Une entame à la violence

Publié paru le 22 jan­vier 2019

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Une entame à la violence

Par Jean-Robert Rabanel

Daniel Roy invi­tait à reprendre, concer­nant l’enfant violent, les deux lois d’ordre dia­lec­tique que Lacan dégage dans son Allocution sur les psy­choses de l’enfant :

« Pour obte­nir un enfant psy­cho­tique il y faut au moins le tra­vail de deux géné­ra­tions, lui-même en étant le fruit à la troisième.

Que si enfin la ques­tion se pose d’une ins­ti­tu­tion qui soit à pro­pre­ment en rap­port avec ce champ de la psy­chose, il s’avère que tou­jours en quelque point à situa­tion variable y pré­vale un rap­port fondé à la liberté »1.

Qu’est-ce qu’un rap­port fondé à la liberté si ce n’est un rap­port qui trouve son fon­de­ment sur la cause du désir – moins celui du père, moins l’Œdipe – telle que l’éthique de la psy­cha­na­lyse nous conduit à la consi­dé­rer, c’est-à-dire moins dans un rap­port du sujet à l’Autre que sur la mise en évi­dence du fan­tasme comme forme d’assujettissement et sur la prise que l’acte psy­cha­na­ly­tique per­met par la pos­si­bi­lité d’extériorisation de l’objet a.

Deux rap­pels.

En 1986–1987 à Nonette, une étude, por­tant sur la struc­ture fami­liale et les psy­choses, asso­ciait les pro­fes­sion­nels de l’institution à des inter­lo­cu­teurs exté­rieurs : des psy­cha­na­lystes membres de l’École de la Cause freu­dienne et des cher­cheurs de l’Institut de recherches mar­xistes. Le thème choisi témoi­gnait du souci d’articulation des pra­tiques sociales et de la psy­cha­na­lyse, dans la mesure même où la famille est bien, comme arti­cu­la­tion de la sub­jec­ti­vité et du lien social, un fait incon­tour­nable. L’étude avait per­mis de mettre en évi­dence la pré­sence, assez régu­liè­re­ment retrou­vée dans les cas de psy­chose de l’enfant, d’une « dis­con­ti­nuité sociale non sym­bo­li­sée » dans les géné­ra­tions pré­cé­dentes. Ainsi la théo­rie laca­nienne de la for­clu­sion du Nom-du-Père démontrait-t-elle sa vali­dité, y com­pris dans le domaine des psy­choses de l’enfant, dans la mesure même où c’est à ce signi­fiant que le sujet doit son ins­crip­tion dans le lien social de discours.

Le second rap­pel est plus personnel.

Dès les pre­mières séances de ma cure, la demande de Lacan m’avait sur­pris : lui écrire ce qu’il devait savoir de mon his­toire et un arbre généa­lo­gique depuis mes grands-parents. J’avais véri­fié alors que c’était une pra­tique de Lacan qui n’était pas excep­tion­nelle. Je dois dire que le refou­le­ment de ce sou­ve­nir m’a évité les conclu­sions hâtives du jeune psy­chiatre que j’étais alors, dont les failles sym­bo­liques, dans sa famille tant du côté du pater­nel que du côté mater­nel, ne man­quaient pas, loin s’en faut.

C’est le cas chez un grand nombre : aujourd’hui, il y a des rup­tures sym­bo­liques dans les familles. C’est ce que Jacques-Alain Miller appelle dans le texte d’orientation de la JIE5 « la psy­chose civi­li­sa­tion­nelle nor­male »2, celle qui carac­té­rise l’Autre qui n’existe pas. À la faveur d’une dis­jonc­tion, l’émancipation de petit devient pos­sible et per­met sa mon­tée au zénith grâce à l’action conju­guée du dis­cours capi­ta­liste et de la science. En 2004, à Comandatuba, J.-A. Miller n’hésite pas à par­ler de « dic­ta­ture du plus-de-jouir », dans sa confé­rence « Une fan­tai­sie »3.

Il pointe là un glis­se­ment pro­gres­sif de Lacan de la néces­sité vers l’impossible, et, en même temps, du pri­mat du sym­bo­lique vers celui du réel, soit une véri­table révo­lu­tion ren­ver­sant un cer­tain ordre entre sym­bo­lique et réel. Ce ren­ver­se­ment est spé­cia­le­ment mar­qué dans la 4ème de cou­ver­ture du Séminaire XIX …ou pire 4. La libido prend le pas sur l’interprétation symbolique.

J.-A. Miller nous rap­pelle com­ment, dans « Subversion du sujet et dia­lec­tique du désir dans l’inconscient freu­dien »Lacan défi­nit la cas­tra­tion : « La cas­tra­tion veut dire que la jouis­sance soit refu­sée, pour qu’elle puisse être atteinte sur l’échelle ren­ver­sée de la Loi du désir. »5

La cas­tra­tion n’est pas ici défi­nie à par­tir du phal­lus, mais direc­te­ment à par­tir de la jouis­sance, c’est-à-dire à par­tir de la pul­sion.  La jouis­sance « doit être refu­sée dans le réel pour être atteinte sous l’égide du sym­bo­lique »6, dit encore J.-A. Miller.

La vio­lence chez l’enfant n’est pas un symp­tôme. Elle est le contraire. Elle est plu­tôt la marque que le refou­le­ment n’a pas opéré. La vio­lence est la satis­fac­tion de la pul­sion de mort. J.-A. Miller recom­mande : « S’agissant de l’enfant violent, ne pas s’hypnotiser sur la cause. Il y a une vio­lence sans pour­quoi qui est à elle-même sa propre rai­son, qui est en elle-même une jouis­sance. »7

Quel trai­te­ment de la pul­sion qui est pul­sion de mort ?

Je sou­haite évo­quer une situa­tion mar­quante du trai­te­ment de la vio­lence, dans l’histoire du CTR Nonette. Pour fêter Noël, tout le monde était ras­sem­blé dans la grande salle de l’institution. J’attendais le moment de l’entrée en scène de la nour­ri­ture. Comme des ser­veurs, les édu­ca­teurs ont apporté, sur des pla­teaux indi­vi­duels, les petits fours et les cana­pés qui accom­pa­gnaient l’apéritif. Certains pen­sion­naires ont esquissé un mou­ve­ment pré­ci­pité pour se ser­vir eux-mêmes sur les pla­teaux. J’ai observé le geste très preste des édu­ca­teurs, spé­cia­le­ment celui de Zoubida Hamoudi qui a court-circuité ce mou­ve­ment par l’esquive, en pre­nant une petite bou­chée sur leur pla­teau, puis en la remet­tant dans la main du « pré­da­teur » ! Le sujet s’en est trouvé sidéré, comme des­saisi de quelque chose. Voulant attra­per l’objet, il se trou­vait encom­bré d’un don. Une satis­fac­tion lui était accor­dée, mais sur le fond d’une cer­taine perte. Le geste très sub­til de l’éducatrice visait à faire le vide en don­nant satisfaction.

Ce mode de trai­te­ment de l’objet, au un par un, a per­mis que tout le temps de l’apéritif se passe for­mi­da­ble­ment bien, dans une atmo­sphère déten­due où la cir­cu­la­tion entre les per­sonnes était fluide, sans la moindre bous­cu­lade. Cela indique que don­ner, c’est pri­ver aussi. Donner une satis­fac­tion vivante, pour pri­ver d’une jouis­sance mor­ti­fère, cela pro­duit un effet de sidé­ra­tion du sujet ; cela per­met aussi d’isoler une jouissance.

Le buf­fet au quo­ti­dien, c’est en fait la répé­ti­tion de ce geste, de ce trai­te­ment de l’objet, dans l’urgence, sans le savoir, au un par un, ité­ra­tion dans le réel. Pas de don sans une perte en même temps. Je pense que c’est un des moteurs essen­tiels de notre pratique.

Aujourd’hui, le mode de satis­fac­tion ne se fonde plus sur l’interdit, mais sur le don d’une satis­fac­tion tout en intro­dui­sant une perte. Cela est para­dig­ma­tique de la cli­nique contemporaine.

Notre cli­nique s’inscrit dans le champ du lan­gage en lien avec la fonc­tion de la parole. C’est ce qui nous dis­tingue radi­ca­le­ment des com­por­te­men­ta­listes. Eux ont aussi l’idée qu’une satis­fac­tion est en jeu, mais c’est dans la pers­pec­tive de réduire l’humain à ses com­por­te­ments. Ici, le geste de satis­faire la pul­sion comme une sorte de subli­ma­tion s’inscrit dans une com­plexité qui est celle du désir humain.

Jean-Robert Rabanel

Notes

1  Lacan J., « Allocution sur les psy­choses de l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 362.
2 Miller J.-A., « Enfants vio­lents », Après l’enfance, Paris, Navarin édi­tions, coll. La petite Girafe, 2017, p. 206.
3 Miller J.-A., « Une fan­tai­sie », confé­rence pro­non­cée au IVe Congrès de l’Association mon­diale de Psychanalyse, 2004 : Mental,n°15, février 2005.
4 Lacan J., Le Séminaire livre XIX …ou pire (1971–1972), Paris, Seuil, 2011.
5 Lacan J., « Subversion du sujet et dia­lec­tique du désir dans l’inconscient freu­dien », Écrits, Paris,Seuil, 1966, p.827.
6 Miller J.-A., « Enfants vio­lents », Après l’enfance, Paris, Navarin édi­tions, coll. La petite Girafe, 2017, p.203.
7 Ibid., p.204.

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