Quatre pers­pec­tives sur la dif­fé­rence sexuelle

Texte publié le 2 mai 2019

Quatre pers­pec­tives sur la dif­fé­rence sexuelle

Texte publié le 2 mai 2019

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Quatre pers­pec­tives sur la dif­fé­rence sexuelle

Par Daniel Roy

Tous les deux ans, le Comité d’initiative de l’Institut de l’Enfant sou­met à Jacques-Alain Miller des pro­po­si­tions de thème pour sa pro­chaine Journée. Pour 2021, une seule pro­po­si­tion – « La dif­fé­rence sexuelle » – a fait l’unanimité. J.-A. Miller a donné son appro­ba­tion et nous en a confié, à Marie-Hélène Brousse et moi-même, la pré­sen­ta­tion. Si le texte d’orientation que nous atten­dions, comme habi­tuel­le­ment, va nous man­quer, j’y vois pour ma part l’invite faite à cha­cun d’entre nous, ainsi qu’aux groupes et réseaux du Champ freu­dien, de pro­duire un savoir qui fasse poids face aux bou­le­ver­se­ments rapides de la cli­nique. Ces der­niers, spé­cia­le­ment sen­sibles dans le champ de l’enfance, témoignent de la dérive dans les conti­nents de nos convic­tions – les sem­blants qui nous main­tiennent – et de nos habi­tudes – les jouis­sances qui nous conviennent –, dérive qui pro­duit des lignes de faille et des zones de frac­ture. La dif­fé­rence sexuelle est le nom de l’une de ces zones privilégiées.

Le psy­cha­na­lyste, ni gar­dien du temple ni libé­ra­teur moral

Entrant dans le monde qui le pré­cède, chaque enfant est le pre­mier à être confronté à cette faille ; il en por­tera désor­mais la marque d’origine, ins­crite dans la langue sous les noms dif­fé­rents de « gar­çon » et de « fille », « homme » et « femme ». Mais cette zone sex and gen­der estdeve­nue incer­taine et objet d’un enjeu entre cou­rants contraires. Cet enjeu est tout spé­cia­le­ment repré­senté aujourd’hui, dans les médias et dans la cli­nique, par la détresse et le dis­cours d’enfants dits « trans­genres ». Ils ne se recon­naissent pas dans le sexe qui leur est assi­gné et affirment très tôt la convic­tion d’être nés dans le « mau­vais corps » ou dans un « faux corps ». Nous aurons à nous ensei­gner du fait que ces enfants font entendre comme pre­mière demande un chan­ge­ment de pré­nom pour un autre qu’ils ont eux-mêmes choisi. Nous nous inter­ro­ge­rons sur cette sol­li­ci­ta­tion adres­sée à la famille, au corps social, puis juri­dique, de leur pro­cu­rer une iden­tité sexuelle qui soit stable et neuve, intro­dui­sant ainsi un régime déro­ga­toire à la loi com­mune qui réfère l’assignation du sexe, de même que le nom et la filia­tion, à l’effet d’un dire, d’une décla­ra­tion, de la part de qui se porte res­pon­sable de l’arrivée d’un nou­vel être par­lant dans le monde.

Ce fait, cli­ni­que­ment avéré, qu’un sujet puisse ne pas vou­loir en pas­ser par cette voie com­mune nous invite à recon­si­dé­rer celle-ci et à inter­ro­ger les iden­ti­fi­ca­tions sexuelles. D’un côté, elles paraissent se déduire « natu­rel­le­ment » de la dif­fé­rence entre les sexes, et, de l’autre, semblent venir la sou­te­nir, la confor­ter et l’inscrire dans le marbre d’un ordre sym­bo­lique. Les psy­cha­na­lystes sont régu­liè­re­ment inter­pel­lés sur cette ques­tion, soit comme gar­diens du temple œdi­pien, soit comme pro­pa­ga­teurs du libé­ra­lisme moral le plus débridé.

Notre voie, à l’Institut de l’Enfant et dans le Champ freu­dien, consiste à confron­ter notre pra­tique, notre cli­nique, aux pistes ouvertes par Freud et par Lacan. Sont-elles tou­jours d’actualité ? Apportent-t-elles des réponses qui valent face aux empê­che­ments, aux embar­ras et aux émois ren­con­trés par les enfants, par leurs parents et leurs édu­ca­teurs ? Proposons quatre pers­pec­tives sur « la dif­fé­rence sexuelle », pré­le­vées dans les œuvres de Freud et de Lacan, en nous réfé­rant à la lec­ture qu’en fait J.-A. Miller, en par­ti­cu­lier dans son texte « Les six para­digmes de la jouis­sance »1.

Nouveau et sin­gu­lier : le sexuel fait la différence !

La pre­mière pers­pec­tive est celle prise par Freud dans la pré­face à ses Trois essais sur la théo­rie sexuelle, en 1910. Il y exprime son vœu que « ce livre passe de mode rapi­de­ment à mesure que les nou­veau­tés qu’il apporta jadis auront été uni­ver­sel­le­ment admises »2. Mais, dans les deux pré­faces sui­vantes, en 1915 et 1920, il constate que ce vœu n’a pas été exaucé et que la récep­tion de sa théo­rie sexuelle s’est dis­tri­buée entre accu­sa­tions de pan­sexua­lisme et résis­tance affir­mée à cette par­tie de sa décou­verte. Le fac­teur sexuel, tel qu’il l’introduit dans le dis­cours uni­ver­sel, est de fait une nou­veauté qui ne peut pas être « uni­ver­sel­le­ment admise ». Nouveau et sin­gu­lier, tel est le carac­tère même du sexuel tel qu’il se pré­sente dans la cure ana­ly­tique. La posi­tion que le sujet, dès l’enfance, prend par rap­port à cet élé­ment de nou­veauté et cet élé­ment de sin­gu­la­rité, intro­duit pour lui le germe de sa dif­fé­rence abso­lue. Ceci est fon­da­men­tal dans une cure, mais éga­le­ment au niveau de la civi­li­sa­tion, car cela signi­fie qu’il existe une dif­fé­rence qui ne prend pas son ori­gine dans une ségré­ga­tion, contrai­re­ment à toutes les autres dif­fé­rences que le social produit.

Cela intro­duit une dif­fi­culté par­ti­cu­lière : aucun code ne per­met au sujet de déchif­frer ce qui lui arrive et dont il ne sait pour­quoi cela lui arrive, ni ce que cela veut dire. Pourtant, il en a la charge. Et c’est vis-à-vis de cette faille que vont se construire les théo­ries sexuelles infan­tiles et que vont s’édifier les diverses iden­ti­fi­ca­tions de l’enfance. Ainsi, avec Freud, le sexuel fait la dif­fé­rence et cette posi­tion radi­cale donne son style à l’action du psy­cha­na­lyste : pré­ser­ver cette sin­gu­la­rité, bor­der cette nou­veauté quand elle fait trop violence.

Le phal­lus : un organe bien particulier

La deuxième pers­pec­tive s’ouvre en 1923 avec le texte qui s’intitule « L’organisation géni­tale infan­tile »3 et se pour­suit en 1925 avec « Quelques consé­quences psy­chiques de la dif­fé­rence ana­to­mique entre les sexes »4. L’acteur nou­veau y est un organe tout à fait par­ti­cu­lier, le phal­lus, qui, aux dires de Freud, exerce un « pri­mat » sur la vie sexuelle infan­tile pour les deux sexes. Il est par­ti­cu­lier parce qu’il ne tient son effi­ca­cité que d’être pos­si­ble­ment perdu. C’est ce que Freud nomme « la cas­tra­tion » et la phase phal­lique est le moment où cha­cune et cha­cun sont appe­lés à prendre posi­tion par rap­port à la valeur d’usage de cet organe pour eux. Un siècle de psy­cho­lo­gie en a émoussé le tran­chant. C’est une zone de tur­bu­lences dans laquelle entrent gar­çons et filles :

– Les gar­çons avec angoisse et sous la menace, du fait d’être por­teurs de ce qui doit être perdu pour fon­der la dif­fé­rence. Quelle valeur alors accor­der à ce qu’ils croient avoir ? Les satis­fac­tions pul­sion­nelles pré­sentes ne viennent-elles pas démen­tir les pro­messes d’avenir ?

– Pour les filles, com­ment la valeur qu’elles accordent à leur « n’avoir pas » va-t-elle déter­mi­ner leur posi­tion ? Acceptation tein­tée d’infériorité et virant au renon­ce­ment ? Ou bien ouvrant à un usage du manque allant de l’attente jusqu’à la pré­fé­rence abso­lue don­née à ce manque ? Ou encore posi­tion de révolte qui la fait entrer, comme le gar­çon, dans un monde de menace ?

Ce n’est pas un hasard si cette pers­pec­tive se ter­mine sur les textes de Freud qui traitent de la fémi­nité5 et de très nom­breux textes de ses élèves femmes6, car elle fait appa­raître un point de fuite : ne pas avoir ce qu’il fau­drait pour éta­lon­ner la dif­fé­rence met la fille dans la posi­tion d’être sous le coup de la dif­fé­rence, sans dis­po­ser des moyens pour y faire limite dans son corps propre. Lacan dési­gnera ce moment « la que­relle du phal­lus »7. Pas éton­nant, un seul phal­lus pour deux sexes, c’est la guerre assu­rée ! Elle conti­nue­rait encore, à en croire les jour­naux et les gen­der stu­dies…, mais devons-nous les croire ?

Face à l’épreuve du désir de l’Autre

La troi­sième pers­pec­tiveest éla­bo­rée par Lacan entre 1956 et 1959, avec ses Séminaires La rela­tion d’objet, Les for­ma­tions de l’inconscientet Le désir et son inter­pré­ta­tion8, et dans son texte de 1958 « La signi­fi­ca­tion du phal­lus » dans lequel il pro­pose une solu­tion par le haut à la que­relle du phal­lus. Il fait de ce der­nier un tiers terme, qui va être l’axe autour duquel peut s’opérer une répar­ti­tion dia­lec­tique entre homme et femme. Mais quel est donc ce phal­lus dont il peut dire, répon­dant à Freud, que les faits cli­niques « démontrent une rela­tion du sujet au phal­lus qui s’établit sans égard à la dif­fé­rence ana­to­mique des sexes »9 ? Ce tiers terme, c’est le phal­lus comme signi­fiant, signi­fiant du désir de l’Autre. Selon Lacan, la posi­tion struc­tu­rale ini­tiale de l’enfant est qu’il veut être le phal­lus pour satis­faire le désir de la mère, et non qu’il veuille l’avoir ou qu’il consente ou non à l’avoir ou ne pas l’avoir. C’est ce qu’il nomme « l’épreuve du désir de l’Autre » dont il va dire que « la cli­nique nous montre qu’elle n’est pas déci­sive en tant que le sujet y apprend si lui-même a ou non le phal­lus réel, mais en tant qu’il apprend que la mère ne l’a pas »10. Cette « épreuve » se pré­sente ainsi comme la voie de construc­tion d’un objet inexis­tant, de la pré­sence d’une absence. La ren­contre avec le « phal­lus de la mère » désigne un moment essen­tiel de la cure de l’enfant, où se répète dans le trans­fert cette énigme du Que me veut-il ?qui va être le moteur de la cure. Elle désigne aussi bien le moment où « le sujet découvre que l’Autre ne sait pas »11.

Mais si ce phal­lus prend pos­si­ble­ment en charge tout ce qu’il y a de sexuel dans la dif­fé­rence, et si, pour répondre « à ce phal­lus, ce que l’enfant a ne vaut pas mieux que ce qu’il n’a pas »12, alors qu’a‑t‑il à offrir ? Qu’en est-il de la pul­sion sexuelle, de ses objets et des évé­ne­ments de corps qui font trace de son impact, toutes choses qui échappent à l’Autre et qui sont au fon­de­ment de la soli­tude et de la différence ?

Comment s’inscrire dans le dis­cours sexuel ?

La qua­trième pers­pec­tive prend forme dans l’enseignement de Lacan des années 1970–1972 – Séminaires xviii et xix13 – où il refor­mule les coor­don­nées de l’inscription de chaque être par­lant dans ce qu’il nomme alors « le dis­cours sexuel ». Toutes les pers­pec­tives pré­cé­dentes sont pré­sentes et pour­tant rien n’est pareil. Qu’est-ce qui a changé ?

Répartition et distinction

Lacan part d’un constat : « l’on attend pas du tout la phase phal­lique pour dis­tin­guer une petite fille d’un petit gar­çon, déjà bien avant ils ne sont pas du tout pareils. Là on s’émerveille »14. Il y a bien une dif­fé­rence, mais elle n’est pas « sexuelle », car si dif­fé­rence sexuelle il y avait, elle éta­bli­rait en effet un rap­port entre les deux sexes, un rap­port de dif­fé­rence. Cette soi-disant « dif­fé­rence » répond au fait réel qu’« à l’âge adulte, il est du des­tin des êtres par­lants de se répar­tir entre hommes et femmes »15. C’est une répar­ti­tion, non pas ana­to­mique, mais de pur sem­blant : « ce qui défi­nit l’homme, c’est son rap­port à la femme et inver­se­ment »16. En tant que nom­més « homme » ou « femme », ils n’ont pas d’autre exis­tence que signi­fiante. Ce sont les sem­blants par excel­lence. Et c’est en tant que tels qu’ils s’abordent, comme l’exploitent si bien les sites de rencontre.

C’est en se fon­dant sur cette « répar­ti­tion » entre homme et femme que gar­çons et filles se dis­tinguent, et plus pré­ci­sé­ment qu’« on les dis­tingue » dans le dis­cours, dès leur venue au monde. C’est ce qui fait que « cette dif­fé­rence qui s’impose comme native est en effet bien natu­relle »17, dira Lacan. Ce qui est enre­gis­tré ainsi comme dif­fé­rence est en son fond une dis­tinc­tion, comme un titre de noblesse ou une assi­gna­tion insup­por­table : il y a les « dis­tin­guées filles » et les « dis­tin­gués gar­çons ». D’où vient alors que cette dis­tinc­tion de pur sem­blant prenne pour le sujet valeur réelle de jouis­sance sexuelle ?

Solidarité des semblants

J.-A. Miller avait mis en valeur dans son texte « En direc­tion de l’adolescence » l’expression de Lacan « l’immixtion de l’adulte dans l’enfant » pour signa­ler « qu’il y a comme une anti­ci­pa­tion de la posi­tion adulte chez l’enfant »18. Nous l’appliquons ici à cette dis­tinc­tion gar­çon / fille qui s’opère à par­tir de la répar­ti­tion à l’étage supé­rieur homme / femme.

Un pre­mier aspect de cette immix­tion est que les iden­ti­fi­ca­tions sexuées sont tou­jours dépen­dantes de sem­blants : tout ce qui va cher­cher à faire consis­ter une iden­tité sexuelle, virile ou fémi­nine, va imman­qua­ble­ment se déployer dans la dimen­sion de la parade ou de la mas­ca­rade. C’est là la dimen­sion dite aujourd’hui du « genre ».

L’autre dimen­sion, plus fon­da­men­tale, repose sur le fait que, du côté de l’adulte, la jouis­sance dite sexuelle se trouve « soli­daire d’un sem­blant ». Ainsi, dans une « situa­tion réelle », c’est-à-dire chaque fois que le sujet est convo­qué comme homme ou comme femme, ces sem­blants ont une effi­ca­cité réelle qui se pro­duit comme obs­tacle entre les deux.

Il y a une thèse forte de Lacan : dans la ren­contre des corps sexués, « le réel de la jouis­sance sexuelle, en tant qu’elle est déta­chée comme telle, c’est le phal­lus »19. Le phal­lus est là « l’obstacle » qui est fait au rap­port entre les sexes et donc à « la bipo­la­rité sexuelle »20. Il n’est pas le nom de la jouis­sance sexuelle dans le rap­port d’un sexe à l’autre – c’est là la pro­messe de la por­no­gra­phie, qui a pris le relai du fan­tasme –, mais bien plu­tôt l’index de la jouis­sance sexuelle en tant qu’elle s’interpose entre un sexe et l’autre. Le phal­lus perd ici son sta­tut de signi­fiant de la pré­sence du sexuel, mais il y gagne sa fonc­tion de signi­fié de la jouis­sance : c’est l’effet de sur­prise de la cure ana­ly­tique, selon Lacan.

L’immixtion de l’adulte dans l’enfant, c’est ici le fait que l’enfant va être conduit à être dis­tin­gué et à se dis­tin­guer fille ou gar­çon en fonc­tion de ce sem­blant consti­tué à l’âge adulte selon une autre logique et une autre éco­no­mie de jouis­sance que celle qui pré­vaut dans l’enfance. Comment va-t-il en tenir compte, alors qu’on ne lui demande pas encore de régler « le prix qu’aura pris dans la suite la petite dif­fé­rence »21 ? S’établit ici une soli­da­rité de sem­blant entre les géné­ra­tions, soli­da­rité qui indique et voile à la fois le réel de la jouis­sance en jeu et qui donne sa consis­tance à la struc­ture fami­liale, sous ses moda­li­tés si diverses. La famille appa­raît ainsi à la fois comme le lieu où se trans­met la faille du sexuel et celui où elle la masque, ici sans la média­tion de l’Œdipe, mais pas sans la cas­tra­tion, ici cas­tra­tion de jouissance.

Notre accueil et notre tra­vail auprès des familles actuelles trou­ve­ront à s’éclairer de ce qui s’élabore à cette place. Il s’y indique la constance de la dimen­sion de « reli­gion pri­vée » qui peut four­nir une consis­tance à cha­cune : à la fois mons­tra­tion de la jouis­sance et rites qui la sacri­fient aux fins d’en per­pé­tuer l’existence. Mais c’est aussi la pos­si­bi­lité offerte aux hommes et aux femmes du siècle de ne pas s’effacer ou se cacher der­rière les figures de la pater­nité, de la mater­nité ou de la paren­ta­lité. C’est uni­que­ment cela qui peut ouvrir à de nou­velles façons d’être père et d’être mère, sans stan­dard préa­lable, ce qui n’est pas sans angois­ser celles et ceux qui s’y engagent.

La crise du phallus

Garçons et filles sont dis­tin­gués à par­tir d’un choix de jouis­sance, celui qui déter­mine les posi­tions homme ou femme, qui se fait pas­ser pour une répar­ti­tion signi­fiante : c’est ce que Lacan appelle « l’erreur com­mune »22. Cette erreur importe à tout moment dans la sub­jec­ti­vité une situa­tion de « crise », c’est-à-dire de choix. Lacan reprend là les coor­don­nées freu­diennes de la phase phal­lique pour en déli­vrer la logique. « La vérité à laquelle il n’est pas un de ces jeunes êtres par­lants qui n’ait à faire face, c’est qu’il y en a qui n’en ont pas, de phal­lus. Double intru­sion au manque, parce qu’il y en a qui n’en n’ont pas et puis, cette vérité man­quait jusqu’à pré­sent. »23. Ce qu’il y a de nou­veau est là à situer dans la dimen­sion d’événement dans le champ de la vérité : « à une vérité nou­velle, on ne peut se conten­ter de faire sa place, car c’est de prendre notre place en elle qu’il s’agit. Elle exige qu’on se dérange »24.

Dans cette pers­pec­tive, ladite crise n’est pas chro­no­lo­gique mais logique, au sens où elle est tou­jours actuelle. On ne s’y habi­tue pas, il n’y a pas d’âge pour cela. Cette double intru­sion du manque est acti­vée à chaque fois que le sujet a à prendre place dans une « situa­tion réelle » où son désir et sa jouis­sance sont inté­res­sés, où il est confronté à l’énigme du désir de l’Autre ou à l’insistance de sa demande, à son amour ou à sa haine, ou à la pré­sence de sa jouis­sance, que cette situa­tion réelle le concerne, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment, par iden­ti­fi­ca­tion à un tiers.

La crise de la phase phal­lique peut alors être consi­dé­rée comme crise du phal­lus lui-même qui, au moment où il passe au sem­blant, devient ins­tru­ment de la fonc­tion cas­tra­tion pour l’être par­lant chaque fois qu’il relève le gant de son iden­ti­fi­ca­tion sexuelle, adulte ou enfant.

Identifications et symptômes

Une iden­ti­fi­ca­tion sexuelle, que ce soit « fille » ou « gar­çon », « homme » ou « femme », n’est-elle pas tou­jours une iden­ti­fi­ca­tion de crise ? Trois rai­sons à cela :

– elle est instable, car elle pro­jette le corps par­lant dans l’univers des sem­blants, ce qui ne s’opère pas sans perte, une perte sans garan­tie, qui se nomme « castration » ;

– elle est tou­jours actuelle, au sens où elle s’opère d’un choix hic et nunc ;

– elle est tou­jours symp­to­ma­tique, dans la mesure où les sem­blants convo­qués échouent à ins­crire la jouis­sance en jeu, jouis­sance sexuelle tou­jours en excès dans l’économie de la jouis­sance du corps propre ; elle sou­ligne la dis­cor­dance entre les sem­blants et la jouissance.

N’est-ce pas dans un tel moment de crise que le psy­cha­na­lyste ou le pra­ti­cien sont sol­li­ci­tés pour l’un de ces troubles de l’enfance qui pro­li­fèrent aujourd’hui sous des déno­mi­na­tions qui sont des habillages d’experts ? N’avons-nous pas à en faire réson­ner la valeur d’inhibition, de symp­tôme ou d’angoisse pour l’enfant ? Ces divers troubles ne sont-ils pas en effet réponses et défenses face à ce moment de crise où se voit ébran­lée l’identification phal­lique qui sou­te­nait jusqu’alors cet enfant-là ? Devons-nous consi­dé­rer que cette iden­ti­fi­ca­tion phal­lique – tou­jours dis­po­nible au temps de l’enfance et actuel­le­ment pri­vi­lé­giée au sein de la famille et dans le dis­cours cou­rant – per­met réel­le­ment à un enfant de se tenir à dis­tance des enjeux de l’identification sexuelle ? Ne devons-nous pas consi­dé­rer plu­tôt la crise du phal­lus comme le moment fon­da­men­tal où se symp­to­ma­tise la vie de l’enfant, où il com­mence à apprendre le régime sin­tho­ma­tiquede son ins­crip­tion dans le dis­cours sexuel ? « L’identification sexuelle ne consiste pas à se croire homme ou femme, mais à tenir compte qu’il y ait des femmes, pour le gar­çon – qu’il y ait des hommes, pour la fille. »25. Il y a mani­fes­te­ment plu­sieurs façons d’en tenir compte, et qui ne sont en aucune façon normées.

Voilà au fond le nou­veau dealdans lequel sont enga­gés gar­çons et filles de notre temps, désor­mais plus direc­te­ment confron­tés aux embrouilles de la cas­tra­tion telles qu’elles s’incarnent chez les hommes et les femmes qui les entourent et les accueillent. Cette faille prend nom dans la langue qui est par­lée à l’enfant et dans laquelle il est parlé – le nom de « la dif­fé­rence sexuelle » –, au risque de tous les mal­en­ten­dus et de toutes les erreurs. Nous ne les dénon­çons pas comme étant des fic­tions, bien au contraire, et accueillons comme telles les fic­tions de l’enfant qui nous parle, fic­tions qui portent la marque de la dif­fé­rence abso­lue qu’elles contiennent, tou­jours sexuelle.

Dans son texte « L’enfant et le savoir », J.-A. Miller nous a donné le vec­teur qui guide notre action : « Il appar­tient à l’Institut de l’Enfant de res­ti­tuer la place du savoir de l’enfant, de ce que les enfants savent. »26.Pour les deux ans à venir, nous allons donc nous ensei­gner de ce que les enfants, filles et gar­çons, savent de la dif­fé­rence sexuelle, de ce qu’ils veulent ou ne veulent pas en savoir, de ce qu’ils peuvent et ne peuvent pas savoir.

(Texte éta­bli par Hervé Damase avec Frédérique Bouvet, relu par l’auteur)

Notes

1 Miller J.-A., « Les six para­digmes de la jouis­sance », La Cause freu­dienne n° 43, octobre 1999, p. 7–29.
2 Freud S., Trois essais sur la théo­rie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987, p. 27.
3 Freud S., « L’organisation géni­tale infan­tile » 1923, La vie sexuelle, Paris, puf, 1969, p. 113–122.
4 Freud S., « Quelques consé­quences psy­chiques de la dif­fé­rence ana­to­mique entre les sexes », La vie sexuelle, >Paris, puf, 1969.
5 Freud S., « La fémi­nité » [1931] & « Sur la fémi­nité » [1932], Nouvelles confé­rences d’introduction à la psy­cha­na­lyse, Paris, Gallimard, 1987.
6 Cf. Hamon M.-C., Pourquoi les femmes aiment-elles les hommes ?, Paris, Seuil, 1992 & Féminité Mascarade, études psy­cha­na­ly­tiques réunies par M.-C. Hamon, Paris, Seuil, 1994.
7 Lacan J., « La signi­fi­ca­tion du phal­lus », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 686. À ce pro­pos, lire les deux articles de réfé­rence de Pierre Naveau : « La que­relle du phal­lus », La Cause freu­dienne n° 24, jan­vier 1993, p. 12–16, et « La comé­die du phal­lus », La Cause du désir n° 95, avril 2017, p. 25–32.
8 Lacan J., Le Séminaire, livre iv, La rela­tion d’objet, Paris, Seuil, 1994 ; Le Séminaire, livre v, Les for­ma­tions de l’inconscient, Paris, Seuil, 1998 ; Le Séminaire, livre vi, Le désir et son inter­pré­ta­tion, Paris, La Martinière / Le Champ freu­dien, 2013.
9 Lacan J., « La signi­fi­ca­tion du phal­lus », op. cit., p. 686.
10 Ibid., p. 693.
11 Cf. Miller J.-A., « Interpréter l’enfant », Paris, Navarin, Collection de la petite Girafe n° 3, 2015, p. 24.
12 Lacan J., « La signi­fi­ca­tion du phal­lus », op. cit., p. 693.
13 Lacan J., Le Séminaire, livre xviii, D’un dis­cours qui ne serait pas du sem­blant, Paris, Seuil, 2006 & Le Séminaire, livre xix, … Ou pire, Paris, Seuil, 2011.
14 Lacan J., Le Séminaire, livre xviii, op. cit., p. 31.
15 Ibid., p. 31.
16 Ibid., p. 31–32.
17 Lacan J., Le Séminaire, livre xix, op. cit., p. 15.
18 Miller J.-A., « En direc­tion de l’adolescence », Après l’enfance, Paris, Navarin, Collection de la petite Girafe n° 4, 2017, p. 19.
19, 23 Lacan J., Le Séminaire, livre xviii, op. cit., p. 34.
20 Ibid., p. 67.
21 Lacan J., Le Séminaire, livre xix, op. cit., p. 16.
22 Ibid., p. 17.
24 Lacan J., « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la rai­son depuis Freud », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 521.
25 Lacan J., Le Séminaire, livre xviii, op. cit., p. 34.
26 Miller J.-A., « Le savoir de l’enfant », Peurs d’enfants, Paris, Navarin, Collection de la petite Girafe n° 1, 2011, p. 18.

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