Indociles de demain

Publié paru le 22 jan­vier 2019

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Indociles de demain

Par Éric Zuliani

Dans un livre récem­ment paru, Les enfants de la société liquide1, le phi­lo­sophe Zygmunt Bauman, décédé depuis, répond à un jeune jour­na­liste ita­lien, certes admi­ra­tif de son inter­lo­cu­teur, mais sur­tout repré­sen­tant, à son corps défen­dant, les forces alliées des médias et du sens com­mun : les points de vue d’une psy­cho­lo­gie « scien­ti­fique » confi­nant au psy­cho­lo­gisme de tou­jours, dominent les pro­pos du jour­na­liste, infiltrent ses ques­tions ; les réponses du phi­lo­sophe n’en sont que plus tran­chantes. Examinant les thèmes du corps, du har­cè­le­ment et de l’amour, on est sur­pris d’y lire de bout en bout une réflexion sur la vio­lence.

Avoir un corps

La ques­tion de l’identité y est d’abord abor­dée : elle n’est plus pour les jeunes une don­née mais une tâche à accom­plir. Devant com­po­ser avec son carac­tère éphé­mère, dû à la labi­lité spé­ci­fique au registre ima­gi­naire, l’identité est deve­nue auto-identification, ayant pris le pas sur la dimen­sion de com­mu­nauté. Le phé­no­mène de la mode, dans sa fra­gi­lité mais aussi sa per­ma­nence et sa durable action, témoigne de cette dia­lec­tique entre appar­te­nance et indi­vi­dua­lité : de quoi éclai­rer les épi­dé­mies de jeux vio­lents, du fou­lard par exemple, ou les sca­ri­fi­ca­tions de jeunes filles d’une même bande. Car Bauman repère dans ce miroi­te­ment infini des iden­ti­tés, la cruelle néces­sité, à un moment donné, de l’incar­na­tion : le corps se doit d’être de la par­tie. À par­tir d’une sta­tis­tique plu­tôt éton­nante – de plus en plus de jeunes détestent leurs oreilles – Bauman voit juste : « Les oreilles sont la par­tie du corps qui en dépasse de la façon la plus osten­sible et même la plus irri­tante : elles le font de toute évi­dence sans deman­der la per­mis­sion à leur pro­prié­taire et encore moins à sa demande. » Les oreilles ! Que dire alors du pénis dont la jouis­sance s’impose à vous comme étran­gère2. De même que le rêve ne demande pas votre avis pour se pro­duire, un corps ne vous appar­tient que dans un après-coup, par rac­croc, de manière plus ou moins bri­co­lée. Bien des situa­tions de vio­lence, dans une ins­ti­tu­tion par exemple, recèlent cet élé­ment de jouis­sance actif, bien dif­fi­cile à inté­grer pour un sujet.

Un enfant est battu… vrai­sem­bla­ble­ment je regarde

En ce qui concerne le har­cè­le­ment, Bauman, freu­dien, le situe dans un contexte où le pro­ces­sus de civi­li­sa­tion n’élimine pas l’agressivité mais la met « sous le tapis », la sous­trayant aux yeux des per­sonnes dites civi­li­sées – il y a donc des non-civilisés. On débouche aus­si­tôt sur un racisme d’exclusion qu’Éric Laurent avait logi­fié3. La vio­lence est consti­tu­tive de la nature humaine. Le phi­lo­sophe en voit le retour prin­ci­pa­le­ment dans l’espace des nou­velles tech­no­lo­gies des médias de com­mu­ni­ca­tion, sous la forme du har­cè­le­ment, c’est-à-dire du fait d’exclure, l’exclusion par­ti­ci­pant ainsi à l’auto-identification des auteurs de har­cè­le­ments : « Il n’y aurait pas de nous, s’il n’y avait pas eux. » À par­tir du phé­no­mène de har­cè­le­ment, Bauman met en série, les figures de l’enfant, de la femme, de l’homosexuel, mais aussi du migrant. Plus sur­pre­nant, dans ces dua­li­tés ima­gi­naires faites de har­ce­leurs et de har­ce­lés, il dégage la place d’un élé­ment tiers, qui n’est plus le tri­bu­nal de l’Autre, ni la Dritt per­sondu mot d’esprit, mais celle de celui qui regarde ou se détourne, spec­ta­teur pas­sif. On bat un enfant… vrai­sem­bla­ble­ment, je regarde.

Quelle langue ?

Indiquées pré­ci­sé­ment par J.-A. Miller dans son texte « Enfants vio­lents »4, le phi­lo­sophe note la pré­sence et la fonc­tion du sans pour­quoi, du mal aléa­toire, sans lien logique entre rai­son et effet. Il sou­ligne com­bien, en continu et mas­si­ve­ment, nous sommes expo­sés à la vio­lence. Pourquoi ? Pour nous dis­traire et nous diver­tir – au sens de la diver­sion. On ne peut s’empêcher ici de pen­ser à ce que dit le jeune Lacan au sor­tir de la seconde guerre mon­diale : « Ce n’est pas d’une trop grande indo­ci­lité des indi­vi­dus que vien­dront les dan­gers de l’avenir humain […] Par contrele déve­lop­pe­ment qui va croître en ce siècle des moyens d’agir sur le psy­chisme, un manie­ment concerté des images et des pas­sions […] seront l’occasion de nou­veaux abus de pou­voir »5. Sans aucun doute les nou­velles tech­no­lo­gies du Web – à com­men­cer par les réseaux sociaux, que Bauman ana­lyse – par­ti­cipent de cette union de l’image et des pas­sions, mais il note que l’espace des réseaux sociaux implique un rap­port que l’on entre­tient alors à la parole : y règnent le sous-entendu, la médi­sance, la calom­nie et la dif­fa­ma­tion ! Nul lumière à en attendre mais un splen­dide iso­le­ment dou­blé d’une mon­tée de l’ignorance, de l’impuissance et de l’humiliation. Cela débouche sur un res­sen­ti­ment déclen­cheur de vio­lence, dont l’envers est assu­ré­ment l’aventure amou­reuse, qui néces­site un autre régime de parole. J.-A. Miller a pu qua­li­fier de liquide la psy­cha­na­lyse elle-même, la parole aussi, sou­li­gnant l’introduction par Lacan du néo­lo­gisme lalangue6qui met en évi­dence une langue affran­chie de la com­mu­ni­ca­tion. Lalangue ainsi défi­nie, cor­ré­lée à un Autre qui n’existe pas, donne sans doute une pers­pec­tive inté­res­sante sur la vio­lence.

Éric Zuliani

Notes   [ + ]

1. Bauman Z. et Leoncini Th., Les enfants de la société liquide, Paris, Fayard, coll. Sciences humaines, sep­tembre 2018.
2. Lacan J., « Conférence à Genève sur le symp­tôme », La Cause du désir, no 95, Paris, Navarin, 2017, p. 14.
3. Laurent É., « Le racisme 2.0 », Lacan Quotidien, n°371, 26 jan­vier 2014.
4. Miller J.-A., « Enfants vio­lents », Après l’enfance, Paris, Navarin, coll. La petite Girafe, 2017.
5. Lacan J., « La psy­chia­trie anglaise et la guerre », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 120.
6. Miller J.-A., « L’orientation laca­nienne. Choses de finesse en psy­cha­na­lyse » (2008–2009), ensei­gne­ment pro­noncé dans le cadre du dépar­te­ment de psy­cha­na­lyse de l’université́ Paris VIII, cours du 12 mars 2008, inédit.

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1. Bauman Z. et Leoncini Th., Les enfants de la société liquide, Paris, Fayard, coll. Sciences humaines, septembre 2018.