Violences ordi­naires dans la cour de récréa­tion, À pro­pos du film Récréations de Claire Simon

Publié paru le 19 février 2019

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Violences ordi­naires dans la cour de récréa­tion, À pro­pos du film Récréations de Claire Simon

Par Hélène Girard et Christine Maugin

Ce film1 fait l’effet d’une claque à ceux qui auraient oublié que la vio­lence existe dès le plus jeune âge. Sorti en 1998, ce docu­men­taire conserve toute son actua­lité et livre un pré­cieux témoi­gnage sur les petites et grandes tra­gé­dies qui se jouent dans la cour de récréa­tion en mater­nelle. La cinéaste s’appuie sur un dis­po­si­tif assez inédit. En pre­nant le parti de fil­mer les enfants au plus près de leurs jeux, sans jamais inter­ve­nir, Claire Simon met l’objectif sur la « ten­dance native de l’homme à “la méchan­ceté”, à l’agression »2 dont Freud par­lait déjà dans Malaise dans la civi­li­sa­tion. Le pro­pos est sub­ver­sif. En effet, com­ment ima­gi­ner que nos jolies têtes blondes puissent vou­loir faire mal, puissent être habi­tées d’agressivité et de vio­lence envers les autres autant qu’envers elles-mêmes ? C’est là que réside sans doute la réus­site de ce docu­men­taire qui attrape, tout en finesse, la vio­lence ordi­naire de l’enfance, en témoi­gnant de ce qui est à tra­ver­ser pour gran­dir et vivre avec les autres.

Claire Simon a indi­qué qu’elle avait filmé com­ment « ils jouent la vie avant de la vivre ». Nous sai­sis­sons alors com­ment « la vio­lence est un res­sort com­mun de la pul­sion de mort pour chaque par­lêtre »3 et qu’il s’agit de trou­ver com­ment « la domp­ter », pour qu’elle puisse prendre une nou­velle forme, plus vivable, c’est-à-dire bor­der la jouis­sance, enser­rer le réel par l’usage des sem­blants.

Malmener l’autre, être mal­mené, se mal­me­ner, dans le fond la vio­lence n’est jamais que de soi. C’est effec­ti­ve­ment ce que, face aux injonc­tions de ses copines – « allez saute ! je vais te mon­trer, c’est pour­tant fas­toche, tout le monde sait le faire, à ton âge, Myriam, elle est plus petite que toi et elle y arrive ! » – Nathalie essaye inlas­sa­ble­ment de faire comme les autres petites filles et s’inflige une vio­lence qui n’a d’égale que ses conver­sions soma­tiques – « ça me brûle, il me faut un mou­choir » – ses appels vains – « je veux ma maman » – et ses dépré­cia­tions – « j’ai peur, je suis trop petite ». Ce n’est que lorsqu’elle peut dire : « Je crois que c’est dans ma tête » – nous ensei­gnant qu’effectivement la vio­lence est d’abord le trai­te­ment de la pul­sion dans son rap­port à son corps propre – qu’elle pourra s’ouvrir à une solu­tion pas comme les autres, sa propre ten­ta­tive, une construc­tion sin­gu­lière à par­tir de ses pos­sibles, pour fran­chir la dif­fi­culté qu’elle ren­con­trait et ainsi prendre sa petite revanche : « Elle a un peu raté Adela. » En effet, sa cama­rade de jeu ne réus­sit pas le saut elle-même !

On apprend aussi com­bien cer­tains objets pro­duisent des jouis­sances par­ti­cu­lières qui peuvent, tel que Lacan nous l’enseigne dans son texte sur L’agressivité en psy­cha­na­lyse4, déclen­cher la jalou­sie. Ce n’est pas tant celle ou celui qui a les bâtons qui est jalousé, mais la jouis­sance que cela lui pro­cure. Ainsi cette jeune fille qui demande à ses copines de ramas­ser tous les bâtons et les lance ensuite en disant :« Je vou­lais faire ça ». Alexandre, lui, construit sa mai­son et fait de l’électricité. Quiconque vien­dra le contrer dans son pro­jet se fera expul­ser vio­lem­ment de la scène. La petite fille qui se pro­pose de l’accompagner, et ainsi bor­der sa jouis­sance en l’introduisant au jeu du par­tage, obtien­dra un : « On dirait qu’on s’est mariés. ».

Pourquoi attaque-t-on l’autre ? Thomas nous l’enseigne. Il main­tient ses copains en pri­son, mais lorsque ceux-ci s’enfuient, c’est un défer­le­ment de coups qu’il encaisse : « Il vou­lait nous mettre en pri­son, alors on l’a atta­qué ». Si le jeu de la pri­son per­met aux gar­çons, par le biais du sem­blant, de bor­der le réel auquel ils ont affaire, on voit com­ment, une fois le jeu fini, le réel se déchaîne et la vio­lence sur­git. Thomas deve­nant réel­le­ment celui qui a voulu les mettre en pri­son est roué de coups. Heureusement, Thomas garde une petite récom­pense : trois filles lui prennent la main et le rac­com­pagnent dans la classe.

Hélène Girard et Christine Maugin5

Notes   [ + ]

1. Récréations, film docu­men­taire de Claire Simon, 1998.
2. Freud S., Malaise dans la civi­li­sa­tion, Paris, PUF, 1971, p. 75.
3. Introduction à la biblio­gra­phie de la 5èmeJournée d’étude de l’Institut psy­cha­na­ly­tique de l’Enfant,  institut-enfant.fr/bibliographie/
4. Lacan J., « L’agressivité en psy­cha­na­lyse », Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 114.
5. Hélène Girard est res­pon­sable du cycle Cinéma et Psychanalyse à Châteauroux, qui pro­pose cette année quatre films sur le thème « Enfants vio­lents », en lien avec la jour­née de l’Institut psy­cha­na­ly­tique de l’Enfant. Christine Maugin, psy­cha­na­lyste, membre de l’ECF et coor­di­na­trice de la Diagonale fran­co­phone du Nouveau Réseau CEREDA, a été accueillie pour conver­ser autour du film Récréations de Claire Simon.

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1. Récréations, film documentaire de Claire Simon, 1998.