poir et se garde de pous­ser au pire. Si nous nous révol­tons face aux belles inten­tions c’est parce que nous savons que nos actions sont armées d’une jouis­sance qui tient au corps. C’est lorsque l’on méprise au nom de la bonté humaine, ce point radi­cal, anti­pa­thique et violent, cette petite « salo­pe­rie » que nous char­rions, qu’on attise la vio­lence que l’on pré­tend trai­ter. « Il faut en pas­ser par cette ordure déci­dée pour, peut-être, retrou­ver quelque chose qui soit de l’ordre du réel »7, indique Lacan dans son Séminaire Le sin­thome.

L’analyste ne fait pas la cha­rité, « Plutôt se met-il à faire le déchet : il décha­rite. Ce pour réa­li­ser ce que la struc­ture impose »8. Je lis ici une indi­ca­tion pour nos pra­tiques avec l’enfant dit violent. Ne fai­sons pas la cha­rité, ne lui don­nons pas un cadre, une cor­rec­tion, ne nous hâtons pas d’offrir un sens, contentons-nous plu­tôt de sous­traire, d’entamer la jouis­sance comme l’a mon­tré si bien J. R. Rabanel9  dans le Zappeur pré­cèdent, de la bor­der comme pro­pose A. Stevens10, de reti­rer du plus-de-jouir. Décharitons.

Avec les enfants vio­lents, Revolvers au poing ! Cela consiste à tirer d’abord sur son propre fan­tasme, « tirer au clair l’inconscient dont vous êtes sujet »11, viser sa jouis­sance et en tirer les consé­quences, condi­tions pour exer­cer une contre-violence éthique. Une vio­lence plus digne qui ne se nour­ri­rait pas des illu­sions d’un monde sans vio­lence ni d’une pra­tique sans jouis­sance. La vio­lence est de struc­ture, car il n’y pas de rap­port sexuel.

Revolvers au poing et salut par les déchets12, c’est l’attaque sur­réa­liste que J.-A. Miller pro­pose. Elle tient compte du réel, qu’aucun coup de dés jamais n’abolira.

Bonne lec­ture !

Valeria Sommer-Dupont

Notes

1 Miller J.-A., « Enfants vio­lents », Après l’enfance, Paris, Navarin, 2017.
2 Miller J.-A., op.cit. p.195–207
3 Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 542.
4 Lacan J., Le Séminaire, Livre VII, L’éthique de la psy­cha­na­lyse, Paris, Seuil, 1986.
5 Comme géni­tif sub­jec­tif et objectif.
6 Lacan J., Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 107.
7 Lacan J, Le Séminaire, Livre XXIII, Le sin­thome. p. 124.
8 Lacan J., Autres écrits, op. cit., p. 519.
9 Rabanel, J.-R., « Une entame à la Jouissance », Le Zappeur, n°8, https://institut-enfant.fr/2019/01/22/une-entame-a-la-violence.
10 Stevens A., « Devant l’en­fant violent : un cadre ou un bord ? », Le Zappeur, n°6, https://institut-enfant.fr/2018/12/03/devant-lenfant-violent-un-cadre-ou-un-bord.
11 Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 543.
12 Miller J.-A., « Le salut par les déchets ». Mental 24, avril 2010.

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1 Miller J.-A., « Enfants violents », Après l’enfance, Paris, Navarin, 2017.