Tenir jusqu’à l’aube

Publié paru le 24 décembre 2018

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Tenir jusqu’à l’aube

Par Florence Hautecoeur

« Tenir jusqu’à l’aube », la chèvre de Monsieur Seguin se le répète durant toute la nuit alors qu’elle livre avec le loup un duel qu’elle sait perdu d’avance. C’est aussi le titre du nou­veau roman de Carole Fives1 qui fait entendre, au plus près du réel, la soli­tude et l’étouffement d’une mère en vase clos avec son fils de deux ans.

En toile de fond, il y a la cli­nique banale et quo­ti­dienne, celle qui motive par­fois les parents de tout-petits à s’adresser à un ana­lyste ou à pous­ser la porte d’un lieu d’accueil enfant-parent : l’enfant qui ne dort pas, la demande impé­rieuse que la mère reste « à côté, à côté », les nuits entre­cou­pées et les réveils à l’aube, les scènes de colères en ren­trant du parc… Une cli­nique de la mater­nité ordi­naire qui témoigne pour­tant que « la ren­contre avec l’enfant et la réponse à ses sol­li­ci­ta­tions sont sans loi, puisque sans “mode d’emploi” »2 et peuvent aussi, comme pour cette mère-là, faire signe d’un réel.

Dans le roman de C. Fives, la mère est une « solo » et la mater­nité un exil. Elle n’est plus cette gra­phiste free lance qui mar­chait bien, elle n’est plus cette tren­te­naire qui va au cinéma, elle n’est plus une femme tou­chée par un homme. Reste « cette créa­ture qu’elle avait créée de toutes pièces : la bonne mère », et comme « le pire, c’est la mère idéale »3, elle ne cesse de ren­con­trer dans le regard et dans le dis­cours des autres, la mère qu’elle n’est pas suf­fi­sam­ment.

Alors l’enfant est loin de l’enfant esca­beau du nar­cis­sisme mater­nel. Il n’a pas de pré­nom, il est « l’enfant », cette pré­sence réduite à ses demandes « à côté, à côté », à un désordre, à une alter­nance il dort/il ne dort pas. Il est là jusqu’à l’étouffement : « et même quand il dort elle croit l’entendre, une plainte, une cla­meur, un ordre. »4

Dans ce huis clos quo­ti­dien et cette « dis­so­lu­tion des jours et des nuits », le per­son­nage du roman de C. Fives trouve comme seule res­pi­ra­tion de quit­ter la scène, de s’éclipser, de par­tir de l’appartement alors que son fils dort, pour arpen­ter les rues la nuit, de plus en plus loin, de plus en plus long­temps. La fugue et l’errance comme symp­tômes d’un exil.

Au fil des pages, par petites touches, se dévoile com­ment on passe du tête à tête per­ma­nent au corps à corps violent : « À bout de patience, elle enfon­çait ses ongles dans les petits bras, pas très fort non, juste assez pour qu’il sente sa volonté, qu’il plie sous le joug, qu’il avoue sa défaite. Peine per­due, il redou­blait de cris, de pleurs, de coups de pieds, et ils se retrou­vaient tous les deux à se battre, la mère, le fils, jusqu’à ce qu’elle par­vienne par un ultime coup de force à le fixer dans la pous­sette »5.

Pourtant la vio­lence qui tra­verse ce roman de part en part, c’est d’abord celle qui condamne ce sujet au silence, la fin de non-recevoir que cette mère ren­contre à chaque fois qu’elle tente d’adresser un bout de son malaise, de son désar­roi. Les pro­fes­sion­nels du champ de la petite enfance, son père, jusqu’aux forums de dis­cus­sion où les sup­po­sés pairs – d’autres mamans solos – se révèlent d’une féro­cité presque comique, dévoi­lant l’illusion du lien et de l’adresse sur inter­net. C’est là, à l’envers de la norme et de l’idéal, que la psy­cha­na­lyse d’orientation laca­nienne démontre sa valeur. Car accueillir le sujet, c’est rece­voir tout à la fois la chèvre, la corde et le loup, c’est sur­tout ne pas recu­ler devant ce qui pour cha­cun incarne le réel, mais au contraire s’en ser­vir comme d’une bous­sole.

Florence Hautecoeur

Notes   [ + ]

1. Fives C., Tenir jusqu’à l’aube, Paris, coll. L’Arbalète, Gallimard, 2018.
2. Solano-Suarez E., « Maternité blues, ques­tion à Esthela Solano-Suarez », Hebdo-blog, n°11, publi­ca­tion élec­tro­nique de l’ECF, www.hebdo-blog.fr/maternite-blues-question-a-esthela-solano-suarez/
3. Laurent É., « Institution du fan­tasme, fan­tasmes de l’institution », www.courtil.be/feuillets/PDF/Laurent-f4.pdf
4. Fives C., op. cit., p. 34.
5. Ibid., p. 45.

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1. Fives C., Tenir jusqu’à l’aube, Paris, coll. L’Arbalète, Gallimard, 2018.