« S’ouvrir, c’est déjà s’aider » à pro­pos des forums d’en­traide sur l’au­to­mu­ti­la­tion

Publié paru le 31 jan­vier 2019

image_pdfimage_print

« S’ouvrir, c’est déjà s’aider » à pro­pos des forums d’en­traide sur l’au­to­mu­ti­la­tion

Par Solenne Froc

« Se faire vio­lence », dit bien la dimen­sion auto-mutilatoire que néces­site tout désir en acte, lorsqu’il s’agit de s’arracher à la jouis­sance qui nous retient. Chez cer­tains jeunes, cela n’est pas tou­jours méta­pho­rique, la cas­tra­tion n’est pas sym­bo­li­sée et se défendre contre la pul­sion exige par­fois une part de sacri­fice sur le corps propre. Sous les pseu­do­nymes Irithae, Peau d’âme, etc., des ado­les­centes racontent leur expé­rience de l’auto-mutilation sur des forums. L’un d’eux s’appelle AM-Entraide. Ce titre et ces deux lettres expriment à la fois la facette auto-érotique de cette pra­tique et une ten­ta­tive d’in­ser­tion dans l’Autre. Ce mon­tage nomme la jouis­sance et noue le réel du corps avec des iden­ti­fi­ca­tions à des pairs. À entendre cer­taines ado­les­centes, ces liai­sons numé­riques ne font pas néces­sai­re­ment écran au sym­bo­lique. Cette mise en réseau ne permet-elle pas l’ébauche d’une symp­to­ma­ti­sa­tion de ces vio­lences cor­po­relles soli­taires ? Peut-on y lire « une nou­velle alliance entre l’identification et la pul­sion »1 ?

L’adolescence peut entraî­ner une auto-ségrégation active qui se cris­tal­lise sou­vent autour d’un mode de jouir. Jacques-Alain Miller nous invite à explo­rer « l’a­do­les­cence comme moment où la socia­li­sa­tion du sujet peut se faire sur le mode symp­to­ma­tique »2.L’automutilation pré­existe à l’inscription sur ces forums qui en déter­mine le trai­te­ment plu­tôt que la cause. Bien que le désir de l’Autre puisse déter­mi­ner les iden­ti­fi­ca­tions, elles ne satis­font pas pour autant la pul­sion3.

AM-Entraide a 12 ans d’existence et 2 265 membres. Sa charte inter­dit le pro­sé­ly­tisme et la sur­en­chère, les chan­tages au sui­cide sont cen­su­rés ; ce à quoi veillent des modé­ra­teurs qui conseillent de consul­ter. S’y loge un cer­tain goût des mots tels que des méta­phores cuta­nées4 pour ten­ter de se dire. L’humour y est pré­sent, il faut même sup­por­ter d’être « trollé »5 et res­pon­sa­bi­lisé. La rubrique « S’ouvrir, c’est déjà s’aider » équi­voque et condense le ver­sant solu­tion de l’AM et du forum. Proposer par l’usage de l’écrit une ouver­ture signi­fiante plu­tôt que l’entaille réelle du corps per­met de céder, de faire condes­cendre un bout de cette jouis­sance radi­cale. Une sec­tion débat indique : « au moins, sur un forum, on ne se coupe pas… la parole ». Des sec­tions créa­ti­vité avec des­sins, poèmes, cadavres exquis par­ti­cipent du trai­te­ment de la lettre. Au fil des mois, une cor­res­pon­dance s’établit entre les ado­les­centes, où le pro­pos n’est plus l’AM mais bien leur his­toire. Ainsi, une jeune inter­roge sa res­pon­sa­bi­lité du fait qu’un ami « com­mence à s’AM ». Certains uti­li­sa­teurs refusent cette idée d’imitation : « Tu ne lui as pas mis la lame dans la main ». Une autre se ques­tionne sur la for­ma­tion de ses symp­tômes : « J’ai l’im­pres­sion que j’a­dopte des atti­tudes men­tales en mimant des symp­tômes, comme si je fai­sais sem­blant, pas de souf­frir, mais comme si je don­nais à ma souf­france des appa­rences connues. » Au-delà du tra­vail sur la lettre, s’approprier le symp­tôme d’une autre per­sonne aux affects simi­laires, n’est-ce pas don­ner une forme – certes copiée-collée – à une souf­france qui n’en trou­vait pas jusque-là ? C’est « une nou­velle psy­cho­lo­gie des masses » qui, comme le pro­pose Éric Laurent, « défie l’identification »6 ?

La com­mu­nauté affec­tive moderne à laquelle ouvre l’identification via l’AM ne pré­sente pas d’identification au meneur. Même si les modé­ra­teurs jouent un rôle impor­tant sur ces forums, il s’agit plus de recon­nais­sance réci­proque entre pairs ; les modé­ra­teurs sont ou ont été pra­ti­quants eux-mêmes. Pour cer­tains de ces jeunes, l’AM est l’arme secrète qui leur per­met de se cou­per lit­té­ra­le­ment de l’Autre fami­lial, sco­laire et de s’approprier leur corps, moment d’affranchissement propre à l’adolescence où auto­no­mie et auto-destruction se com­binent fré­quem­ment. Via ces forums, ces sujets ins­taurent une nou­velle adresse, un abri à cette jouis­sance autis­tique en réin­ven­tant un lien social. En outre, cette mise en scène numé­rique par­ti­cipe à la fabri­ca­tion du corps pris dans une toile inter­sub­jec­tive où « un pro­jet cor­po­rel prend forme »7. Ainsi, nous rejoi­gnons Caroline Leduc qui, dans « Préambules à une cli­nique du réseau »pro­pose de « pen­ser le médium inter­net comme un nou­veau corps de l’Autre que les sujets contem­po­rains s’incorporent et s’approprient pour répondre à leur ques­tion propre »8.

Solenne Froc

Notes   [ + ]

1. Miller J.-A., « En direc­tion de l’adolescence », Interpréter l’enfant, Paris, Navarin, 2015, p. 203.
2. Miller J.-A., Ibid.,p.198.
3. Cf. Lacan J., « Du Trieb de Freud et du désir du psy­cha­na­lyste », Écrits, Paris,Seuil, 1966, p. 853.
4. Crever l’abcès, écor­chée vive, mal dans sa peau, se vian­der, etc.
5. En argot inter­net, « trol­ler » signi­fie pro­vo­quer.
6. Laurent E., L’envers de la bio­po­li­tique, une écri­ture pour la jouis­sance, Navarin, coll. Champ Freudien, 2016, p. 21.
7. Casilli A., Les liai­sons numé­riques, Paris, Seuil, 2010, p. 223.
8. Leduc C., « Préambules à une cli­nique du réseau », La Cause du désir, n°97,novembre 2017, p. 76.

image_pdfimage_print

Travaux pré­pa­ra­toires JIE5

5e jour­née d’é­tude

ENFANTS

vio­lents

Rechercher dans le zap­peur jie5

Affiche de la jie5

Étude et recherche

Agenda

juillet 2020
novembre 2020
Pas d’é­vé­ne­ment actuel­le­ment pro­grammé.

Atelier d’é­tude 2020–2021

Zappeur

Zapresse