Korczak, un homme révolté

Publié paru le 22 sep­tembre 2018

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Korczak, un homme révolté

Par Guillaume Libert

« Seul l’enfant a le droit d’être hon­teu­se­ment humi­lié et cloué au pilori »1 en toute impu­nité. C’est l’amer constat que dresse Janusz Korczak en ce début de xxe siècle mar­qué par la suc­ces­sion des guerres. Profondément tou­ché par le sort réservé aux orphe­lins, ce médecin-pédiatre, édu­ca­teur et écri­vain polo­nais [1878–1942] ne cessa de mili­ter pour don­ner un sta­tut de sujet de plein droit à un enfant trop sou­vent mal­traité et méprisé. Précurseur, Korczak trouva des relais juri­diques, poli­tiques et média­tiques pour dif­fu­ser des prin­cipes édu­ca­tifs basés sur la consi­dé­ra­tion, la confiance et la bien­veillance qu’il mit en œuvre au sein des deux orphe­li­nats qu’il fonda. Sa fin tra­gique en camp d’extermination nazi, après qu’il eut refusé d’être séparé des enfants de son orphe­li­nat, témoigne de la logique de son exis­tence qui le condui­sit jusqu’à s’affronter à cette violence-là.

Mise en garde

Aux yeux de cet homme, la vio­lence de l’enfant est d’abord la consé­quence de l’oppression qu’il subit. Ainsi soutient-il que « les enfants délin­quants […] ont besoin d’amour. Leur révolte pleine de colère est juste. Il faut en vou­loir à la vertu facile, s’allier au vice soli­taire et mau­dit. »2

Mais qu’un révolté dénonce l’hypocrisie et la mes­qui­ne­rie de ceux qui vou­draient lui impo­ser une « morale de paco­tille »3 est insup­por­table. Écoles, ins­ti­tu­tions, parents : cha­cun veut en effet avoir la paix. Et lorsque l’enfant ne cor­res­pond pas à l’idéal de per­fec­tion, encore plus s’il s’oppose et va jusqu’à faire preuve de vio­lence, c’est l’angoisse. En fra­cas­sant l’illusion d’un monde har­mo­nieux, il vient déran­ger la défense contre le réel que l’adulte s’est édi­fié face à ce qui échappe à sa maî­trise. Il est alors com­mode de se voi­ler la face en pro­je­tant la part de soi-même qui fait hor­reur sur cet enfant empê­cheur de tour­ner en rond. C’est là que peut sur­gir la féro­cité de l’éducateur. « Nous exer­çons notre atten­tion et notre inven­ti­vité à guet­ter le mal, à le pis­ter, à le mettre à jour. À prendre les enfants sur le fait, à pré­sa­ger du pire, et à émettre de bles­sants soup­çons. »4 Korczak sou­ligne ici la jouis­sance sadique de celui qui traque et exhibe tout écart de l’enfant à la norme et à la morale. Il met en garde contre les pra­tiques édu­ca­tives qui visent à humi­lier l’enfant ; elles poussent à la vio­lence. Écraser la rébel­lion de l’enfant en se réfu­giant der­rière le res­pect du cadre, des règles, d’une soi-disant décence pousse de plus belle à la vio­lence, car « nous bri­sons bru­ta­le­ment, non pas leur révolte, mais son expres­sion »5. C’est pré­ci­sé­ment en étouf­fant cette parole qui dérange que la vio­lence sur­git, lorsque l’enfant « n’a plus rien à perdre »6, car il « ne croit plus en l’Autre »7, comme le for­mule Daniel Roy.

S’allier au vice soli­taire et mau­dit

À l’opposé de ces logiques répres­sives qui le révoltent, Korczak parie dans ses ins­ti­tu­tions sur le sujet. Il res­pon­sa­bi­lise chaque enfant par une par­ti­ci­pa­tion active aux dif­fé­rentes ins­tances mises en place dans cette sorte de répu­blique (par­le­ment des enfants, tri­bu­nal des pairs, conseil juri­dique et bien d’autres8) dont il a conçu le code. Un code qui n’a cessé d’évoluer à par­tir des remarques et pro­po­si­tions des enfants accueillis, de façon à per­mettre à chaque sujet de trou­ver à se loger dans ce dis­po­si­tif. En s’appuyant ainsi sur leur désir, ce n’est plus seule­ment l’orphelinat qui accueille les enfants par le biais des adultes qui la gèrent, mais les enfants eux-mêmes qui prennent part à l’accueil et à l’éducation de leurs pairs.

Pour autant, la vio­lence n’est pas absente de l’institution durant cette cruelle période de l’entre-deux-guerres. La réponse de Korczak est exem­plaire de ses prin­cipes édu­ca­tifs. Plutôt qu’une vaine inter­dic­tion de la vio­lence, il fait au contraire une place à ce qu’il nomme « impul­si­vité », mais en cher­chant au préa­lable à la décou­ra­ger en pro­po­sant des alter­na­tives. La boîte aux lettres, qui reçoit notam­ment les demandes et les plaintes des enfants, consti­tue l’une d’entre elles. Le pas­sage par l’écrit en cas de conflit per­met d’introduire un délai à la pre­mière impul­sion vio­lente. Il pousse l’enfant à for­mu­ler, donc à cla­ri­fier le pré­ju­dice res­senti ou subi, et à moti­ver l’action qu’il reven­dique pour obte­nir répa­ra­tion. L’instauration de ce temps per­met­tant à la pul­sion d’en pas­ser par l’Autre entraîne bien sou­vent l’abandon de la plainte ou la recherche d’une autre issue que la vio­lence.

Pour résoudre paci­fi­que­ment un conflit, il est ainsi pos­sible de sai­sir le tri­bu­nal des pairs. Composé de juges tirés au sort parmi les enfants de l’orphelinat, celui-ci per­met une auto­ré­gu­la­tion de la dis­ci­pline à par­tir d’une sorte de code civil conçu par Korczak pour que pré­valent la com­pré­hen­sion et le par­don.

Si un enfant vou­lait mal­gré tout se battre, un ensemble de règles enca­drait le com­bat9. L’enfant devait pré­ve­nir son adver­saire par écrit au moins 24 heures à l’avance. Les noms des lut­teurs et le motif de la bagarre devaient être ins­crits au préa­lable sur un registre des com­bat­tants. Pour les bagarres impré­vues, l’enregistrement se fai­sait après-coup. Les com­bat­tants devaient ensuite être à éga­lité de poids et de sexe. Armes et coups dan­ge­reux étaient inter­dits, tout comme les invec­tives ou moque­ries des spec­ta­teurs. Enfin, un édu­ca­teur devait pou­voir obser­ver la bagarre afin d’éviter les débor­de­ments.

Korczak était ainsi guidé par le souci constant de faire pas­ser tout ce qui est de l’ordre du réel et de la jouis­sance au sym­bo­lique. La vio­lence, comme nous l’avons vu, mais aussi d’autres mani­fes­ta­tions de ce qui y échappe au sys­tème signi­fiant, telle que l’incurie. Dans ce der­nier cas, l’idée a consisté à ins­ti­tuer, sur déci­sion du par­le­ment, une « jour­née crado » annuelle durant laquelle il était inter­dit de se laver sous peine d’amende. La créa­tion d’un tel jour de fête est l’exemple frap­pant de l’inventivité avec laquelle Korczak cher­chait à s’allier au vice soli­taire et mau­dit en le pre­nant dans le lien social en per­pé­tuelle évo­lu­tion de cette ins­ti­tu­tion hors-norme.

Sans idéa­lisme

Lorsqu’il consi­dère comme le devoir de l’éducateur de « lui garan­tir le droit à être ce qu’il est »10, Korczak exprime sa volonté inflexible de sou­te­nir le désir à nul autre pareil de chaque enfant. Mais en dénon­çant un oppres­seur de la réa­lité comme seule cause de ses tour­ments, il tend à l’idéaliser. Il oublie là que si la réa­lité peut effec­ti­ve­ment se révé­ler cruelle, cha­cun doit faire avec une jouis­sance qui échappe tou­jours, au moins en par­tie, à la trame sym­bo­lique. Sans prendre à notre compte l’idéalisme qui le gui­dait, il nous incombe d’entretenir la flamme du désir qu’il a sou­tenu contre tout ce qui tend à l’étouffer. Il a ainsi tenté d’accueillir le sujet éludé par le signi­fiant violent11 en lui don­nant voix au cha­pitre. Cette dimen­sion poli­tique est un des enjeux de la pro­chaine jour­née de l’Institut psy­cha­na­ly­tique de l’enfant.

Guillaume Libert

Notes   [ + ]

1. Korczak J., Le droit de l’enfant au res­pect, Paris, Fabert, 2009, p.32.
2, 5. Ibid., p. 49.
3. Ibid., p. 50.
4. Ibid., p. 45.
6. Ibid., p. 31.
7. Roy D., inédit.
8. Cf. Lathuillére B., « Janusz Korczak pen­seur des droits de l’enfant », mars 2009, consul­table en ligne : http://korczak.fr/m1korczak/droits-de-lenfant/korczak-penseur-droits-enfant_lathuillere.html
9. Korczak J.,« Les bagarres (Causerie radio­pho­nique de Janusz Korczak) », (Bójki. 1939). Extrait de son essai De la péda­go­gie avec humour, Paris, Fabert, 2012, tiré de ses émis­sions à la radio polo­naise. Publié une pre­mière fois dans La Lettre de l’Association suisse des Amis de J. Korczak, n° 50 (11–2005) ; puis sur le site de Philippe Meirieu : http://www.korczak.ch/doc/tin/tin_20130107_fr_0.pdf
10. Korczak J., Le droit de l’enfant au res­pect, op. cit, p. 51.
11. Cf. Miller J.-A., « Enfants vio­lents », Après l’enfance, Paris, Navarin, coll. La petite Girafe, n°4, 2017, p. 207. « On n’acceptera pas les yeux fer­més l’imposition du signi­fiant “violent” par la famille ou l’école. »

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Notes   [ + ]

1. Korczak J., Le droit de l’enfant au respect, Paris, Fabert, 2009, p.32.