Acte de vio­lence

Publié paru le 7 octobre 2018

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Acte de vio­lence

Par Miquel Bassols

J’emprunte le titre de ce texte* au roman de Manuel de Pedrolo1 écrit en 1961, en pleine période fran­quiste. Son argu­ment est aussi simple qu’efficace. Toute une ville, répri­mée depuis des années sous le pou­voir du dic­ta­teur, se mobi­lise pour le ren­ver­ser à par­tir d’une simple consigne qui a com­mencé à cir­cu­ler de main en main dans un tract ano­nyme : « C’est très facile : res­tez tous chez vous. » Trois jours suf­fisent à ce que le pou­voir change de place sans ver­ser une seule goutte de sang. La « grande » mobi­li­sa­tion consiste en un arrêt de tout mou­ve­ment, de toute action, de toute réponse agres­sive. Le résul­tat est, en effet, un acte de vraie vio­lence. Le roman avait ini­tia­le­ment pour titre : « Cassons les murs de cris­tal », écarté par son auteur sûre­ment parce qu’il invo­quait, mal­gré l’invisibilité de la force répres­sive, une action agres­sive qu’il ne vou­lait pas ani­mer.

Au moment de consi­dé­rer le thème des « enfants vio­lents », cette réfé­rence signale d’emblée la néces­sité de dis­tin­guer l’acte de l’action et la vio­lence de l’agression. Pas toute action n’est un acte, pas toute vio­lence ne sup­pose une agres­sion. Une action motrice devient acte seule­ment si, après elle, il y a une modi­fi­ca­tion du sujet, sujet qui est en réa­lité l’effet de cet acte plu­tôt que sa cause. Par ailleurs, s’ouvre entre acte de vio­lence et action agres­sive un éven­tail des sin­gu­la­ri­tés que nous devons consi­dé­rer lorsqu’on traite la vio­lence, tant dans l’enfance qu’au-delà.

Comme Jacques-Alain Miller le signale dans le texte qui pré­side à nos éla­bo­ra­tions sur le sujet, le plu­riel d’« enfants vio­lents » sup­pose que « l’enfant violent n’est pas un idéal-type »2. Il y a des vio­lences très variées qu’il est néces­saire de dis­tin­guer au cas par cas. La vio­lence de l’enfant autiste, pure défense contre le réel qui enva­hit son corps sans sou­tien spé­cu­laire, n’a rien à voir avec la vio­lence du para­noïaque qui casse pré­ci­sé­ment l’image spé­cu­laire de son Autre per­sé­cu­teur. Ces deux violences-là n’ont rien à voir avec celle de l’enfant névrosé qui tra­verse la fenêtre de son fan­tasme par un pas­sage à l’acte réa­li­sant la ten­sion agres­sive entre­te­nue par ce fan­tasme dans une scène ima­gi­naire. Et nous devons encore dis­tin­guer cha­cune de celles-ci de la vio­lence conte­nue dans la ten­sion agres­sive elle-même qui peut se dépla­cer vers d’autres actions exemptes d’une agres­sion, mais qui ne manquent pas de por­ter la trace de cette vio­lence ini­tiale.

Signalons d’autre part qu’il n’y a pas d’acte vrai sans un cer­tain degré de vio­lence, au moins celle que la cas­tra­tion sym­bo­lique implique, celle qui rend pos­sible ou qui per­met que « la jouis­sance soit refu­sée, pour qu’elle puisse être atteinte sur l’échelle ren­ver­sée de la Loi du désir »3, selon la for­mule de Lacan. Si tout acte vrai a tou­jours un trait d’automutilation, de sépa­ra­tion de l’objet qu’on por­tait collé4 au corps, ce n’est pas par le degré de bru­ta­lité de cette sépa­ra­tion que nous pou­vons mesu­rer le carac­tère de vio­lence, mais par ses consé­quences dans la vie du sujet même.

Dans ce large éven­tail cli­nique, la vio­lence a tou­jours un même trait pointé très tôt par Lacan : « Ne savons-nous pas qu’aux confins où la parole se démet, com­mence le domaine de la vio­lence, et qu’elle y règne déjà, même sans qu’on l’y pro­voque ? »5Le domaine de la vio­lence com­mence là où le pacte sym­bo­lique de la parole se rompt, là où la pul­sion cesse d’être ancrée au signi­fiant pour appa­raître comme ce qui est tou­jours dans sa limite, pure pul­sion de mort. Mais la fron­tière entre les deux domaines n’est pas aussi nette et simple que le vou­drait la bonne volonté du média­teur pour res­tau­rer ce pacte rompu de la parole et rendre ses limites à la jouis­sance de la pul­sion. Parce que, comme Lacan l’indique, la vio­lence règne aussi dans ces limites mêmes, y com­pris sans que per­sonne ne la pro­voque ni la déchaîne d’une quel­conque étin­celle, puisque cette étin­celle peut être la parole elle-même. Il y a donc une vio­lence inhé­rente au sym­bo­lique. En réa­lité, contrai­re­ment à ce qu’on pense d’habitude, la vio­lence est un pro­duit, pas natu­rel du tout, du sym­bo­lique lui-même, du malaise dans la civi­li­sa­tion. Freud lui a consa­cré son texte inau­gu­ral pour sor­tir défi­ni­ti­ve­ment le « bon sau­vage » de son para­dis. C’est pour ça que quand on parle d’« enfants vio­lents », il faut dis­tin­guer – comme l’indique J.-A. Miller – « la vio­lence comme émer­gence d’une puis­sance dans le réel et la vio­lence sym­bo­lique inhé­rente au signi­fiant qui réside dans l’imposition d’un signi­fiant maître. »6 Nous pou­vons même dire que le signi­fiant – le signi­fiant sup­port de la langue et de ses modes de satis­fac­tion pul­sion­nelle – est la pre­mière vio­lence qui s’exerce sur le corps. Violence plus ou moins douce – selon qu’il s’agit d’une ber­ceuse ou d’un impé­ra­tif féroce sans per­sonne encore pour lui obéir – mais vio­lence en fin de compte. Dans l’un ou l’autre cas, la vio­lence inhé­rente au signi­fiant est une vio­lence que le sujet peut reje­ter avant même d’arriver à obéir au sens. Nous reve­nons ainsi au cas de l’enfant autiste qui se refuse au lien que le signi­fiant éta­blit avec l’Autre et qu’il res­sen­tira, à par­tir de là, comme une vio­lence insup­por­table.

C’est pour­quoi, les phé­no­mènes de vio­lence, et très spé­cia­le­ment dans l’enfance, ne sont pas sépa­rables de la rela­tion que le sujet entre­tient avec la pul­sion et avec ce qui limite la jouis­sance pul­sion­nelle. Comme le sou­ligne Lacan, cette limite ne se trouve pas dans la Loi. Elle dif­fère de la simple norme et de la fonc­tion sym­bo­lique du père. Cette Loi, indique Lacan, « seule­ment fait-elle d’une bar­rière presque natu­relle un sujet barré »6. En effet, la loi sym­bo­lique, celle de la cas­tra­tion, n’a pas en soi la pos­si­bi­lité de limi­ter la jouis­sance, et peut même par­fois pous­ser le sujet vers ce ter­ri­toire, tel que Lacan nous le démontre dans le cas de Sade et sa rela­tion à la loi kan­tienne. La loi ne fait rien d’autre qu’inscrire ce que Lacan nomme ici « une bar­rière presque natu­relle » – et tout le pro­blème est dans ce « presque ».

Nous pou­vons trou­ver une figure de cette Loi du désir dans une notion que Lacan n’indique pas de manière expli­cite mais qu’il me semble per­ti­nent de signa­ler concer­nant la pro­blé­ma­tique des « enfants vio­lents ». C’est la figure de l’autorité, pas néces­sai­re­ment celle de l’autorité pater­nelle ou l’autorité de la norme légale, elle peut même s’opposer à celle-ci. C’est l’autorité de l’autorisation du sujet dans son désir et dans la ces­sion du pou­voir à la parole.

Cet usage de la force n’est pas néces­sai­re­ment phy­sique, et ne s’apparente pas à une subite émer­gence du réel. Il s’agit plu­tôt de la vio­lence comme pro­duit du sym­bo­lique même, lorsque le sujet se trouve dans l’impossibilité de résoudre les impasses de l’imaginaire, de la riva­lité et des ten­sions agres­sives. Cette vio­lence est cor­ré­lée à la perte d’autorité du signifiant-maître en tant que tel. Disons que dans la mesure où le sujet ne peut pas s’autoriser de la Loi du désir sou­te­nue dans ce signifiant-maître, la vio­lence sur­git par néces­sité, la vio­lence du sym­bo­lique qui règne déjà là, dans les confins de la parole.

Dans cette pers­pec­tive, accueillir la divi­sion du sujet en rela­tion au signifiant-maître, obte­nir cette divi­sion qui ins­crit, trans­crit dans le sym­bo­lique la divi­sion du sujet face à la pul­sion, est un mode de trai­te­ment pos­sible de la vio­lence. Dans tous les cas, c’est le mode de trai­te­ment que le psy­cha­na­lyste peut offrir en tant qu’il n’est pas « gar­dien de la réa­lité »7. Au lieu de pré­tendre trai­ter la vio­lence depuis le « prin­cipe de réa­lité », posi­tion que nous trou­vons fré­quem­ment dans les modes de trai­te­ment par dres­sage ou modi­fi­ca­tion com­por­te­men­tale, il s’agit de faire en sorte que le sujet lui-même – et cela en com­men­çant par l’enfant consi­déré comme sujet res­pon­sable de ses actes – devienne gar­dien du prin­cipe du plai­sir en tant que vraie limite de la jouis­sance de la vio­lence. Ce n’est pas une tâche facile ni confor­table, mais c’est la seule façon ana­ly­tique d’accueillir et de trai­ter le recours à la vio­lence pour trou­ver en elle la divi­sion du sujet, divi­sion qui implique d’être dans le monde comme par­lêtre.

Miquel Bassols

Extrait du texte ori­gi­nal « Acto de Violencia » paru in Rayuela, Publication Virtuelle du Nouveau Réseau CEREDA Amérique : www.revistarayuela.com/es/004/template.php?file=Notas/Acto-de-violencia.html. Texte tra­duit de l’espagnol par Valeria Sommer et Victor Rodriguez.

Notes   [ + ]

1. Pedrolo M. de, Acte de vio­lèn­cia, Valencia, Sembra llibres, 2016.
2. Miller J.-A., « Enfants Violents », Après l’enfance, Paris, Navarin, coll. La petite Girafe, 2017.
3. Lacan J., (1960), « Subversion du sujet et dia­lec­tique du désir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 827.
4. Note de la tra­duc­tion : En espa­gnol « pegado », « tapé » lit­té­ra­le­ment. En fran­çais, on retrouve l’utilisation de col­ler comme taper : « Je vais t’en col­ler une ». Nous avons choisi de tra­duire par col­ler qui équi­voque et garde un poids de « vio­lence ».
5. Lacan J., « Introduction au com­men­taire de Jean Hyppolite sur la “Verneinung de Freud », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 375.
6. Lacan J., « Subversion du sujet et dia­lec­tique du désir », Écrits, op. cit., p. 821.
7. Lacan J., « De la psy­cha­na­lyse dans ses rap­ports avec la réa­lité », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 359, Miller J.-A., « Enfants Violents », op. cit., p. 207.

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1. Pedrolo M. de, Acte de violència, Valencia, Sembra llibres, 2016.