De l’Autre côté de l’école

Publié paru le 23 octobre 2018

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De l’Autre côté de l’école

Par Sandra Ruchard

Deux sujets, une ren­contre : d’un côté, J.-L., petit gar­çon de 8 ans désco­la­risé depuis deux ans et ins­crit à l’Antenne 110 et de l’autre, une ensei­gnante à qui on a demandé de rele­ver un sacré défi. En sep­tembre 2017, l’école Escale, ensei­gne­ment spé­cia­lisé de type 51, s’installe dans l’ins­ti­tu­tion. Je suis la seule ensei­gnante à y tra­vailler. J’accueille les élèves dans un petit local riche en signi­fiants sco­laires. C’est dans ce cadre-là que je ren­contre J.-L.

Je ren­contre le papa de J.-L. avant même de ren­con­trer son fils. Il compte sur moi pour inten­si­fier le tra­vail sco­laire car il sou­hai­te­rait que son fils passe le CEB2. Outre la pres­sion de mener à bien ce pro­jet, je sens que l’arrivée de l’école dans l’institution sou­lève beau­coup d’espoir auprès des parents. Parfois, je me sens har­ce­lée, embar­ras­sée face à ce père me deman­dant l’impossible.

Lors de nos pre­miers moments « école », J.-L. n’a que faire de mes consignes et m’ordonne : « Écris ! Le train dans le tun­nel, la gare de Saint Lazare, etc. ». Je m’exé­cute dans un cahier par­ti­cu­lier. Il connaît l’orthographe de tous ces lieux de manière pré­cise et me cor­rige si je fais une erreur. Lorsque je l’invite à écrire lui-même, il me rétorque : « Non, c’est Madame Sandra ! ». Je n’insiste pas et pour­suis l’é­cri­ture des phrases dic­tées par J.-L. D’emblée, il me signi­fie qu’il ne se lais­sera pas ensei­gner. La doci­lité est de mise pour moi !

Un jour, je pro­pose à tous les enfants d’écrire leur pré­nom avec des lettres en mousse. J.-L. rayonne. Je m’attends à ce qu’il repro­duise les noms de gares qu’il mai­trise à la per­fec­tion. Or, il n’en fera rien. À ma grande sur­prise, il crée des mots avec des lettres bien pré­cises et me demande ensuite de lire ces mots, hors sens. Je peine à les déchif­frer mais J.-L. attend que je m’exé­cute. Quand j’affiche mon inca­pa­cité à lire, il me répète : « Ça, c’est ? », m’obligeant à déchif­frer le mot. À ce stade, je suis assi­gnée à la place de celle qui peut déco­der les mots de son inven­tion.

Quand nous nous croi­sons dans les cou­loirs, une étrange conver­sa­tion a lieu :

— J.-L. : « Madame Sandra ? FPOT ? »

— Moi : « FPOT ? F‑P‑O‑T ?»

— J.-L.: « Madame Sandra, MEMMORDE ? »

— Moi : « M‑E‑M-M-O-R‑D‑E ! »

Ce tra­vail sin­gu­lier durera plu­sieurs mois et ouvrira à J.-L. les portes de l’écriture. En effet, après avoir assem­blé les lettres en 3D, il se met à écrire tous les mots qu’il invente. Cet acte devient très impor­tant pour lui et il apprend rapi­de­ment à mai­tri­ser les dif­fé­rentes écri­tures. Les dic­tées qu’il me fait faire se pré­cisent : les lettres mises les unes à côté des autres s’assemblent en syl­labes, ce qui lui fait acqué­rir la lec­ture.

J.-L. est face à une jouis­sance débri­dée, har­ce­lante. Il est tra­versé par les mots, les cris, les émo­tions. Lui pro­po­ser d’utiliser les lettres en mousse a per­mis une extrac­tion hors de l’amas de mots qu’était la langue pour lui. Il s’est saisi de ce décou­page pour créer sa propre langue et consen­tir par la suite au code com­mun.

L’année sco­laire s’écoule, une ren­contre avec un centre médico-social est fixée afin d’évaluer la pos­si­bi­lité ou non pour J.-L. de rejoindre une classe spé­cia­li­sée inté­grée dans un ensei­gne­ment ordi­naire où il pourra pour­suivre son tra­vail sin­gu­lier tout en ayant à faire à des petits autres mieux réglés.

Je me rends dans ce centre non sans une cer­taine appré­hen­sion. Depuis de nom­breuses semaines, je l’accompagne dans un monde fait de mots hors sens. Quel regard un orga­nisme exté­rieur va-t-il por­ter sur ce par­cours aty­pique ?

Nous sommes tous réunis : plu­sieurs pro­fes­sion­nels du PMS3, la maman, J.-L. et moi. J’explique l’impressionnant che­min de cet élève. Soudain, J.-L. sort de son mutisme et demande un crayon et une feuille. Il se met à écrire des mots, beau­coup de mots. Sur la feuille, aucun mot de son inven­tion mais uni­que­ment des mots de notre code com­mun : liste des mois de l’année, liste des jours de la semaine, etc, le tout par­fai­te­ment ortho­gra­phié. Je ne savais pas que, paral­lè­le­ment à son tra­vail très sin­gu­lier, il mémo­ri­sait éga­le­ment tout ce que le cadre sco­laire lui offrait. Que s’est-il passé dans sa tête ce jour-là ? C’était le lieu où il devait mon­trer ses acquis et ses com­pé­tences. Il l’a fait sans que rien ne lui soit demandé. J’étais sou­la­gée !

Le fait d’avoir pu me déga­ger du har­cè­le­ment vécu du côté de l’insistance de la demande, celle du père mais éga­le­ment celle des normes sociales, a per­mis à J.-L. de se créer un espace où trai­ter la féro­cité de la langue.

Sandra Ruchard

Notes   [ + ]

1. Le type 5 de l’enseignement spécialisé est des­tiné aux élèves qui, atteints d’une affec­tion cor­po­relle et/ou men­tale, sont pris en charge par une cli­nique ou par une ins­ti­tu­tion médico-sociale.
2. CEB : le cer­ti­fi­cat d’études de base est un exa­men com­mun à toutes les écoles pri­maires de Belgique fran­co­phone per­met­tant aux élèves d’accéder à l’enseignement secon­daire.
3. Centre psycho-médico-social : en Belgique, le PMS est un lieu d’ac­cueil, d’é­coute et de dia­logue où le jeune, durant toute sa sco­la­rité, et/ou sa famille peuvent abor­der les ques­tions qui les pré­oc­cupent en matière de sco­la­rité, d’é­du­ca­tion, de vie fami­liale et sociale, de santé, d’o­rien­ta­tion sco­laire et pro­fes­sion­nelle.

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