Nature or nur­ture ? À pro­pos du livre Il faut qu’on parle de Kevin, de Lionel Shriver

Publié paru le 22 jan­vier 2019

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Nature or nur­ture ? À pro­pos du livre Il faut qu’on parle de Kevin, de Lionel Shriver

Par Ligia Gorini

Saisissante ! L’histoire, d’un jeune ado­les­cent, nar­rée (revi­si­tée) par sa mère acca­blée par l’horreur de l’acte qu’il a com­mis : à la veille de ses seize ans, Kevin a tué une dizaine de per­sonnes dans son lycée. Sept de ses cama­rades y sont pas­sés. Inspiré du mas­sacre de Columbine aux États-Unis, en 1999, le livre de Shriver1 est devenu en quelques semaines un best-seller en Amérique et a obtenu un prix en Angleterre. Succès under­ground, polé­mique, ori­gi­nal dans sa pré­sen­ta­tion, il reprend pour­tant un ancien débat, le mythe de « l’harmonie logée dans l’habitat mater­nel »2, dis­sé­qué ici sans état d’âme : une mère peut-elle ne pas aimer son enfant ? Si oui, ce manque d’amour justifierait-il à lui seul un acte atroce et extrême comme celui de Kevin ? Eva, la pro­ta­go­niste, reste tour­men­tée par cette énigme, deux ans après le car­nage per­pé­tré par son fils. C’est sous forme d’une série de lettres adres­sées à son mari absent qu’elle inter­roge la (les) cause(s) possible(s) de ce qui a ruiné sa vie, et celle de sa famille.

Le récit gra­vite autour d’un « why, and who’s to blame ? ». Pour ten­ter d’y répondre, Eva nous plonge dans les vingt der­nières années de son exis­tence. Fille d’immigrés armé­niens, elle se pré­sente comme une femme déci­dée, épa­nouie dans son tra­vail et amou­reuse de celui avec qui elle a passé les meilleures années de sa vie. Toujours féroce dans sa cri­tique de la société amé­ri­caine contem­po­raine, elle y trouve un contre­poids dans la figure de Franklin, son mari, incar­na­tion de l’américain cool et sympa. Jeune couple réussi et insou­cieux, ils décident d’avoir un enfant. C’est alors que leur monde cesse de tour­ner rond.

Plus per­cu­tant qu’une leçon de pédo­psy­chia­trie

Dès sa nais­sance, Kevin dérange sa mère. Il refuse le sein, se tor­tille et affiche un sou­rire de marion­nette chaque fois qu’elle s’approche de lui. Déprimée, elle n’éprouve aucun affect envers le bébé, hor­mis une cer­taine apa­thie. Les dif­fi­cul­tés rela­tion­nelles seront tra­duites dès son entrée en mater­nelle par un « défi­cit de socia­li­sa­tion ». Garçon moderne, bon élève, de bonne famille, il devient une vic­time du désordre très actuel créé par « un défi­cit de l’attention ». Son atti­tude par­fois bizarre et la vio­lence inhé­rente à sa façon de mal­me­ner ou bru­ta­li­ser l’autre sont sous-estimées. Ce réper­toire de troubles, pré­cis dans leur des­crip­tion, n’est pour­tant évo­qué ici que sur son ver­sant d’impuissance : celui qui ne per­met pas d’éviter le pire et qui témoigne du malaise du dis­cours médi­cal face au déchai­ne­ment de cer­tains jeunes. À défaut de pou­voir trai­ter le mal, on se tourne vers la pré­ven­tion, en quête des signes avant-coureurs, des bons « cli­gno­tants » à ne pas rater : tout ce qui mesure les effets de l’exposition à la vio­lence véhi­cu­lée par les médias, le contrôle du port d’armes à feu, tout ce qui engendre une sorte de nou­veau culte de la peur.

Opaque et célèbre

L’absence d’affect et la froi­deur de Kevin le rendent « opaque » aux yeux de sa mère. Elle peut néan­moins recon­naître, dans ce qu’il dit, des frag­ments de son propre dis­cours. Inlassablement iro­nique à l’égard des mœurs amé­ri­caines, sa propre dose d’incroyance et son côté déta­ché rendent son désir opaque aux yeux de son fils. Lors d’une conver­sa­tion en famille, elle va jusqu’à dire : « Pour être vrai­ment célèbre, dans ce pays, il faut tuer quelqu’un ». Énoncé fati­dique, qui épingle le cas : Kevin, visé par le signi­fiant, lance ses flèches contre ses propres ima­gos, et obtient ainsi son lot de célé­brité.

Métaphore

Une écri­ture directe, par­fois trop crue, nau­séeuse. Un dénoue­ment aussi exces­sif qu’inattendu, où le lec­teur encore fas­ciné par la révé­la­tion du crime le plus inouï, découvre une touche d’humanité chez un Kevin, dont la cer­ti­tude avait été jusque-là inébran­lable. Pas de réponses, sinon le constat d’une décon­ve­nue. Entre la nature et la manière d’élever un enfant, il est en effet impos­sible de rendre compte de ce qui relève de la sin­gu­la­rité d’un sujet, et de ce qui le conduit au pas­sage à l’acte.

Ce livre se lit comme un récit allé­go­rique, pro­posé comme méta­phore de la tra­gé­die plus large d’un pays où tout marche et où per­sonne n’a faim, immergé dans le non-sens d’une société fon­dée sur le maté­ria­lisme.

Ligia Gorini

Image issue du film “We need to talk bout Kevin”, Lyne Ramsay.

Notes   [ + ]

1. Shriver L., Il faut qu’on parle de Kevin, Paris, Flammarion, édi­tions J’ai Lu, février 2008.
2. Lacan J., « Allocution sur les psy­choses de l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 367 : « un fan­tasme pos­tiche, celui de l’harmonie logée dans l’habitat mater­nel ».

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