Entretien avec Ludovic Debeurme, “Les Epiphanians”, ces enfants mons­trueux.

Publié paru le 3 mars 2019

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Entretien avec Ludovic Debeurme, “Les Epiphanians”, ces enfants mons­trueux.

Par Agnès Bailly

Dans Epiphania, la terre mal­trai­tée par l’espèce humaine enfante d’elle-même une nou­velle espèce hybride. La venue au monde de ces enfants chi­mé­riques, mi-humains, mi-animaux, appe­lés Epiphanians ou « mix-bodies » bou­le­verse l’ordre social. Ces filles et ces gar­çons dif­fé­rents sortent de terre comme des choux. Ils deviennent des ado­les­cents reje­tés, gagnés par le nihi­lisme, sen­sibles aux thèses obs­cu­ran­tistes, ron­gés par la pul­sion de mort ; bref, des monstres [1].

Agnès Bailly : Tout d’abord, j’ai lu que vous aviez com­mencé à écrire Epiphania juste après les atten­tats de 2015 à Paris. Y avait-il urgence pour vous à trai­ter ce réel, cet impos­sible à sup­por­ter ?

Ludovic Debeurme : Epiphania [2] a été écrit quelques années avant ces évé­ne­ments. Mais les atten­tats du 13 novembre ont créé une telle trouée impensable/im-pansable qu’il m’a fallu cher­cher à com­bler ce vide, y appor­ter com­pul­si­ve­ment du sens. La ques­tion qui se des­si­nait en creux était celle de cet impos­sible désir nihi­liste ; com­ment, pour­quoi et à quel endroit de leur his­toire, ces jeunes pou­vaient trou­ver un désir aussi puis­sant sur les ter­ri­toires de la mort ? La ques­tion était déjà atta­chée au scé­na­rio d’Epiphania, mais de fait, pre­nait dans le réel un autre visage. Il y avait dans l’histoire déjà cette idée d’adolescents, de jeunes adultes pris d’une vio­lente colère contre l’espèce humaine, jusqu’à en cher­cher l’anéantissement. C’était cette colère, cette vio­lence qui ne ren­con­trait plus de murs pour s’y cogner, à l’œuvre lors de ces atten­tats, que je pou­vais ten­ter de ques­tion­ner dans mon his­toire, au car­re­four de tout ce qui s’y pré­ci­pi­tait.

Le nouveau-né, cet inconnu mons­trueux

A. B. : Le tome 1 d’Epiphania com­mence par le rêve de David : sa com­pagne accouche d’une étrange créa­ture. Si la femme de David désire un enfant de son com­pa­gnon et le lui demande, David, lui, « ne trouve pas son désir » m’avez-vous dit ; et ce qui vient répondre à cette place pour David est un fan­tasme de mons­truo­sité.

L. D. : Et c’est bien un monstre qui sur­git, réel­le­ment, sous les espèces d’un tsu­nami qui emporte tout sur son pas­sage – dont la femme de David qui se retrouve seul… Quand sou­dain, des « mon­ti­cules » trans­percent le sol. Partout appa­raissent des « têtes de fœtus ». Au jour­nal télé­visé : « On peut entendre dans cer­tains parcs les cris de mil­liers de nouveau-nés. La consigne est de ne pas les tou­cher. Les auto­ri­tés les pren­dront en charge, une fois nés. » David découvre alors un mon­ti­cule dans son jar­din. Un ami lui conseille de lui écra­ser la tête pour « l’avorter ». Mais dès que David le touche, ce der­nier le regarde et naît. David ne sait pas com­ment faire avec ce nouveau-né. Il lui parle, prend soin de lui, lui donne un pré­nom « Kojika », et l’adopte – les « centres d’élevage » de « mix-body » étant satu­rés.

A. B. : Dans ce pas­sage de la « nais­sance », l’objet regard est patent.

L. D. : C’est par le regard que le mon­ti­cule devient sujet. David, le futur père, voit l’enfant, mais il peut désor­mais aussi lui-même être regardé par son enfant. La case déci­sive de cet album est celle où la tête de Koji vient de sor­tir de terre, lais­sant appa­raître seule­ment les yeux, avant l’apparition de la bouche, du lan­gage, comme si le regard pré­exis­tait. La ques­tion du regard est en effet récur­rente dans mon tra­vail. J’ai cher­ché long­temps ce regard que mon père, artiste peintre – incar­nant de fait celui qui voit – ne me por­tait pas. J’avais écrit juste avant la tri­lo­gie Epiphania, le cycle Trois Fils et Un père ver­tueux, où il est davan­tage ques­tion du rap­port au père, de mon point de vue d’enfant. C’est un récit âpre et cruel. Dans Epiphania, ima­giné après la nais­sance de ma fille, c’est mon point de vue de père dont il s’agit davan­tage. Une dou­ceur appa­raît dans le rap­port fami­lial, pré­senté jusqu’ici dans les pré­cé­dents livres aux anti­podes d’un endroit ras­su­rant.

Violence faite aux enfants « dif­fé­rents »

Koji gran­dit et va à l’école ; des cars sco­laires sont réser­vés aux mix-bodies – l’apartheid n’est pas si loin. Le direc­teur de l’école reçoit le père de Koji pour lui dire qu’il est scien­ti­fi­que­ment éta­bli que « l’intégration » de son fils sera de plus en plus dif­fi­cile et lui pro­pose une école spé­cia­li­sée « qui lui per­met­tra de ne pas se sen­tir dif­fé­rent » ! Les parents d’élèves ont peur… David sug­gère plu­tôt au direc­teur d’accueillir plus d’enfants comme le sien.

A. B. : Je pense ici aux enfants que je reçois en ins­ti­tu­tion. Ils témoignent sou­vent de la façon dont ils sont stig­ma­ti­sés comme « han­di­ca­pés » dans les­dites écoles « inclu­sives ». Ce signi­fiant « han­di­capé » – qui recouvre des dif­fi­cul­tés tel­le­ment hété­ro­gènes – leur fait vio­lence.

L. D. : La façon dont un Deligny a pensé les tra­cés des enfants autistes pour ce qu’ils sont, et non pas des ratés de proto-représentations du « bon­homme », que ces tra­cés conduisent vers une mise en nar­ra­tion, une mise en mots de l’histoire, fait écho à la façon même dont je conçois des his­toires. Parfois c’est un désir d’image qui, une fois tra­cée, ren­due visible, pro­duit un désir d’histoire. Des mots qui seraient res­tés muets si j’avais res­pecté le pro­to­cole habi­tuel de la créa­tion d’une bande des­si­née, où c’est le plus sou­vent le scé­na­rio qui pré­existe. J’ai passé un temps et une éner­gie phé­no­mé­nale de mon enfance à gom­mer les reliefs de ma per­son­na­lité, afin de deve­nir un enfant invi­sible qui puisse se confor­mer au sys­tème sco­laire. Cela a été une vio­lence sourde, d’où seul l’art et la psy­cha­na­lyse ont pu me sor­tir.

La stig­ma­ti­sa­tion de la dif­fé­rence par son signi­fiant – ici le « monstre » – tient lieu de cape d’invisibilité. C’est aussi une façon de ne plus avoir à por­ter de regard sur ceux qui sont mon­trés, dési­gnés. Le « mot » pour recou­vrir des êtres, loin du mot qui révèle. Ce n’est pas un hasard si les Epiphanians sont moi­tié humains, moi­tié ani­maux – ceux qui ne parlent pas.

L’adolescence fait vio­lence

Bientôt, David s’inquiète de l’agressivité mon­tante de Koji à son égard. « Vous les humains, vous ne com­pre­nez rien » lui dit-il, avant de s’enfermer dans sa chambre. Koji, qui voit son corps se trans­for­mer, a vrai­ment peur. Aux infor­ma­tions on entend : « Les scien­ti­fiques ont éta­bli un lien entre l’émergence de ces signes cor­po­rels et la sou­daine mon­tée d’agressivité des hommes-animaux ». Le fameux Dr Krüpa « spé­cia­liste de la psy­ché des mix-bodies » est invité : « Une crise d’adolescence ! Voilà de quoi il s’agit. Modifications phy­sio­lo­giques… flam­bée d’agressivité… pul­sions sui­ci­daires… les signes clas­siques du pas­sage de l’enfance à l’âge adulte… induit par un chan­ge­ment hor­mo­nal… la pul­sion de mort est au centre des pro­blé­ma­tiques ado­les­centes… pour les humains comme pour les mix-bodies… […] les mix-bodies sont plon­gés dans le chaos depuis leur vio­lente agres­sion par les anti-mix-bodies […] Voilà pour­quoi il est plus que jamais vital que nous ne per­dions pas le dia­logue avec eux… que vous soyez gar­dien ou édu­ca­teur d’un centre de mix-bodies, ou bien simple parent… ne cou­pez pas le lien » et il donne le numéro de la hot­line dédiée.

L. D. : Dans mes livres pré­cé­dents, j’ai tenté de trans­crire les corps en mou­ve­ment d’adolescents. Ce lan­gage si puis­sant, parce que sou­vent mal­adroit et hési­tant. La façon dont ils cherchent à habi­ter leur corps, le mettre en mots, autant qu’à l’inscrire dans le monde, comme un geste dans l’espace qui don­ne­rait du sens autant au geste qu’à l’espace lui-même, est un monde en soi pour un des­si­na­teur qui prend le temps de regar­der et noter.

« Nous étions défi­ni­ti­ve­ment l’autre, l’étranger »

Dans le 2e tome d’Epiphania, Koji quitte son père pour rejoindre une bande d’Epiphanians extré­mistes prêts à détruire la société pour sur­vivre. Koji confie qu’il a « voulu dis­pa­raître quand ses cornes ont com­mencé à pous­ser », qu’il a eu envie de tuer son père. Il lui adresse en silence : « ton amour me don­nait la force de croire que j’étais enfin aimable […] et pour­tant, gran­dis­sante, une incom­pres­sible force veut tendre chaque jour mon poing au-dessus de ton visage […] elle veut ta vie… ta vie d’homme ».

A. B. : Koji ne peut se déta­cher de son père – qui est aussi une figure du sau­veur – que vio­lem­ment.

L. D. : Est-ce qu’un arra­che­ment peut se faire pai­si­ble­ment ? Koji ne par­vient pas à déta­cher son père de l’entité qu’il repré­sente. Il y a une confu­sion entre la loi puni­tive, défi­ni­tive de l’institution qui place ces Epiphanians dans des camps sécu­ri­sés, et la loi sym­bo­lique de ce père aimant.

A. B. : Peut-on faire un lien entre le signi­fiant « monstre » qui a pré­cédé la nais­sance de Koji et ce qui advient par la suite ?

L. D. : C’est le mot qui recouvre ces enfants, les pour­chasse et gran­dit en eux ; il y a une poro­sité entre ce qu’ils res­sentent à l’intérieur d’eux-mêmes et ce dont ils sont recou­verts par l’extérieur. Comme si le mot ouvrait une brèche dans leur peau et conta­mi­nait leur être. L’histoire raconte, sans que cela ne soit véri­fié, que la Terre elle-même leur a donné nais­sance, pour en finir avec notre espèce avant qu’elle n’emporte tout à fait avec elle dans sa chute une diver­sité consi­dé­rable d’espèces. De fait, ils portent en eux cette contra­dic­tion vis-à-vis d’un monde qui n’entend pas leur mes­sage sans lan­gage dont ils sont une incar­na­tion, davan­tage qu’une incan­ta­tion. Ils sont pour­tant à moi­tié humains, pri­son­niers d’un para­doxe. Pourront-ils sau­ver la « Terre » sans à moi­tié périr eux-mêmes ? Koji et Bee tentent de ver­ba­li­ser cet état d’être, ce qui les dif­fé­ren­cie des autres Epiphanians.

En effet, très peu de mix-bodies ont grandi dans une « vraie » famille. L’une d’entre eux, Bee, témoigne de la façon dont on l’a sor­tie vio­lem­ment de son « trou » pour la mettre « en cais­sons de confi­ne­ment ». Leurs condi­tions de vie fai­saient croître la vio­lence. Tels des rats de labo­ra­toire, ils ser­vaient à la recherche. Mais les scien­ti­fiques « n’ont ren­con­tré que la dif­fé­rence, l’incompatibilité. Nous étions défi­ni­ti­ve­ment l’autre, l’étranger » dit-elle.

A. B. : Ici, vous met­tez en série de nom­breuses vio­lences faites à ces sujets comme cause de leur rébel­lion : le moment de leur « nais­sance » d’abord, puis leurs condi­tions de vie qui évoquent celles des migrants, des camps de concen­tra­tion des juifs ou encore celles des pri­sons. Je pense ici par­ti­cu­liè­re­ment à ces enfants migrants Marocains qui sont appa­rus tels des mon­ti­cules dans le quar­tier de la Goutte d’Or à Paris, il y a main­te­nant plus de deux ans. Les asso­cia­tions man­da­tées pour s’en occu­per ainsi que les gens du quar­tier sont réduits à l’impuissance face à ces sujets inap­pro­chables, insai­sis­sables. Poly-toxicomanes, ils vivent dans la rue et sèment la ter­reur dans le quar­tier.

L. D. : Ce qui est sai­sis­sant, c’est le manque d’histoire. D’où viennent-ils réel­le­ment ? Qui sont leurs parents ? Quel est leur voyage ? Comme pour les Epiphanians, ce trou dans leur his­toire ne per­met pas de les sai­sir. Ces enfants du 18e Est, pourraient-ils nous racon­ter leur his­toire ? Ou bien est-on déjà en deçà du lan­gage, là où il fau­drait pou­voir entendre les corps et le mou­ve­ment ? De toute évi­dence, ils sont inso­lubles et ques­tionnent notre monde. Tout du moins, ils nous pro­jettent avec force dans ce trou. C’est exac­te­ment ce trou que j’ai cher­ché à com­bler petit à petit – mais bien sûr il est inson­dable dans sa tota­lité, et ne cesse de se déro­ber – par par­celles, par che­mins et croi­se­ments, case après case, dans Epiphania. Et, le fait que la tri­lo­gie ne soit pas encore fer­mée me per­met d’ouvrir mon his­toire à ces sans-mots.

Discours sur la vio­lence

Un scien­ti­fique – auquel s’appliquerait fort bien l’adage : « l’enfer est pavé de bonnes inten­tions » – s’adresse aux mix-bodies : « Vous êtes en proie à des pul­sions que vous ne contrô­lez pas… votre haine à notre encontre est un pro­gramme de votre ADN […] J’ai dans ma poche une seringue rem­plie d’une sub­stance inhi­bi­trice. Elle vous ren­dra la vie bien plus douce et cal­mera vos tour­ments inté­rieurs… » Pendant ce temps à la télé­vi­sion, de « gen­tils » mix-bodies font de la pro­pa­gande pour des « greffes d’inhibiteurs indo­lores, direc­te­ment sous la peau ».

A. B. : C’est très inté­res­sant que vous poin­tiez ce dis­cours de la science qui situe la cause de la vio­lence au niveau de l’ADN avec son trai­te­ment médi­ca­men­teux adé­quat pour la faire taire. Cela ne manque pas de me faire pen­ser à la Ritaline, pres­crite aux enfants dits « hyper­ac­tifs ».

L. D. : Je suis fas­ciné par la façon dont le sys­tème capi­ta­liste ultra-libéral uti­lise les outils qu’il pro­duit pour remettre en piste – ou hors-jeu, selon le degré d’inadaptabilité du sujet – ceux qui ne sont pas pro­duc­tifs.

Le Dr K. est le seul à sou­te­nir un dis­cours dif­fé­rent : « Les Epiphanians repré­sentent une sym­bo­lique com­plexe de l’image de “l’autre”… d’un côté ils sont “l’autre étran­ger”, celui qui nous fait peur parce que nous ne le connais­sons pas assez… d’un autre côté, ils sont “l’autre nature”… l’animal, le sau­vage… mais ils sont aussi “l’autre en soi”… le monstre qui taraude notre psy­ché… celui que la psy­cha­na­lyse et l’art mettent au jour… celui avec qui il faut apprendre à vivre… les Epiphanians tentent de nous déli­vrer un mes­sage sur nous-mêmes que nous ne savons pas entendre… les éra­di­quer tous, en plus d’être un crime, ne solu­tion­ne­rait pas notre véri­table pro­blème ».

A. B. : « Apprendre à vivre avec la part de monstre qui est en nous », dites-vous. Je pense à ce que dit Jacques-Alain Miller : « Il y a une vio­lence sans pour­quoi qui est à elle-même sa propre rai­son, qui est en elle-même une jouis­sance » [3], pas toute expli­cable.

L. D. : J’ai exploré de nom­breuses facettes du monstre, de la chi­mère d’Epiphania au monstre qu’on a à l’intérieur de soi, avec lequel il faut com­po­ser toute sa vie. L’art est à la fois la mise en scène et la trace de cette vio­lence. Pouvoir tenir cette dis­tance avec sa vio­lence au tra­vers de l’objet artis­tique, autant que la lais­ser aller, « là » est la dua­lité néces­saire pour que l’œuvre fasse sens. Il y a un conti­nuel éti­re­ment entre dis­tance et pré­sence. L’artiste serait juste au centre de cet axe, étiré mais vivant.

A. B. : Je vous remer­cie, Ludovic Debeurme, pour cet entre­tien ensei­gnant à plus d’un titre. Nous atten­dons la sor­tie du tome 3 d’Epiphania pour voir com­ment Koji va faire avec l’injonction féroce de ses pairs contre le père : « Soit tu es avec les humains, soit tu es avec nous… Tu choi­sis… Dans les deux cas ton père meurt… Dans un cas tu sur­vis… »

[1] Ludovic Debeurme, écri­vain et des­si­na­teur de BD pour qui la psy­cha­na­lyse compte, a accepté un entre­tien à par­tir de ma lec­ture d’Epiphania [1], une tri­lo­gie en cours qui inté­resse de près notre thème « Enfants vio­lents ».

[2] Debeurme L., Epiphania, Volume 1 & 2, Paris, Casterman, 2017.

[3] Miller J.-A., « Enfants vio­lents », Après l’enfance, Paris, Navarin, coll. La petite Girafe, 2017, p. 202.

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