Maintenance du corps des filles-mères

Publié paru le 31 jan­vier 2019

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Maintenance du corps des filles-mères

Par Michèle Rivoire

Le livre du socio­logue Jean-François Laé, Une fille en cor­rec­tion1, met en exergue l’idéologie ins­ti­tu­tion­nelle qui effec­tue ce qu’il appelle la « main­te­nance des corps » de jeunes filles à une époque où leur éveil sexuel est consi­déré comme une faute.

Ce livre ques­tionne le rôle des pro­fes­sion­nelles à qui sont confiées ces jeunes filles et leur lien à celles-ci au-delà de leur mis­sion de « cor­rec­tion ». Il scrute des archives des années 50 décou­vertes dans le sous-sol d’une asso­cia­tion char­gée de l’en­fance à Avignon ; en tout, cent-soixante lettres écrites entre 1953 et 1960 : la cor­res­pon­dance entre Micheline Bonnin – enceinte à 20 ans, « pla­cée » en mai­son mater­nelle  – et Odile Rouvat, assis­tante sociale auprès du tri­bu­nal pour enfants, sa référente.

1950, c’est la fin du dis­cours tra­di­tion­nel sur les filles déver­gon­dées, dépra­vées, et le début d’une psy­cho­lo­gie plus moderne sur les filles à pro­blèmes. C’est aussi la fin des méthodes coer­ci­tives du sys­tème péni­ten­tiaire appli­qué pen­dant un siècle (1850–1950) sur les jeunes de « la cor­rec­tion­nelle » et c’est le début d’une jus­tice des enfants.On est à l’orée d’une pro­fes­sion­na­li­sa­tion des spé­cia­listes de la pro­tec­tion de l’enfance, en par­ti­cu­lier les assis­tantes sociales qui s’occupent des jeunes pla­cés par le juge à la demande d’un ou des deux parents, dans des mai­sons d’éducation.

Les lettres éclairent d’un jour oblique les souf­frances de jeunes filles dont les com­por­te­ments tra­hissent ce que Freud appelle à pro­pos des ado­les­cents « un excé­dent sexuel »2, et, d’autre part, la per­ma­nence du res­sort féroce d’une édu­ca­tion, qui consiste à vou­loir encore et tou­jours cor­ri­ger cette jouis­sance qui échappe. Les actes de révolte où la pul­sion trouve une cer­taine issue sont stig­ma­ti­sés : cou­che­rie, ivro­gne­rie, vol, fugue, paresse, etc. La vio­lence des adultes frappe les jeunes, dans la coer­ci­tion exer­cée sur leur corps, et dans les pra­tiques judi­ciaires et édu­ca­tives qui offrent au père ou, à défaut, à la mère (c’est le cas pour Micheline), un droit qui relève de « la puis­sance pater­nelle »3. Leur vio­lence à elles se lit à la fois comme l’effet d’une jouis­sance refu­sée et comme une défense contre la jouis­sance de l’Autre et les humi­lia­tions qu’ils leur infligent, par exemple le mar­quage du linge en lettres rouges et cette « céré­mo­nie de dépouille­ment » (terme de J. F. Laé) qui a lieu à l’entrée des mai­sons de pla­ce­ment avec la prise de l’uniforme.

En ce qui concerne Micheline, l’affaire com­mence en 1952 : elle sort tous les soirs, fait tous les bals de la région et à la fin de l’été court dans le vil­lage une rumeur qui pousse la mère à envoyer une lettre au juge pour deman­der le pla­ce­ment de sa fille. En jan­vier 1953, l’enquête sociale dili­gen­tée conduit à l’enferment de Micheline enceinte. Elle s’enfuit aus­si­tôt, est recher­chée dans tout le Roussillon puis rat­tra­pée. À la nais­sance de sa fille Corinne, Micheline pro­pose de contac­ter le père pour une recherche en pater­nité, mais Mademoiselle Rouvat s’y oppose for­mel­le­ment et déclare l’irrévocabilité du placement.

Pourtant, un lien affec­tif vient don­ner une assise libi­di­nale à la férule édu­ca­tive ; il est lisible dans l’entrelacs de la cor­res­pon­dance entre Micheline et son assis­tante sociale qui se tisse autour des plaintes, de la sou­mis­sion et de la révolte de Micheline et d’autres jeunes mères céli­ba­taires, indis­ci­pli­nées et en guerre avec leur famille.

Maternité sociale et solu­tion subjective

Célibataire comme beau­coup de ses col­lègues, Odile Rouvat exerce auprès des jeunes filles pla­cées sous sa pro­tec­tion et son auto­rité, une « mater­nité sociale » (signi­fiant en cours pour dési­gner la fonc­tion des foyers mater­nels). La dignité du ventre des mères est sup­po­sée cor­ri­ger l’indignité du désir sexuel des filles et l’enfant devient pour cer­taines un objet a. C’est le cas pour Micheline. Elles sont « filles-mères » et le tiret marque un trou, une éli­sion : il ne fau­drait pas qu’il y ait un désir fémi­nin dans ces mai­sons construites par une société patriar­cale par prin­cipe et mal­gré le démenti infligé au prin­cipe par la démis­sion des pères, qui est l’expérience cou­rante des pen­sion­naires. « C’est par les femmes que le déshon­neur arrive, elles qui se situent tou­jours du côté de la honte », écrit Michèle Perrot4. Cette cri­tique fémi­niste mar­quée d’un trait mélan­co­lique place les femmes du côté d’un objet de déchet. Ce n’est pas le moindre mérite de l’histoire de Micheline que de sub­ver­tir à la fois le des­tin des femmes humi­liées, et, mal­gré les appa­rences, de contour­ner aussi la volonté de l’Autre social de les redresser.

Plus tard, Micheline épouse un bou­lan­ger et met au monde deux gar­çons : elle fait famille, mais ne nous hâtons pas d’y voir un signe de la réus­site du pro­gramme de redres­se­ment. Le lien épis­to­laire entre elle et Odile ne fonctionne-t-il pas pour Micheline comme une sup­pléance au rejet de sa propre mère ? Micheline a d’ailleurs demandé à Odile de deve­nir la mar­raine de sa fille Corinne.

J‑F Laé fait de l’histoire de Micheline celle d’un « com­bat » et je vois dans ce récit celui d’une ren­contre, où la pro­fes­sion­nelle se fait par­te­naire de la jeune mère céli­ba­taire, en par­ti­cu­lier comme l’Autre de l’éducation de Corinne. En témoignent quelques lettres de celle-ci pour annon­cer ses bons résul­tats scolaires.

Michèle Rivoire

Notes

1 Laé J.-F., Une fille en cor­rec­tion. Lettres à son assis­tante sociale, Paris, CNRS édi­tions, 2018.
2 Freud S., La nais­sance de la psy­cha­na­lyse, Paris, PUF, 1956, p. 145. Lettre 46, adres­sée à Fliess : « L’excédent sexuel empêche la tra­duc­tion en images ver­bales. ». Nous dirions avec Lacan, « en signifiants ».
3 De 1804 à 1935, le « droit de cor­rec­tion pater­nelle » per­met­tait au père d’obtenir du juge sur simple réqui­sit, sans qu’il en ait à jus­ti­fier les motifs, la déten­tion de ses enfants. Ce droit signait l’autorité entière du père qui s’appuyait sur l’État. Il sou­te­nait « la puis­sance pater­nelle », réta­blie par le Code Napoléon, abo­lie en 1970 et rem­pla­cée alors par « l’autorité parentale ».
4 Perrot M., « Drames et conflits fami­liaux », s./dir. Philippe Ariès et Georges Duby, Histoire de la vie pri­vée, t.5, Paris, Seuil, 1987, p. 267.

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1 Laé J.-F., Une fille en correction. Lettres à son assistante sociale, Paris, CNRS éditions, 2018.