Le lol et l’abrupt du réel

Publié paru le 12 mars 2019

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Le lol et l’abrupt du réel

Par Caroline Leduc

« Si nous n’avions pas tant de défauts, nous ne pren­drions pas
tant de plai­sir à en remar­quer chez les autres. »
François de la Rochefoucauld

Un des modes d’expression pri­vi­lé­gié des jeunes géné­ra­tions sur inter­net est le lol, terme issu de l’anglais lau­ghing out loud, qui signi­fie « mou­rir de rire », « rire à gorge déployée ». Présent dès les débuts d’internet, il s’est consti­tué peu à peu en sous-culture et en lien social par­ti­cu­lier, fondé sur le trait d’esprit, l’humour potache et l’ironie mor­dante, pour le meilleur et pour le pire – quand ils se dégradent en injure. Il a ses signi­fiants, sa séman­tique et sa syn­taxe propres, ses figures obli­gées, basées sur un réper­toire expo­nen­tiel de mèmes[1] dont l’usage est plus ou moins élé­gant, ses règles absurdes dont la pre­mière pour­rait être que toute règle peut et doit être contre­dite. Il a ses héros, pro­vi­soires, ses mau­vais démons, les trolls, dont le but est de vous faire sor­tir de vos gonds, et bien sûr ses vic­times – ceux aux dépens des­quels on rit. Pour ceux qui n’en par­tagent pas les codes, il est conseillé de ne pas s’y frot­ter, sous peine de faire l’objet des moque­ries, voire d’un puis­sant défer­le­ment de vio­lence. L’esprit du lol fait lien social un peu comme une société ini­tia­tique, accom­pa­gnant cer­tains pré-ados et ados jusqu’à l’âge adulte aujourd’hui par­fois tar­dif – disons jusqu’à ce que tombe d’une façon ou d’une autre le cou­pe­ret d’une cer­taine cas­tra­tion.

Inspirés du forum anglo­phone 4chan qui est un des hauts lieux du lol, les forums du site jeuxvideo.com consti­tuent aujourd’hui les bases arrière en France de la consti­tu­tion de cet humour mais aussi de cam­pagnes de cyber-harcèlement visant prin­ci­pa­le­ment des femmes. Une des par­ti­cu­la­ri­tés de cette vio­lence cyber­né­tique est de pro­cé­der en meute en jouant sur l’effet de vira­lité des réseaux sociaux qui démul­ti­plient les attaques en les fai­sant connaître. Un épi­sode récent issu de Facebook et de Twitter, l’affaire de la ligue du lol, en a révélé cer­tains méca­nismes en fai­sant les gros titres de la presse natio­nale. La ligue du lol était le nom d’un groupe privé Facebook qui a réuni de 2009 à 2012 une tren­taine de jeunes gens pro­met­teurs dans les sec­teurs du web jour­na­lisme alors bal­bu­tiant, de la publi­cité et de la com­mu­ni­ca­tion, se vou­lant les aris­to­crates de ce nou­veau ter­rain de jeu qu’était alors le web 2.0. À par­tir de cet espace privé étaient ciblées cer­taines per­sonnes jugées amu­santes à leur insu, par naï­veté, bêtise ou lou­fo­que­rie, ensuite moquées sur Twitter par des comptes ano­nymes, voire vic­times IRL (In real life, dans la vraie vie) de farces humi­liantes, tel l’appel télé­pho­nique d’un faux recru­teur de grand média à une jeune blo­gueuse – par la suite dif­fusé lar­ge­ment sur inter­net. Le point de capi­ton de l’épisode a pris la forme d’une maxime morale, « qui vit par le lol périra par le lol », ou « lolera bien qui lolera le der­nier », puisque l’affaire révéla la pré­sence dans ce groupe de per­sonnes à des postes impor­tants dans diverses rédac­tions de presse pari­siennes ou à la mai­rie de Paris, aujourd’hui sus­pen­dues ou licen­ciées.

Lacan a pu dire que l’insulte était le pre­mier et le der­nier mot du dia­logue[2], don­nant l’indice qu’au cœur même du lien social gîte aussi ce qui le détruit, et que la consti­tu­tion ini­tiale de l’autre est fon­ciè­re­ment intri­quée à la volonté de son anéan­tis­se­ment. Jacques-Alain Miller com­men­tant cette remarque de Lacan indique que « c’est dans l’insulte que le lan­gage porte à consé­quence. […] L’insulte, c’est l’effort suprême du signi­fiant pour arri­ver à dire ce qu’est l’autre comme objet a, pour le cer­ner dans son être, en tant jus­te­ment que cet être échappe au sujet. Il essaie de l’obtenir par une flèche. »[3] C’est bien ce que visent les trolls et autres loleurs, même quand la vio­lence en jeu n’est pas fron­tale et n’en passe pas par l’injure pro­pre­ment dite. En effet, les loleurs de la ligue se défendent aujourd’hui d’avoir été parmi les plus vio­lents, même s’ils n’étaient pas sans savoir que leurs dizaines de sui­veurs, au signal, pren­draient le relais avec moins de rete­nue. Mais au-delà de l’insulte, il y a un usage du signi­fiant qui char­rie la jouis­sance insul­tante qui l’infiltre. Ainsi, Jacques-Alain Miller évoque-t-il l’« emploi insul­tant » de « noms sup­po­sés neutres » : « des noms par­fai­te­ment inno­cents peuvent prendre selon le contexte un sens inju­rieux »[4]. Les loleurs en fins connais­seurs de la syn­taxe d’internet savaient en uti­li­ser toutes les sub­ti­li­tés, par exemple l’usage d’images comme des signi­fiants inju­rieux, le subt­weet[5] appa­rem­ment inno­cent, et gar­der mine de rien les mains propres.

Jacques-Alain Miller pour­suit : « L’usage d’insulte qu’on peut faire du signi­fiant, c’est l’usage qui vise l’être de l’autre. C’est l’usage qui vise l’autre au point de l’indicible, c’est-­à-­dire là où l’être même excède les pos­si­bi­li­tés de la langue. C’est en quoi l’insulte […] est une ten­ta­tive pour dire la chose même, c’est-­à-­dire pour ten­ter de la cer­ner comme objet a, et ainsi d’isoler, de trans­per­cer l’autre dans son être-­là, dans son Dasein, dans la merde qu’il est. »[6] C’est un emploi du lan­gage qui rejoint sa consti­tu­tion même. Lacan ne recommandait-il pas de ne pas perdre de vue « la dimen­sion d’injure où s’origine la méta­phore »[7] ? Si la haine est fon­da­men­ta­le­ment un mode de lien social dans le même registre que l’amour[8], elle n’est pour­tant peut-être qu’occasion d’agiter la sombre vio­lence qui roule dans lalangue qui infecte tout un cha­cun.

Le troll ou le vilain loleur, car cer­tains heu­reu­se­ment sont plus bon enfant, pour­rait être une figure numé­rique de « l’abrupt du réel »[9], terme employé par Lacan en 4de cou­ver­ture du Séminaire des Quatre concepts, là où le signi­fiant défaille en son sein même. Jacques-Alain Miller ques­tion­nant cette for­mule indique qu’« il n’y a pas d’abrupt de l’imaginaire. L’imaginaire, c’est tou­jours des tran­si­tions. Ça passe de l’un à l’autre. Pour le sym­bo­lique c’est pareil. Il n’y a pas d’abrupt du sym­bo­lique, sinon l’insulte, mais c’est jus­te­ment hors sym­bole. Si l’imaginaire c’est des tran­si­tions, le sym­bo­lique c’est du fonc­tion­ne­ment. Lacan l’illustre par le fonc­tion­ne­ment auto­ma­tique de 0 et de 1. Mais il y a un abrupt du réel quand pré­ci­sé­ment ça ne passe pas, quand ça se détraque, quand ça ne passe pas au niveau de l’imaginaire, quand ça se détraque au niveau du fonc­tion­ne­ment. »[10]

Ces pra­tiques du lol sur inter­net témoignent de la jus­tesse de l’hypothèse de Jacques-Alain Miller dans son exposé à Comandatuba[11], selon laquelle le dis­cours hyper­mo­derne de la civi­li­sa­tion a la struc­ture du dis­cours de l’analyste. Elles per­mettent aussi d’apercevoir com­ment se pas­ser du père mène au pire. Loin d’être déso­rien­tés même s’ils sont incon­sé­quents, ces loleurs sont soli­de­ment vis­sés à la jouis­sance qu’ils mettent aux com­mandes. Mais ils mettent aussi en œuvre, à défaut du prin­cipe d’une perte comme telle, une logique d’éjection visant les autres… ou eux-mêmes.

[1] Selon la défi­ni­tion de Wikipédia, « un mème Internet est un élé­ment ou un phé­no­mène repris et décliné en masse sur inter­net ». Cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A8me_Internet

[2] Cf. Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 487.

[3] Miller J.-A., « L’orientation laca­nienne. Le ban­quet des ana­lystes », ensei­gne­ment pro­noncé dans le cadre du dépar­te­ment de psy­cha­na­lyse de l’université Paris VIII, cours du 6 décembre 1989, inédit.

[4] Idem, cours des 6 et 13 décembre 1989.

[5] Un subt­weet est un tweet dési­gnant une per­sonne sans la men­tion­ner – autre­ment dit, elle ne verra pas ce tweet bien qu’elle en soit l’adresse, façon sub­tile de nier son exis­tence et de lui reti­rer toute pos­si­bi­lité de réponse, puisque le tweet a toutes les appa­rences de ne pas la concer­ner.

[6] Miller J.-A., op. cit., cours du 13 décembre 1989.

[7] Lacan J., « La méta­phore du sujet », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 891.

[8] Cf. Miller J.-A., « Enfants vio­lents », Après l’enfance, Paris, Navarin, coll. La petite Girafe, 2017, p. 200.

[9] Lacan J., 4ede cou­ver­ture, Le Séminaire, livre XI, Les Quatre concepts fon­da­men­taux de la psy­cha­na­lyse, Paris, Seuil, 1973.

[10] Miller J.-A., op. cit. cours du 13 décembre 1989.

[11] Cf. Miller J.-A., « Une fan­tai­sie », Mental n°15, février 2005, p. 12–13.

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