La cli­nique, un sport de com­bat.

Publié paru le 19 février 2019

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La cli­nique, un sport de com­bat.

Par Pascal Docquiert

Le tra­vail cli­nique avec les enfants vio­lents nous amène à poser quo­ti­dien­ne­ment la ques­tion que sou­le­vait Jacques-Alain Miller : cette vio­lence, à laquelle j’assiste, est-elle « sans phrase », ou est-elle « sym­bo­li­sée, sym­bo­li­sable »1 ?

La vio­lence gra­tuite, sans pour­quoi, semble-t-elle moins « réjouis­sante » 2 que celle qui dit quelque chose ? On sou­tient, chez cer­tains sujets, une saine révolte, une crise qui fasse mar­che­pied à une posi­tion renou­ve­lée – une vio­lence néces­saire, en somme.

Il n’en reste pas moins qu’accueillir la vio­lence – même « bavarde » – dans l’institution, cela se fait a priori, avant cet après-coup qui gui­dera le tra­vail ins­ti­tu­tion­nel. Là, l’intervenant joue sa par­tie en direct et, par­fois, à la manière d’un pra­ti­cien du jūjutsu, l’art de la dou­ceur auquel nous invi­tait Alexandre Stevens3.

C’est en tout cas ce que l’accueil d’adolescents dési­gnés comme vio­lents a pu mettre en évi­dence dans notre tra­vail d’enseignants au sein d’un ser­vice de pédo­psy­chia­trie.

Il y a eu, par exemple, ce jeune à l’arrêt depuis qu’il avait décou­vert son père mort en ren­trant de l’école et qui nous mon­trait sans cesse le réel auquel il avait affaire : l’impossible à sym­bo­li­ser du cadavre du père qui reve­nait au tra­vers des images de corps affreux dont en par­ti­cu­lier ceux de la Seconde Guerre Mondiale. Il en avait conçu une fas­ci­na­tion pour le nazisme, fai­sant le salut hit­lé­rien à chaque inter­pel­la­tion, gra­vant des croix gam­mées sur les murs…

L’art de la dou­ceur sup­pose de sor­tir de la ligne de frappe, de l’axe du coup. C’est ensuite un accom­pa­gne­ment du mou­ve­ment qui donne, par une impul­sion non contraire, une cer­taine des­ti­née au geste.

Ici, ce fut de mettre de côté l’appareillage moral pour lais­ser pas­ser l’agression et en faire un levier de savoir : qu’est-ce que ce jeune a à voir ? qu’est-ce qu’il a à ça-voir dans l’horreur nazie ? Lui qui s’était arrêté sur le seuil de l’Histoire, frappé par l’image décro­chée de toute trame et met­tant à nu quelque chose de sa vérité, a été invité à faire un pas de plus et à s’approprier une his­toire. Il y a ins­crit ces hor­reurs dans une logique, qui, toute fic­tion­nelle qu’elle soit, a eu un effet de tem­pé­rance.

Selon un mou­ve­ment presque iden­tique, la pro­fes­seure d’art plas­tique s’est sai­sie de son goût pour la por­no­gra­phie « extrême ». Elle lui a per­mis, dans le des­sin de corps nus, de pas­ser d’une jouis­sance sco­pique brute, sans filtre, à un regard qui se déplace dans le champ de l’esthétique.

Bien sûr, il des­sine encore des petits zizis et des croix gam­mées au tableau, mais il les efface tout de suite et anti­cipe toute réac­tion de l’adulte en s’excusant, désa­busé, d’un « Oh ! Pardon ». Le réel est là, mais l’Autre n’est pas loin.

De façon géné­rale, nous essayons de dépla­cer le dis­cours qui, jusque-là, se bor­nait à répé­ter l’interdit d’aller voir ces hor­reurs. Cela cor­res­pond à un « Tu peux savoir », tran­chant sur le dis­cours cou­rant qui feint d’ignorer que ce réel est déjà là pour lui, qu’il regarde ces images ou non.

C’est une démarche de sou­plesse qui est au cœur de notre tra­vail d’école en psy­chia­trie, en tant qu’elle place le savoir cultu­rel comme outil tam­pon à la cru­dité du réel et per­met ainsi de construire des défenses – peut-être même des self-défenses.

Pascal Docquiert

Notes   [ + ]

1. Miller, J.-A., « Enfants vio­lents », Après l’enfance, Paris, Navarin, 2017, p. 203.
2. Freud S., « Pour intro­duire la dis­cus­sion sur le sui­cide » (1910). Résultats, idées, pro­blèmes. Tome I, Paris, PUF, 1998 : « Réjouissante » : la tra­duc­tion du terme uner­freu­lich dont Freud désigne cer­tains stades aux­quels s’at­tarde l’enfant dans son déve­lop­pe­ment.
3. Stevens A., « Devant l’enfant violent : un cadre ou un bord ? », Zappeur, n°6, décembre 2018, https://institut-enfant.fr/2018/12/03/devant-lenfant-violent-un-cadre-ou-un-bord/

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Notes   [ + ]

1. Miller, J.-A., « Enfants violents », Après l’enfance, Paris, Navarin, 2017, p. 203.