Porter le coup en poé­sie

Publié paru le 22 jan­vier 2019

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Porter le coup en poé­sie

Par Marie-Cécile Marty

Chaque matin, au petit déjeu­ner servi en ins­ti­tu­tion à des ado­les­cents qui se sont ren­dus indé­si­rables dans nombre d’autres ins­ti­tu­tions, les édu­ca­teurs et moi par­lons un peu, à côté, afin de tran­cher sur les pas­sages à l’acte ou les insultes qui fleu­rissent quo­ti­dien­ne­ment sur la scène ins­ti­tu­tion­nelle. Beaucoup d’institutions (en par­ti­cu­lier celles qui accueillent des ado­les­cents dif­fi­ciles) sont ten­tées de trai­ter ces excès par le dépôt de plainte, un point pré­oc­cu­pant.

Ce matin-là, je décide de par­ler de l’insulte. J’évoque les mots en galère, les mots qui flanchent, à défaut les insultes, mais aussi des mots qui « prosent ». Je cite : « Jacques Lacan fai­sait de l’insulte le départ de la grande poé­sie. »1

Sonia, dix-sept ans, agi­tée et hilare, relate une scène dont elle a été témoin : « Les deux, y gueu­laient tous les deux : “Ta mère ! Toi-même ! Ta mère ! Eh, ta mère !” Y disaient tou­jours la même chose ! Je te jure, c’est pas de la poé­sie ça ! Et y pou­vaient plus s’arrêter ! Ça pre­nait grave la tête ! L’éducateur est arrivé, il a éclaté de rire. Y’a un des deux qui lui a crié : “oh ! t’es per­ché !” Et ils se sont arrê­tés ». Rire col­lec­tif.

Matthieu, le bagar­reur qui se jette d’ordinaire contre le monde par ses pro­vo­ca­tions inces­santes, est atten­tif.  Il ajoute : « Bah, oui ! quand l’autre y s’arrête plus, t’es obligé : tu le jettes ! » Gildas, le vaga­bond inabor­dable, au corps fati­gué aux pas­sages à l’acte impré­vi­sibles, susurre : « L’insulte, c’est quand t’es au bout. » Gildas, le tai­seux venait d’ajouter sa marque intime « au bout ». Sonia, tou­chée, me glisse – alors que nous débar­ras­sons le petit déjeu­ner – son usage cal­culé de l’insulte : « Moi, l’insulte, c’est pour foutre la honte aux autres, pour que la honte, elle me tombe pas des­sus… mais sou­vent, ça me tombe des­sus. »

Le len­de­main, je pré­sente à Sonia la qua­trième de cou­ver­ture du livre de Philippe Lacadée :Vie éprise de parole.Je l’invite à s’asseoir. Elle écrit en silence : « Les insultes, c’est cette pri­son, si sale, si désas­treuse dans laquelle je suis condam­née à per­pé­tuité ». Elle s’en va.

La semaine sui­vante, Sonia invite Gildas – qui déam­bule dans des quar­tiers sans nom, le corps en souf­france – à écrire avec elle : « Je dédie ce poème à la femme qui m’a porté neuf mois dans ses entrailles. Malgré toutes mes bêtises, tout ce que j’ai pu te dire, tu res­te­ras à vie dans mon cœur. J’ai mes défauts, mes qua­li­tés. Tu as sou­vent râlé mais ça ne change rien à l’amour que je te porte. » Gildas ajoute : « Je te remer­cie de ne pas avoir baissé les bras mal­gré les hauts et les bas. » Sonia conclut : « Je sais que tu ne vas pas bien et ça me fait mal. Mais je ne perds pas espoir qu’un jour tout ira mieux. »

Une pro­po­si­tion d’écriture prend forme autour du thème de l’injure, pour deux séquences à durée limi­tée. Les jeunes les plus dif­fi­ci­le­ment abor­dables s’y pré­sentent, comme Matta, seize ans, très violent : « J’insulte quand je suis trop énervé. Quand je suis énervé, j’ai la langue trop longue. Je suis énervé quand je me pose la ques­tion : pour­quoi le mys­tère existe dans la vie de l’homme ? Tout le temps lut­ter pour finir par être blessé. Attends pour être né, attends pour souf­frir, attends de deve­nir, attends pour vivre. C’est le cri des cœurs bles­sés qui pleurent : “pour­quoi ? ” »

Ou encore, Ajmal, seize ans, qui semble s’oublier dans la drogue, auto­mé­di­ca­tion qui l’aide à sur­vivre et s’évader d’une souf­france insai­sis­sable : « On était dans les esca­liers. 31 octobre, 8ème étage. J’avais dix ans. Moi, j’ai passé trois ans de ma vie dans des esca­liers. La semaine au foyer, les week-ends dans les esca­liers. C’était Halloween, on a sonné pour deman­der des bon­bons. Il a sorti le fusil à plombs. Ça fait mal mais ça tue pas un fusil à plombs. On est sorti de l’allée, on a récu­péré les billes, on a essayé d’en jeter au 8ème étage. Alors, on a appelé les grands du quar­tier. Ils l’ont menacé et tapé. Je savais pas si je devais être content ou pas. Les week-ends, je sor­tais chez ma mère, je savais pas si je devais être content ou pas. Parce que les week-ends dans les esca­liers, c’est l’in­sulte. »

Matta pense réel­le­ment que « sa langue est trop longue » : c’est le reproche que lui fai­sait son père violent jus­ti­fiant les coups de fouet qui ont mar­qué son corps. Matta a décidé de consul­ter l’orthophoniste qui a confirmé : sa langue trop longue cause son bégaie­ment dans l’énervement, mais pas l’énervement en lui qui lui fait peur. Il a alors décidé de par­ler à un ana­lyste.

Longtemps, la maî­tresse de mai­son s’est deman­dée pour­quoi Ajmal uri­nait sys­té­ma­ti­que­ment dans les esca­liers du foyer. Pour Ajmal, les esca­liers, c’est l’insulte à laquelle il se sent assi­gné. L’insulte n’est pas seule­ment sac­cage de la langue mais « sécré­tion du corps »2, et quand elle git dans le corps, il n’est pas facile de s’en sépa­rer. Pour ces jeunes, pas tous, écrire a fait une cou­pure, ou une sépa­ra­tion avec l’insulte, à la condi­tion de son recueil digne, sans com­men­taire.

Marie-Cécile Marty

Notes   [ + ]

1. Lacan J., inter­ven­tion dans une réunion orga­ni­sée par la Scuola freu­diana, à Milan, le 4 février 1973, parue dans l’ouvrage bilingue Lacan in Italia 1953–1978 / En Italie Lacan, Milan, La Salamandra, 1978, p. 78–97. Citée par Philippe Lacadée dans Lacan Quotidien,no 482, 25 février 2015, « De l’insulte au chaos de la vio­lence aveugle » et en qua­trième de cou­ver­ture de son livre Vie éprise de parole.
2. Lacadée Ph., Vie éprise de parole, Editions Michèle, 2013, p.181.

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