Devant l’enfant violent : un cadre ou un bord ?

Publié paru le 3 décembre 2018

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Devant l’enfant violent : un cadre ou un bord ?

Par Alexandre Stevens

Extrait de l’intervention du 20.9.2018 au Groupe CEREDA de La-Roche-sur-Yon.

Á la fin de son inter­ven­tion « Enfants vio­lents », Jacques-Alain Miller évoque le réglage de l’acte ana­ly­tique dans ces cas : « L’analyste doit, à mon avis, pro­cé­der avec l’enfant violent de pré­fé­rence par la dou­ceur, sans renon­cer à manier, s’il faut le faire, une contre-violence sym­bo­lique. »1

La dou­ceur, ce mot sur­prend un peu dans ce contexte. Souvent, on est plu­tôt tenté de se mon­trer ferme, pour arrê­ter la vio­lence d’un enfant. « Fermeté » ne s’oppose pas à « dou­ceur » car on peut agir fer­me­ment et par­ler avec dou­ceur. Je vais ten­ter d’éclairer cette dou­ceur par quelques remarques.

1. J.-A. Miller nuance d’emblée cette dou­ceur car, « s’il faut le faire », on ne renon­cera pas à manier « une contre-violence sym­bo­lique ». Cette contre-violence sym­bo­lique ne peut se réduire au simple usage d’un « non ». Il ne suf­fit pas d’un dit, il y faut un dire, une parole qui fasse acte. Pas un non mais un « dire que non »2. C’est l’acte de parole qui pro­duit l’effet, non le contenu du dit. Le dit énonce une néga­tion et cor­rige, mais c’est le dire qui fait réponse au sujet et rejette la vio­lence.

Je vou­drais de cette for­mule, « dire que non », prendre un exemple cli­nique3. Il s’agissait d’un jeune très débridé en ins­ti­tu­tion. Á un moment, il trouve dans le jar­din un pigeon mort et il s’exclame immé­dia­te­ment, prêt à pas­ser à l’acte : « on va le décou­per pour voir ses os ». Il est assez clair qu’on est au bord d’une jouis­sance qui va l’envahir com­plè­te­ment et qu’il faut arrê­ter ça. L’intervenante qui l’accompagnait lui répond aus­si­tôt : « Ça ne mar­chera pas, on n’arrivera pas ainsi à voir les os, c’est trop dif­fi­cile en décou­pant, il faut plu­tôt l’enterrer et dans quelques semaines on retrou­vera ses os blan­chis ». Immédiatement calmé le jeune exé­cute l’opération. Si elle avait repris cela en néga­tion sous la forme d’un dit qui inter­dit, on sent bien que ça n’aurait pas mar­ché. Á la place, l’intervenante a répondu sous la forme d’un dire que non, un acte de parole qui limite la jouis­sance en y gref­fant un sem­blant.

2. J.-A. Miller ajoute deux pré­ci­sions : « On n’acceptera pas les yeux fer­més l’imposition du signi­fiant “violent” par la famille ou l’école ». Et, de plus, « ne négli­geons pas qu’il y a une révolte de l’enfant qui peut être saine et se dis­tin­guer de la vio­lence erra­tique. Cette révolte, je suis pour l’accueillir, parce qu’une de mes convic­tions se résume à ce que le pré­sident Mao avait exprimé en ces termes : “On a rai­son de se révol­ter ” »4.

Distinguons donc l’usage du signi­fiant violent pour dési­gner le com­por­te­ment d’un enfant, de ce qui s’exprime effec­ti­ve­ment de vio­lence chez lui. Et puis cette vio­lence peut être une saine révolte contre d’injustes condi­tions.

C’est à dis­tin­guer de ce qui fait vrai­ment le pro­blème des enfants vio­lents, soit une vio­lence erra­tique, qui est la pul­sion sans le détour du symp­tôme. Le sujet erre dans ces cas, ne s’habille pas de sem­blants et se désar­rime de l’Autre. Ne pas errer c’est accep­ter de se faire dupe de sem­blants. Ce qu’il s’agit d’obtenir chez ces enfants décro­chés de l’Autre et de ses sem­blants, ce n’est pas qu’ils rentrent dans la règle, qu’ils se sou­mettent à la loi, c’est qu’ils com­mencent à se faire dupe de l’un ou l’autre sem­blant. Chez les enfants vio­lents — « Les deux mots sont écrits au plu­riel, l’enfant violent n’est pas un idéal-type »5 ni une struc­ture sub­jec­tive — la vio­lence ne fait pas symp­tôme, la pul­sion n’est pas dépla­cée, et la jouis­sance n’ap­pa­raît ni répri­mée ni refou­lée, sous la forme de la pul­sion de mort, de la pure des­truc­tion. C’est cor­ré­la­tif du fait que le sujet erre, hors-symptôme. Et donc la dou­ceur est alors l’envers d’une réponse sur l’axe ima­gi­naire, le contraire d’une contre-violence. Elle vise à intro­duire le sujet aux sem­blants et au savoir, comme on le voit dans l’exemple du pigeon mort.

3. Il y a un para­doxe à par­ler de dou­ceur concer­nant l’acte de l’analyste. La dou­ceur n’est pas la gen­tillesse, ni la bien­veillance, la dou­ceur est une ques­tion de ton. Mais il y a une vio­lence de l’interprétation : la ponc­tua­tion qui fait sur­prise, la cou­pure de la séance, le déran­ge­ment de la défense … aucun de ces termes n’évoque vrai­ment la dou­ceur. Le prin­cipe même de la cure n’est pas sans com­por­ter une cer­taine vio­lence quand cela consiste, face au symp­tôme, à faire décou­vrir au sujet que là où il souffre il trouve aussi une satis­fac­tion.

4. Que l’analyste doive pro­cé­der par la dou­ceur avec des enfants pré­sen­tant des phé­no­mènes non symp­to­ma­ti­sés impli­quant le corps, nous évoque la posi­tion bien connue qu’il y a à tenir dans le trans­fert face à cer­tains psy­cho­tiques. Il faut que l’Autre qui se pré­sente à eux ne soit pas enva­his­sant, ni per­sé­cu­teur. Pas un Autre tout-puissant mais un Autre barré, qui ne sait pas à la place du sujet.

Ce n’est pas dire que les enfants vio­lents soient psy­cho­tiques, mais situer la posi­tion à tenir par l’analyste face à eux : « ne pas s’y atta­quer de front. Ne jamais oublier qu’il n’appartient pas à l’analyste d’être le gar­dien de la réa­lité sociale, qu’il a le pou­voir de répa­rer éven­tuel­le­ment un défaut du sym­bo­lique ou de réor­don­ner la défense, mais que, dans les deux cas, son effet propre ne se pro­duit que laté­ra­le­ment. »6 Ni poli­cier, ni une posi­tion de conseiller vis-à-vis de ces sujets.

5. Il y a dans la vio­lence de ces enfants hors symp­tôme une part d’illimité, une jouis­sance mor­ti­fère débri­dée. La réponse qui leur est sou­vent pro­po­sée, dans le champ social et dans les ins­ti­tu­tions est qu’il leur fau­drait plus de cadre, de règles. Et que ce réglage soit en quelque sorte imposé au sujet, contre lui-même. Il faut remar­quer qu’une telle posi­tion est vouée à l’échec, puisqu’il s’agit de sujets pour les­quels les sem­blants sym­bo­liques n’opèrent pas.

Face à cette jouis­sance sans limite, ce n’est pas un cadre qui convient, ni une loi, mais la consti­tu­tion d’un bord. Cette jouis­sance n’est pas bor­dée. Nous connais­sons ces situa­tions cli­niques sans bord. Dans l’autisme c’est la for­clu­sion du trou7 et dans la schi­zo­phré­nie c’est le défaut de consti­tu­tion de l’image. La même chose se pro­duit lorsque le sujet pré­sente ainsi des phé­no­mènes hors refou­le­ment.

Comment consti­tuer un bord ? Le bord à consti­tuer est entre réel et savoir, entre une jouis­sance qui déborde et le champ signi­fiant où il s’agit d’en dire une part. Ce bord, Lacan l’a nommé : fonc­tion de la lettre. Ainsi peut se réduire pour le sujet le poids du sens, ce qui peut per­mettre à la vio­lence de céder la place à la parole. Faire bord c’est intro­duire à la dimen­sion du sem­blant.

Certains de ces sujets peuvent alors pro­duire leur solu­tion propre, comme celui qui déve­loppe des joutes ver­bales en pro­dui­sant du rap8, où l’injure reçoit une enve­loppe qui la trans­forme en effort de poé­sie : à la fois dou­ceur et vio­lence.

Alexandre Stevens

Notes   [ + ]

1. Miller J.-A., « Enfants vio­lents », Après l’enfance, Paris, Navarin, coll. La petite Girafe, 2017, p. 207.
2. Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 453.
3. Collard E., « Un non qui dit oui, témoi­gnage d’une éthique d’intervention » Courtil en lignes, n° 23.
4. Miller J.-A., « Enfants vio­lents », op.cit., p. 207.
5. Ibid., p. 195.
6. Ibid., p. 207.
7. Laurent E., La bataille de l’autisme, Paris, Navarin/Champ freu­dien, 2012.
8. Cf Maugin Ch., cas pré­senté dans une confé­rence au CEREDA.

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