Dehors !

Publié paru le 3 mars 2019

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Dehors !

Par Morgane Léger

« La fic­tion est aujourd’hui recon­nue pour être par excel­lence le mode dis­cur­sif sous lequel s’inscrivent les petits d’homme dès qu’ils se mettent à par­lê­trer à qui mieux mieux. » [1]

Un petit gar­çon de dix-huit mois est pré­sent dans une pièce où la télé­vi­sion vient d’être allu­mée. Un docu­men­taire ani­ma­lier est dif­fusé : un loup, brus­que­ment, se jette sur une proie et la dévore. Sidération des adultes pré­sents qui assistent à la scène et n’en disent pas un mot. L’enfant se débrouille mieux. Il se lève et dit : « Dehors ! » en imi­tant le geste du papa qui, dans Mon papa d’Anthony Browne, met le grand méchant loup à la porte. « Mon papa n’a peur de rien, pas même du grand méchant loup », écrit l’auteur.

Si ce jeune enfant a pu prendre appui sur le livre, c’est parce que ce signi­fiant était déjà impor­tant pour lui. « Dehors ! » est en effet un de ses pre­miers mots. Il le pro­nonce avec joie lorsqu’il entend son père ouvrir la porte de la mai­son. « Dehors ! » nomme le lieu où se trouve encore son père qu’il va retrou­ver. L’enfant anti­cipe la pré­sence du père qu’il appelle de ses vœux. Être pré­sent ou absent, entrer ou sor­tir sont déjà des concepts dont l’enfant fait usage avec le signi­fiant « Dehors ! ».

Lorsque l’image angois­sante du loup sur­git, il uti­lise ce mot qu’il a déjà en réserve. Dire : « Dehors ! » en imi­tant le geste du papa consti­tue pour ce jeune enfant un appel au père.

Le soir, au moment du cou­cher, le petit gar­çon demande à ses parents de lui lire plu­sieurs livres, pas sans lien avec la scène qui s’est dérou­lée dans la journée.

L’enfant choi­sit d’abord Mon papa. Sa mère lui lit ce livre depuis plu­sieurs mois et a pris l’habitude de dire : « Dehors le loup ! », en mimant le geste du papa. L’enfant repro­duit ce geste au moment où sa mère lit le pas­sage en ques­tion. Il prend donc appui sur l’image du livre, sur le corps en mou­ve­ment de sa mère et sur ce signi­fiant majeur pour lui « Dehors ! ».

Le petit gar­çon demande ensuite Manger un loup de Cédric Ramadier, l’histoire d’un cochon qui en a assez que ce soit tou­jours le loup qui mange le cochon. Il com­mence sa recette de soupe au loup jusqu’au moment où le loup sur­git et pro­voque sa fuite. Avec ce livre, l’enfant joue sur l’angoisse liée au sur­gis­se­ment du loup. Il aime beau­coup cette his­toire et a repéré à quel moment le loup entre en scène. Le petit gar­çon se fait ici acteur de ce qui s’est joué pour lui dans l’après-midi : là où le loup a surgi sans pré­ve­nir ; il anti­cipe avec le livre l’inquiétante apparition.

Puis, l’enfant choi­sit Par la fenêtre d’Émile Jadoul. Un pas de plus est fait : les ani­maux anti­cipent l’arrivée du loup qu’ils guettent par la fenêtre. Quand enfin le loup sur­git, c’est pour souf­fler les bou­gies d’un gâteau d’anniversaire. L’image du loup dans le livre fait retom­ber l’angoisse liée à l’attente de son appa­ri­tion. Quant au gâteau d’anniversaire, il vient se sub­sti­tuer aux ani­maux que l’on croyait sus­cep­tibles d’être cro­qués. Durant la lec­ture du livre, le petit gar­çon et son père se serrent la main chaque fois qu’un nou­vel ani­mal entre dans la maison.

Dernière his­toire choi­sie : Boum bam boum de Jeanne Ashbé, le livre ne met plus en scène un loup mais un enfant qui se pré­nomme Lou. On observe l’effet de paci­fi­ca­tion des his­toires pré­cé­dentes : un loup angois­sant, sus­cep­tible de dévo­rer se réduit désor­mais à un signi­fiant qui peut circuler.

Après la lec­ture de ces quatre his­toires, le petit gar­çon s’endort tranquillement.

L’usage des livres a per­mis à ce jeune sujet de dix-huit mois d’humaniser un réel inquié­tant. Le loup – jouis­sance orale qui fait irrup­tion – devient un signi­fiant qui peut se trai­ter en s’articulant à un autre signi­fiant, « Dehors ! », que l’enfant avait déjà en réserve. Le livre où se mêlent, par le tru­che­ment du corps, images et mots, consti­tue un sem­blant per­met­tant de s’approcher de l’objet d’angoisse tout en s’en préservant.

[1] Roy D., « Fictions d’enfance », La Cause du désir, n° 87, mai 2014, p. 8.

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