Drink-me !

Publié paru le 24 juillet 2018

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Drink-me !

Par Silvana Belmudes

« J’ai fait un coma éthy­lique, je suis en vacances, il fal­lait que j’en pro­fite ! », dit en séance une jeune fille de 17 ans. Ce coma éthy­lique l’a ame­née à l’hô­pi­tal, avec toutes les inter­ven­tions de rigueur où se mêlent les bas­sines, les tuyaux, les aiguilles. De tout ceci ne reste comme trace qu’un trou de mémoire. Il n’y a plus trace de com­ment le corps a été traîné, trim­balé. Il ne reste qu’un sou­rire qui scelle la bouche.

Il fal­lait qu’elle en pro­fite. Qu’est-ce que ce pro­fit ? Ne serait ce pas le plus-de-jouir ? Un pro­fit lié à l’injonction d’un pousse à la consom­ma­tion de l’ob­jet ? À l’ins­tar du « drink-me » et « eat-me » d’Alice au pays de mer­veilles, la demande est exé­cu­tée. Le signi­fiant « pro­fi­ter » frappe dans ce cas le corps et le saoûle. Il endort ses per­cep­tions, l’a­bru­tit, l’i­sole, car enfin « la jouis­sance est en son fond idiote et soli­taire »1. Daniel Roy, dans son édi­to­rial du Zappeur numéro 12, nous dit que lorsque la jouis­sance n’ar­rive pas à se fixer et à se lais­ser enve­lop­per par le voile des cli­que­tis de la langue, elle demeure la Chose qui fait vio­lence au corps en pre­nant le che­min du pas­sage à l’acte.

Dans « Les six para­digmes de la jouis­sance »3, Jacques-Alain Miller fait un dis­tin­guo entre la Jouissance-Une et la jouis­sance qui se rap­porte à l’Autre3, c’est-à-dire une jouis­sance arti­cu­lée aux signi­fiants de l’Autre. À 16 ans, un autre jeune ne veut plus aller au lycée et dénonce l’Autre, qui lui impose deux injonc­tions lui parais­sant contra­dic­toires : « Les adultes me disent qu’il faut que je tra­vaille, car c’est le moment de le faire. Et ils me disent que mon âge, c’est le meilleur âge de la vie. Qu’est-ce que je fais, je tra­vaille ou j’en pro­fite ? ». Pour ce gar­çon, l’in­jonc­tion est prise et por­tée par cet Autre du social qui lui demande de pro­fi­ter de son ado­les­cence tout de suite main­te­nant, tout en se pro­je­tant dans l’a­ve­nir car il ne faut rien rater du meilleur âge de la vie. Il fait avec ce dilemme en sou­pe­sant les pour et les contre, en se deman­dant ce qu’il veut ou ce qu’il est prêt à sacri­fier : la per­for­mance sco­laire ou le temps passé auprès de ses amis.

En ce qui concerne la jeune fille dont je par­lais plus haut, la plainte n’est pas asso­ciée à un Autre, le lan­gage n’ar­ti­cule pas l’ex­cès de la demande à laquelle elle se plie et sa réponse est d’avaler jus­qu’à ce que le corps ne puisse plus se tenir débout. Drink-me ! C’est tout.

Je me demande com­ment accueillir ces excès, le corps meur­tri, la bouche fer­mée ? Comment accueillir ces modes de jouir avec la vio­lence qu’ils peuvent enclen­cher ? Caroline Leduc4, intro­duit un peu d’air dans la réflexion sur la vio­lence en pro­po­sant de pen­ser son ori­gine moins en termes de cause que d’occasion. La piste qui s’ouvre consiste à accom­pa­gner le sujet dans la décou­verte de ses propres coor­don­nées brouillées par le souffle de l’in­jonc­tion. Cela en pro­po­sant un lieu d’a­dresse qui, par la pré­sence du corps de l’a­na­lyste, le bruit des mots et du silence, puisse opé­rer un pré­lè­ve­ment de jouis­sance. Dans cette cir­cons­tance, se sou­ve­nir qu’avoir un corps implique la jouis­sance. Chacun a son mode de jouir et a à trou­ver son mode d’emploi. Mode d’emploi qui n’est par­fois valable qu’une fois. L’occasion, c’est ce qui tombe5, se rate, se sai­sit ou s’in­vente.

L’occasion fait le lar­ron, et à cha­cun d’en tirer son pro­fit.

Notes   [ + ]

1. Miller J.-A., « Les six para­digmes de la jouis­sance », La Cause freu­dienne, n° 43, Paris, octobre 1999.
2. Roy D., « PIF ! PAF ! », édi­to­rial, Zappeur n°1, 7 juin 2018.
3. Miller, J.-A., op.cit.
4. Leduc C., « Argument », Enfants vio­lents, 5e Journée de l’Institut psy­cha­na­ly­tique de l’Enfant, Zappeur n°1, 7 juin 2018.
5. « Occasion : ce qui tombe, ce qui échoit », Dictionnaire his­to­rique de la langue fran­çaise, Le Robert, 1998, Paris.

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