Lorsque l’enfant mord

Publié paru le 24 décembre 2018

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Lorsque l’enfant mord

Par Beatriz Gonzalez-Renou

Loin d’un illu­soire « monde des bisou­nours », la pra­tique auprès des tout-petits nous met devant la radi­ca­lité de la façon dont l’enfant se trouve « pris dans le jeu entre énoncé et énon­cia­tion »1, à savoir, la façon dont il est parlé par l’Autre. L’enfant en tant que « jeune sujet »2 serait ainsi ce par­lêtre en deve­nir, qui appa­raît et dis­pa­raît dans les plis du dis­cours qui le porte – celui de ses parents – et qui lui fait une place dans le monde du signi­fiant.

Il arrive que l’enfant réponde à cette expé­rience par une impasse. Il arrive aussi qu’il tente de s’en affran­chir par une sor­tie du dis­cours, par exemple lorsqu’il mord ! La vio­lence sou­daine de ce geste se voit redou­blée du fait de l’incompréhension des adultes qui la plu­part du temps assistent médu­sés à des telles scènes. Tout appel à la rai­son de l’enfant s’avère vain car il arrive trop tard. Punitions, ser­mons, négo­cia­tions et autres consé­quences ne sont que l’aveu d’impuissance devant la sidé­ra­tion pro­duite lorsque l’enfant mord.

Il s’agit en effet d’un motif fré­quent de consul­ta­tion. Que l’enfant morde ses proches (parents, frères et sœurs, etc.) ou qu’il morde à la crèche, la demande de l’Autre est dans ces cas pres­sante.

Une jeune mère s’adressait ainsi à l’analyste : « Mon fils mord les autres enfants à la crèche… tous les jours. On a tout essayé, rien ne marche. Il faut que ça s’arrête ! ». Au bout de sa peine, elle avouait en pleurs « raser les murs » chaque matin en allant dépo­ser son enfant. Son fils était devenu « un mor­deur en série ». Regarder en face les parents de la longue liste d’enfants mor­dus deve­nait pour elle insou­te­nable. Son fils, âgé de deux ans et demi, ne pou­vait rien en dire.

Suite à quelques séances, cette femme a fini par repé­rer un détail qu’elle trans­met en pré­sence de son fils : après avoir mordu un autre enfant, il se met à pleu­rer de façon « incon­so­lable ». Là où le signi­fiant « mordre » ren­dait l’enfant muet et son entou­rage per­plexe, un autre signi­fiant inau­gu­rait une nou­velle brèche. L’analyste a pu s’adresser à l’enfant en lui disant très dou­ce­ment « Eh oui ! Mordre te fait pleu­rer… ». Cela a per­mis à la mère d’entendre que der­rière le mor­deur en série appa­rais­sait la tris­tesse de son fils qui avait perdu peu de temps aupa­ra­vant le sta­tut pri­vi­lé­gié d’être le seul enfant de la famille. Un petit frère était né quatre mois plus tôt ; devant cet intrus inopiné, l’enfant devenu frère-aîné se défen­dait lit­té­ra­le­ment bec et ongles contre l’ensemble de ses sem­blables.

Une autre mère se dit « au bout du rou­leau » : sa fille de trois ans fait des grosses colères à la mai­son. Lors de ces batailles épui­santes, l’enfant peut aller « jusqu’à [la] mordre », dira la mère. Pendant ce temps, tout en gar­dant un silence her­mé­tique, l’enfant ne perd pas une miette de ce que dit sa mère. Cette petite fille a rapi­de­ment indi­qué à l’analyste le chan­tier à mettre en place ; tout ou presque tenait à sa demande de sépa­rer quelque chose : mettre des bar­rières, cou­per des feuilles en deux, extraire des bouts d’un gros mor­ceau de pâte à mode­ler afin de fabri­quer des boules dis­tinctes, etc. Me fai­sant l’instrument de ces actes de cou­pure, je m’y prê­tais, sans plus. C’est durant l’une de ces séquences qu’un jour elle me dit : « Je mords… je mords quand on me gronde ». À ma ques­tion : « Qui te gronde ? », elle répond : « mes parents et mes frères ». Et ils te grondent sou­vent ? « Oui », répond-elle. « Et tu les mords sou­vent aussi ? » « Oui », admet-elle. Je lui dis : « Ah, quand tu mords, tu es peut-être très en colère, et quand tu mords tu ne peux pas par­ler ». Au fur et à mesure de nos ren­contres, le noyau logique de ces épi­sodes où elle mor­dait sa mère s’est avéré comme l’indice d’une ten­ta­tive – vouée à l’échec – pour résoudre un choix sub­jec­tif dif­fi­cile : res­ter « le bébé » et com­bler ainsi ad vitam aeter­nam le manque mater­nel ou s’avancer sur son désir de gran­dir.

La norme sociale peut fixer l’enfant qui mord au sta­tut d’enfant violent. À contre-courant, le psy­cha­na­lyste fait une place à l’énigme du jeune sujet, qui se débat et demande à être entendu.

Beatriz Gonzalez-Renou

Notes   [ + ]

1. Miller J.-A., « Interpréter l’enfant », Le Savoir de l’enfant, Paris, Navarin, coll. La Petite Girafe, 2013, p. 22.
2. Lacan J., Le Séminaire, livre v, Les Formations de l’inconscient, Paris, Seuil, 1998, p. 89.

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1. Miller J.-A., « Interpréter l’enfant », Le Savoir de l’enfant, Paris, Navarin, coll. La Petite Girafe, 2013, p. 22.