Comment j’ai tenté de ren­con­trer Hulk*

Publié paru le 14 mars 2019

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Comment j’ai tenté de ren­con­trer Hulk*

Par Catherine Soares

Nathan, 4 ans, est suivi dans l’institution en rai­son d’une mal­for­ma­tion congé­ni­tale le pri­vant de l’usage de ses jambes. Lors des pre­mières ren­contres, Nathan a un regard étrange : tan­tôt tra­ver­sant l’autre, tan­tôt plus « habité ». Je remarque qu’il grogne, sa mère me pré­cise qu’il imite Hulk. D’ailleurs, il vient sou­vent avec une main de Hulk en papier mâché qu’il porte comme un gant. Il ne dit que quelques mots qui semblent emprun­tés à des films de super-héros. Son énon­cia­tion ne semble pas être en jeu.

Si je lui pose une ques­tion, Nathan peut s’arracher les che­veux ou se frap­per. Mes paroles ne sont pas ano­dines, elles le frappent, et lui ne peut rien en dire. Cela ne va pas sans m’évoquer le point que sou­ligne Jacques-Alain Miller dans son texte d’orientation : « La vio­lence chez cet enfant est-elle une vio­lence sans phrase ? Est-ce la pure irrup­tion de la pul­sion de mort, une jouis­sance dans le réel ? »[1] Il se calme très dif­fi­ci­le­ment. Sa mère y par­vient en lui don­nant un bibe­ron de lait, rabat­tant la demande sur le besoin.

Après quelques temps, je constate que je n’ai pas ren­con­tré Nathan. Je décide de le rece­voir seul. Nathan me demande le « ballon-lune », un objet qu’il voit lorsque je le porte vers ma salle. Assise à terre, je fais rou­ler la balle vers lui et il me la ren­voie. Il émet une voca­lise, je l’imite, il sou­rit et j’ajoute un nou­veau son à chaque échange. Ensuite, je m’allonge sur le flanc près de lui. Il rampe vers moi et approche son visage très proche du mien. Ses yeux sont à cinq cen­ti­mètres des miens, il dit : « C’est mes yeux » en tou­chant la peau sous mon œil. Je répète : « C’est mes yeux ? » Puis, il touche mon bras, mes côtes et ma jambe pré­cau­tion­neu­se­ment.

Lors d’une autre séance, je le trouve dans la salle d’attente avec une voi­tu­rette qu’il pro­pulse avec ses bras, il roule vers moi en sou­riant, l’effroi dans son regard a dis­paru. Dans ma salle, nous avons quelques échanges sur le même mode que la séance pré­cé­dente, il est joyeux. Il sou­haite remon­ter sur sa voi­tu­rette mais tombe. La vio­lence sur lui-même reprend de plus belle. Assise sur mon petit tabou­ret à rou­lettes, je le prends contre moi, son dos est contre mon ventre. Cela le calme, il me fau­dra le rac­com­pa­gner à sa mère en rou­lant ainsi. Le ballon-lune a, semble-t-il, été le sup­port à notre ren­contre.

Après quelques mois, Nathan vient avec un masque d’Iron man. Si sa mère lui demande de l’enlever pour me saluer, il se frappe. Dans mon bureau, il me désigne et dit : « Hulk », lui est « Iron man », il veut qu’on se bagarre. Je repère qu’il est très vite envahi, je lui dis : « Je ne veux plus jouer avec Iron man, je pré­fère jouer au ballon-lune », il accepte en gar­dant le masque. Lors d’un échange du bal­lon, celui-ci dis­pa­raît sous un fau­teuil, je dis : « Caché », il éclate de rire et dit : « Le revoilà ! » quand je le lui montre. Il enlève alors son masque et me le donne. Nous conti­nuons à échan­ger la balle. Comme je tarde à récu­pé­rer le bal­lon, il me lance les cous­sins, je lui rends. Ensuite, il me lance la main de Hulk, je la lui rends et ainsi de suite. Les échanges se repro­dui­ront pen­dant plu­sieurs semaines avec ces mêmes objets. Quelque chose enfin se déplace pour Nathan, pro­dui­sant un cir­cuit qui inclut l’autre et la pos­si­bi­lité d’une absence.

Depuis, au fil du suivi, Nathan parle mieux et ne se blesse plus ; depuis la ren­trée, il est sco­la­risé à plein temps. Un jour, en m’apercevant au loin dans le cou­loir, il m’interpelle en criant mon pré­nom pour la pre­mière fois. Sa mère me pré­cise qu’il dis­tingue mon pré­nom et celui de la psy­cho­mo­tri­cienne. Un monde s’est ouvert pour Nathan.

* Ce cas a fait l’ob­jet d’une pre­mière publi­ca­tion dans le Courtil en ligne numéro 24 de jan­vier 2019 inti­tulé “Pratiques hors les normes”.

 

[1] Miller J.-A., « Enfants vio­lents », Après l’enfance, Paris, Navarin, coll. La petite Girafe, 2017, p. 203.

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