Édito n°6 : « Pince-mi et pince-moi » ou cogner sur l’autre de la bonne façon

Publié paru le 3 décembre 2018

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Édito n°6 : « Pince-mi et pince-moi » ou cogner sur l’autre de la bonne façon

Par Valeria Sommer-Dupont

« Pince-mi et pince-moi sont sur un bateau, Pince-mi tombe à l’eau, qu’est-ce qui reste ? » Il arrive que la manière dont s’articule la demande de l’Autre laisse le sujet pris dans un étau. Assujetti à une for­mule ou pri­son­nier de son fan­tasme, la seule issue sem­ble­rait être celle de se don­ner comme objet à l’Autre : « pince-moi ! ». Car qui reste-t-il une fois « pince-mi » tombé à l’eau ? Qu’est-ce qui reste ? Reste le solde d’une demande dont la for­mu­la­tion, à la prendre au niveau de l’énoncé, laisse pour seul « choix » d’être pincé. « Pince-moi ! » appa­raît alors comme réponse à cette ques­tion qui, ainsi posée, sol­li­cite son des­ti­na­taire plu­tôt comme objet que comme sujet. Car bien que le verbe soit en mode impé­ra­tif, le sujet reste moins l’auteur que le fidèle exé­cu­teur d’un ordre qui l’agit. On recon­naît bien l’enfant qui nous inter­pelle d’un « Tiens ! » « Fait ! » « Viens ! » « Joue ! ». La lit­té­ra­ture clas­sique dit à ce pro­pos que l’enfant nous ins­tru­men­ta­lise, nous cho­si­fie, sans voir que c’est plu­tôt l’enfant qui se fait ins­tru­ment de l’Autre. Il est impor­tant de lire dans le mode impé­ra­tif de ce « Pince-moi ! » l’indice de la jouis­sance qui engage le jeune par­lêtre. Che vuoi ? Qu’est-ce qu’il me veut ? Si l’Autre lui fait grâce de la noyade, il ne le veut pas moins pincé. Pas d’issue au cercle infer­nal1 de la demande, si l’on reste au niveau de l’énoncé.

La solu­tion de cette plai­san­te­rie est dans la ques­tion elle-même, non pas dans celle qui est atten­due comme réponse, déjà tou­jours sup­po­sée, mais dans la jouis­sance impli­quée dans la ques­tion. Car « c’est seule­ment quand on a fran­chi le plan ima­gi­naire que l’on peut cogner sur l’autre de la bonne façon, parce qu’on n’est plus dans la réci­pro­cité »2, comme l’indique J.-A Miller. En effet, pour faire tom­ber à l’eau la vio­lence véhi­cu­lée par la langue qui frappe le par­lêtre, la psy­cha­na­lyse pro­pose une bonne stra­té­gie : pin­cer la jouis­sance mor­ti­fère à l’endroit même où elle s’articule. On peut cogner l’Autre de la bonne façon à condi­tion de viser l’énonciation. Les tac­tiques3 pour y arri­ver sont diverses. Dans ce numéro, Alexandre Stevens nous montre des prises pré­cieuses de « contre-violence sym­bo­lique ». Il faut aller fer­me­ment, mais avec des gants, dans la dis­tinc­tion entre cadre et bord, entre énoncé et énon­cia­tion. Camille Schuffenecker l’illustre fine­ment avec un cas. Daniel Roy nous fait cadeau du texte qui a été à l’origine du thème qui nous occupe où il fait réson­ner avec pré­ci­sion et poé­sie cette cli­nique qui nous concerne. Anaëlle Levobits-Quenehen nous rap­pelle que pour navi­guer dans ces eaux trou­blées par la chose vio­lente, il vaut mieux être au clair avec son désir de cli­ni­cien. Michel Héraud pointe la dimen­sion poli­tique de la réponse ana­ly­tique. Enfin, Noa Farchi nous pro­pose une tra­duc­tion ori­gi­nale et une lec­ture du poème « L’enfant méchant », de Léa Goldeberg, qui attrape avec délice l’impuissance de l’adulte – « Ils ne com­prennent rien » – lorsqu’il fait l’impasse de cette topo­lo­gie sin­gu­lière : « C’est l’enfant méchant qui m’est ren­tré dedans ». Il vaut mieux se rompre à cette topo­lo­gie pour accom­pa­gner l’enfant qui « ne sais plus quoi faire de cet enfant méchant » en lui.

Vous allez décou­vrir dans ce numéro de quoi être un peu moins mené en bateau dans l’abord de la vio­lence avec les enfants. Bonne lec­ture !

Valeria Sommer-Dupont

Notes   [ + ]

1. Cf. Lacan J., Les for­ma­tions de l’inconscient. Le sémi­naire livre V (1957–58), Paris, Seuil, 1998, p. 428.
2. Miller J.-A., « L’acte entre inten­tion et consé­quence », La Cause Freudienne, n°42, mai 1999, p. 16.
3. Cf. Lacan J. : « La direc­tion de la cure et les prin­cipes de son pou­voir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 589 : « L’analyste est moins libre en sa stra­té­gie qu’en sa tac­tique ».

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