Émergence de la vio­lence, moda­li­tés de réponses

Publié paru le 31 jan­vier 2019

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Émergence de la vio­lence, moda­li­tés de réponses

Par Philippe Lacadée

« Ce petit-là devien­dra ou bien un grand homme ou bien un cri­mi­nel », dit le père de l’Homme aux rats, célèbre patient de Freud, lorsque son fils lui dit, dans une crise de rage ter­rible : « Toi lampe, toi ser­viette, toi assiette », ce que Freud consi­dère comme une injure. Le petit, âgé de quatre ans, venait de rece­voir de son père une cor­rec­tion pour avoir mordu sa bonne d’enfant. Freud consi­dère que le père oublie la voie de la névrose, soit la voie du symp­tôme confir­mée par l’évolution du fils qui, par crainte de sa rage à l’égard du père, était devenu lâche. Lacan, lui, voit dans l’injure le point d’où s’origine la méta­phore. C’est une façon pour l’enfant de « faire déchoir […] ce signi­fiant suprême qui s’appelle le Père » au rang des simples objets domes­tiques qu’il a dans son champ de vision « et de le détruire »1.

Grâce à l’orientation ana­ly­tique, nous pou­vons sai­sir, par­fois dans l’après coup, ce qui s’est mis en jeu pour un enfant lorsqu’il a ren­con­tré, en lui, une émer­gence de la vio­lence. Parfois cette vio­lence peut se sai­sir comme inten­tion d’agression, sous l’angle d’une vio­lence ima­gi­naire prise dans le piège de la riva­lité ou de la frus­tra­tion ; nous pou­vons alors aider l’enfant à mettre cette vio­lence en signi­fi­ca­tion, à mettre des mots des­sus dans le cadre d’« une conven­tion de dia­logue »2. Mais par­fois la vio­lence n’a rien à voir avec la parole, elle sur­git comme un déchi­re­ment pul­sion­nel sans refou­le­ment pos­sible, vio­lence hors symp­tôme où se joue une jouis­sance mor­ti­fère qui peut tout empor­ter, sans prise pos­sible d’énonciation. Violence hors parole, elle appa­raît sou­vent comme effrac­tion, intru­sion dans le corps de celui qui l’éprouve, nouée à un fait de jouis­sance. Freud, dans Malaise dans la civi­li­sa­tion, en par­lait comme d’une ten­dance à l’agression en lien avec la pul­sion de mort, voire pul­sion de mort elle-même. Elias Canetti dans son texte La langue sau­vée parle de cette vio­lence qui le poussa à vou­loir tuer sa cou­sine d’un coup de hache, car celle-ci refu­sait de lui mon­trer le cahier qu’elle rame­nait de l’école. Trop jeune, il n’y allait pas encore, mais les lettres déjà le fas­ci­naient : « Maintenant je vais tuer Laurica ! »3. Le grand-père vint en ren­fort et arra­cha la hache des mains d’Elias avant qu’il ne fût trop tard. Le conseil de famille s’interrogea sur l’émergence de vio­lence condui­sant le petit gar­çon à vou­loir détruire l’autre. Canetti écrit lui-même que l’on com­prit « l’attirance que j’avais pour la lettre et l’écriture », sans com­prendre cepen­dant « qu’il devait y avoir en moi quelque chose de très mau­vais et dan­ge­reux puisque j’étais allé jusqu’à vou­loir la tuer ». La solu­tion de la lettre fit bord entre le réel d’une jouis­sance qui le débor­dait et le savoir, ce qui le mit sur la voie du prix Nobel de lit­té­ra­ture, qu’il reçut en 1981.

Dans son texte d’orientation « Enfants Violents »4, J.-A. Miller met en évi­dence que la vio­lence n’est pas un symp­tôme tout en pré­ci­sant que, par­fois, elle peut l’être.

Afin de mesu­rer ce que nous enten­dons par violent, et afin de ne pas poser trop vite ce pré­di­cat sur l’enfant, il faut veiller aux moda­li­tés de réponses et mettre en place des dis­po­si­tifs d’accueil à ce qui, dans la vio­lence, fait souf­france. Dans ce « dis­po­si­tif », au sens de Giorgio Agamben5, peut se vivre le Pari de la conver­sa­tion éta­bli au Cien selon les amarres de la conver­sa­tion : la cour­toi­sie, le res­pect, l’obéissance à l’autre. Au Cien, nous tra­vaillons dans l’interdisciplinarité, abor­dant non pas l’enfant pris dans le dis­cours ana­ly­tique, soit pris dans une cli­nique sous trans­fert, mais en tant qu’il s’inscrit dans les dif­fé­rents types de dis­cours que l’on tient sur lui et « on n’acceptera pas les yeux fer­més l’imposition du signi­fiant “violent” par la famille ou l’école »6. On se ques­tionne sur les moda­li­tés de réponse : faut-il plus de cadre, plus de règles, réta­blir une auto­rité ou faut-il, comme le pro­pose J.-A. Miller, « pro­cé­der avec l’enfant violent de pré­fé­rence par la dou­ceur, sans renon­cer à manier, s’il faut le faire, une contre-violence sym­bo­lique »7. J.-A. Miller sou­ligne l’importance des sem­blants si néces­saires au vivre ensemble, il nous recom­mande de s’en faire dupe et d’en faire usage. Nous allons voir com­ment, dans des situa­tions pré­cises, à l’école ou en ins­ti­tu­tion, pour arrê­ter la vio­lence d’un enfant, nous sommes sou­vent ten­tés de nous mon­trer ferme, d’autant que la « fer­meté » ne s’oppose pas tou­jours à la « dou­ceur » : « on peut agir fer­me­ment et par­ler avec dou­ceur »8, pré­cise Alexandre Stevens.

Hanna Arendt dans son texte Crise de l’éducation9 montre que les adultes ne sont plus res­pon­sables du monde qu’ils offrent à leur enfant, c’est-à-dire qu’ils ne savent pas dire « oui » à l’élément de nou­veauté que porte en lui chaque enfant. Elle nous indique qu’un dire que non à l’enfant pour ten­ter de faire bord ou limite à sa vio­lence, ne peut être effi­cace sans un « oui » préa­lable : « oui » à sa place, à ce lieu inédit pour cha­cun, lieu d’où il saura tis­ser son lien social soit son inven­tion, ou se faire acteur de la déci­sion prise pour lui avec tact et res­pect. C’est à par­tir de l’acte de parole ayant su lui dire « Oui » que, dans l’après-coup, un dire, une parole pourra faire acte de bord pour lui : « Le dit énonce une néga­tion et cor­rige, mais c’est le dire qui fait réponse au sujet et rejette la vio­lence. »10 Faire bord c’est intro­duire à la dimen­sion du sem­blant où le sujet peut pro­duire sa solu­tion, comme nous l’ont appris les jeunes du Rap en 1996. Freud dit que « l’être humain trouve dans le lan­gage un équi­valent de l’acte, équi­valent grâce auquel l’affect peut être abréagi de la même façon »11.

Là se joue la dif­fé­rence essen­tielle entre un savoir-faire tech­nique issu d’un manuel ou d’un pro­to­cole tel que « Comment faire avec l’enfant violent ? » et un savoir-y-faire. Le savoir-faire sup­pose une connais­sance à par­tir de laquelle éri­ger des règles appli­cables à ce que l’on estime domp­table. Comme le mon­trait Freud, la chose vio­lente conserve une part impré­vi­sible et indomp­table qui, pour nous, néces­site le savoir-y-faire, savoir à inven­ter en pre­nant en compte la sin­gu­la­rité de cha­cun. Dans nos réunions des labo­ra­toires du Cien, ce sont ces savoir-y-faire que nous recueillons dans la dimen­sion inter­dis­ci­pli­naire. Nous accueillons les points d’impasse de chaque par­te­naire, tout comme ses inven­tions ayant valeur de trans­mis­sion et d’enseignement.

« Au cours des heures pas­sées en sa société, j’avais sou­vent parlé avec Freud de l’horreur du monde hit­lé­rien et de la guerre », se sou­vient Zweig dans Le monde d’hier. « En homme vrai­ment humain, il était pro­fon­dé­ment bou­le­versé, mais le pen­seur ne s’étonnait nul­le­ment de cette effrayante érup­tion de la bes­tia­lité. »12

Stefan Zweig revient sur le pes­si­misme de Freud qui le déran­geait tant lorsque celui-ci niait « le pou­voir de la culture sur les ins­tincts ; main­te­nant on voyait confir­mée de la façon la plus ter­rible – il n’en était pas plus fier – son opi­nion que la bar­ba­rie, l’instinct élé­men­taire de des­truc­tion ne pou­vait être extirpé de l’âme humaine »13.

À la fin de sa vie, Zweig finit par se ran­ger du côté de l’incurable sans lâcher son espoir en la com­mu­nauté des nations : « Peut-être que dans les siècles à venir on trou­ve­rait un moyen de répri­mer les ins­tincts tout au moins dans la vie en com­mu­nauté des nations ; dans la vie de tous les jours, en revanche, et dans la nature la plus intime, ils sub­sis­taient comme des forces indé­ra­ci­nables, et peut être néces­saires pour main­te­nir une cer­taine ten­sion. »14

Ne négli­geons pas qu’il peut y avoir une révolte de l’enfant qui peut être saine contre d’injustes condi­tions, être une issue à condi­tion de trou­ver un lieu d’adresse la pre­nant en compte, et se dis­tin­guer de la vio­lence erra­tique qui risque de tout empor­ter sur son passage.

Philippe Lacadée

Nom de l’ar­ticle : « Émergence de la vio­lence, moda­li­tés de réponses »

Mots-clés : agressivité-agression, insulte, savoir-y-faire, douceur-fermeté, cadre, inven­tion, semblants.

Notes

1 Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les for­ma­tions de l’inconscient, Paris, Seuil, 1998, p. 471.
2 Lacan J., « L’agressivité en psy­cha­na­lyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 104.
3 Canetti E., La langue sau­vée. Histoire d’une jeu­nesse (1905–1921), Albin Michel, La pocho­thèque, 1978.
4 Miller J.-A.,« Enfants Violents », Après l’enfance,Paris, Navarin, La petite Girafe, 2017, p. 195.
5 Agamben G., Qu’est-ce qu’un dis­po­si­tif ?, Paris, Rivages, 2014.
6 Miller J.-A., « Enfants vio­lents », op. cit., p. 207.
7 Ibid., p. 207.
8 Stevens A., « Devant l’en­fant violent : un cadre ou un bord ? », Le Zappeur, n° 6, https://institut-enfant.fr/2018/12/03/devant-lenfant-violent-un-cadre-ou-un-bord.
9 Arendt H., « Crise de l’éducation », Crise de la culture, Paris, Folio/Gallimard, 1989.
10 Stevens A., op. cit.
11 Freud S. et Breuer J., Études sur l’hystérie, Paris, PUF,1996, pp. 5–6.
12 Zweig S., Le monde d’hier, Paris, Les belles lettres, 2013, p. 439.
13, 14 Ibid., p. 439.

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