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Cédric casse tout autour de lui. À neuf ans, il est au bord du renvoi de l’école primaire. Lorsque je le rencontre, il garde le silence. Il maintient obstinément la tête baissée, il refuse d’expliquer ce qui lui arrive, et même il se met à me tourner le dos. Il ne répond à aucune de mes questions, s’enfermant toujours plus dans un mutisme résolu et crispé.

Cela ne peut s’éterniser, je cherche une ouverture. Je lui fais part d’une idée qui me vient en désespoir de cause : « Tout ce qui t’arrive, ce n’est pas toi… » Il se retourne brusquement, me darde un regard à la fois dur et surpris, et me répond tout à trac : « Comment le savez-vous ? » Je lui indique alors que ce sont des choses qui peuvent arriver et qu’il n’y peut rien. Il se détend, il m’adresse un regard suppliant pour quêter auprès de moi l’assurance qu’il peut parler, et se lance : « Je reçois des ordres, de tuer un copain, d’étrangler ma sœur. J’entends : “tue-le, casse-le, sinon tout va sauter, il faut sauver la planète”. Je suis relié à un centre dans l’espace. »

Cédric est paniqué, il m’explique qu’il a cherché des moyens de négocier avec les voix qui le harcèlent, mais quelquefois ce n’est pas possible. Il est soulagé de livrer ce qui le rend violent.

C’est la première fois qu’il peut dire à quelqu’un ce qui le met à mal et suscite de sa part de nombreux passages à l’acte : il est le jouet de forces auxquelles il doit se plier malgré une lutte incessante. Il est à cran, mais de m’en avoir parlé, il se sent un peu moins seul, d’autant qu’il reçoit la promesse de pouvoir continuer à confier ce qui lui arrive.

Progressivement, les hallucinations se sont apaisées pour laisser place à la formulation des intérêts qu’il pouvait souhaiter développer, en faisant de son délire matière à lien social, en exerçant sa curiosité pour l’astronomie, l’écologie, et tout ce qui pouvait concourir à « sauver la planète ».

Ainsi, en l’occurrence, la violence n’était pas à traiter en tant que telle, car elle n’était qu’un effet des hallucinations et des éléments délirants très prégnants qui contraignaient Cédric à accomplir des actes violents. C’est la psychose en tant que telle qui est à traiter, c’est quelque chose de brûlant pour lui, une expérience déréalisante, qui le met hors-jeu, qui le rend étranger aux autres, détenteur d’un secret impossible à confier, car hors de toute compréhension, pour lui-même comme pour les autres.

C’est pourquoi il s’est montré très réticent à me parler au début de notre rencontre, cachant soigneusement les phénomènes élémentaires qui le traversaient, tant cela le plongeait dans la perplexité, mais on avait pu percevoir lors du premier entretien à quel point il contenait à grand peine une violence prête à exploser. Le seul fait de consentir à en parler a eu un effet de soulagement pour lui et il a pu témoigner de l’insupportable de cette expérience ineffable. La rencontre de l’analyste lui a permis de trouver comment faire lien social à partir des éléments délirants qui le hantaient, en leur donnant un sens partageable.

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