Violence et dia­logue

Publié paru le 22 sep­tembre 2018

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Violence et dia­logue

Par Jean-Pierre Rouillon

L’institution aujourd’hui n’est plus en dehors de la société ; elle ne se pré­sente plus comme un lieu pro­tégé à l’abri des mou­ve­ments qui tra­versent nos socié­tés. Elle est si peu en dehors de la société que le pou­voir sou­haite la dis­soudre dans la société, dans une société où cha­cun se trouve désor­mais res­pon­sable, comp­table plu­tôt, du moindre de ses gestes, de ses com­por­te­ments, de ses actes.

Partout et nulle part

La ques­tion de la vio­lence est au pre­mier plan des pro­blèmes que ren­contre la société aujourd’hui. Alors que les médias ne cessent de la mon­trer, de la dis­sé­quer, d’en débattre, elle devrait être absente, par un curieux tour de passe-passe, des ins­ti­tu­tions qui accueillent des enfants et des adultes pré­sen­tant des troubles de la per­son­na­lité. Toute une série de pro­to­coles visent à la réduire, à l’éliminer, à la conte­nir. Les soi­gnants doivent en être pro­té­gés, ainsi que les pairs des enfants ou des adultes vio­lents. Ce que l’on appelle la vio­lence, qui ne se réduit pas aux agres­sions, aux pas­sages à l’acte, mais qui peut gagner la sphère de la parole, infec­ter les conver­sa­tions, conta­mi­ner les méthodes de mana­ge­ment, est de plus en plus insup­por­table pour le par­lêtre que nous sommes. Lorsqu’elle sur­git, appa­rem­ment sans crier gare, elle peut nous figer dans la posi­tion de vic­time, posi­tion qui délaisse la mise en jeu de l’acte pour s’évanouir dans les mirages de l’être.

Accueillir et répondre au-delà du sym­bo­lique

Au centre de Nonette, nous devons accep­ter ce fait qui relève de l’ordre du réel, d’un réel que l’on tente de cer­ner : pour celui qui n’a le « secours d’aucun dis­cours éta­bli »1, la vio­lence, sous toutes ses formes, est pre­mière. Elle ne sur­vient pas par acci­dent, par erreur, elle n’est pas la mani­fes­ta­tion d’une crise. Elle est pre­mière, c’est d’abord à elle que se confronte celui que nous accueillons et que nous accom­pa­gnons. Dans la plu­part des lieux qui accueillent aujourd’hui ces enfants, ces ado­les­cents et ces adultes, on y répond par une contre-violence, c’est-à-dire par une vio­lence légi­time, celle que nous tenons de la loi, une vio­lence qui contient, qui sépare, qui isole, qui endort. La loi ne s’y pré­sente plus comme un cadre se fon­dant sur la paix, sur l’apaisement. Elle recourt au droit, à la jus­tice, aux forces de l’ordre. Elle se fonde donc sur la vio­lence légi­time qui consti­tue l’État de droit. Ce nou­veau para­digme vient signer l’échec des ins­ti­tu­tions se fon­dant sur le seul sym­bo­lique, sur la croyance à l’efficacité sym­bo­lique, sur le don du sens.

Au contraire de ces ins­ti­tu­tions se fon­dant sur la loi sym­bo­lique, Nonette met la jouis­sance au fon­de­ment de l’institution. Le par­lêtre se défend contre le réel ; il s’en défend, y com­pris en pre­nant la vio­lence comme moyen. La des­truc­tion peut, par moment, être la seule défense pos­sible contre le réel et le par­lêtre peut même s’en satis­faire. Consentir à cela, ce n’est pas figer dans l’être, dans l’être violent, celui qui s’y trouve pris, ce n’est pas l’affronter en face à face, c’est consi­dé­rer avant tout qu’il est par­lêtre et que ce choix d’un moment, d’un temps, d’une séquence, n’est pas le choix d’une vie, d’une exis­tence, mais une réponse ten­tant de bri­ser le mur de la soli­tude lorsque celle-ci s’égale à la détresse abso­lue. Nous répon­dons alors, comme Jacques-Alain Miller l’indique dans son texte « Enfants vio­lents », par la dou­ceur. Il ne s’agit pas d’une dou­ceur triom­phante, la dou­ceur de celui qui, dis­po­sant de la force, peut faire une fleur à son ennemi. Il s’agit de la dou­ceur de celui qui a erré sur les rivages de la soli­tude, de la dou­ceur humble de celui qui peut, par sa pré­sence, témoi­gner du trau­ma­tisme de la ren­contre avec la langue.

Dans ce moment où le dia­logue semble rompu avant même d’avoir existé, il s’agit de tis­ser les fils d’un dia­logue se tres­sant dans la matière même des équi­voques dont l’existence du par­lêtre garde la trace. Il ne s’agit plus de faire réson­ner la vio­lence comme des­tin, de l’arraisonner à par­tir d’une vio­lence légi­time, mais de lui oppo­ser la « réson de lalangue »2 au lieu même du « trou­ma­tisme »3 qui en recèle l’origine.

Jean-Pierre Rouillon

Notes   [ + ]

1. Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 474.
2. Lacan J., Je parle aux murs, Paris, Seuil, 2011, p. 94.
3. Lacan J., Le Séminaire, livre xxi, « Les non-dupes errent », leçon du 19 février 1974, inédit.

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