« Le mot qui blesse »

Publié paru le 23 octobre 2018

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« Le mot qui blesse »

Par Ariane Oger

Paroles de jeunes

Orlane est har­ce­lée par « une classe entière ». Ses sem­blables lui « prennent la tête, la saoulent ». Dès qu’elle leur tourne le dos, ils lui lancent des insultes. C’est une cer­ti­tude. Pour Paula, c’est l’Autre qui lui « met des trucs dans la tête » et lui scande : « tu es moche, tu es nulle ». Elle est, alors, obli­gée de l’insulter. Thomas, lui, affirme : « Tous les jours, ils me traitent de gros, de nul. Ils me virent sans rai­son des cours ». Lise quant à elle, a été har­ce­lée pen­dant deux ans au col­lège par sa meilleure amie.

À prê­ter l’oreille au cir­cuit de la parole de ces quatre sujets, quelque chose dif­fère. Pour Orlane, « ce qui n’est pas venu au jour du sym­bo­lique, appa­raît dans le réel »1 sous la forme d’une cer­ti­tude qu’on la traite. Lui par­ler la per­sé­cute, elle s’en défend par un flot de paroles inin­ter­rompu, venant recou­vrir la voix de l’Autre. C’est aussi la voix dans sa tête et les paroles impo­sées qu’elle tente de faire taire. Pour Paula, le brouillage entre ce qu’elle entend et d’où elle l’entend est patent. Est-ce elle qui parle ou est-ce l’autre ? Quel est le sujet de l’énonciation ? L’insulte ici, vient du dehors, har­cèle, per­sé­cute. « L’hallucination ver­bale […] exclut le sujet »2. Cette exclu­sion est pre­mière, celle du har­cè­le­ment seconde.

Pour Thomas, se faire virer est l’aboutissement d’un mon­tage pul­sion­nel : ne sup­por­tant plus d’être en cours, envahi par le trop, il fait du bruit, lance de menus objets dans la classe, cha­hute ses cama­rades. Il se fait voir et entendre pour ensuite être mis hors du champ de l’Autre.

Pour Lise, le har­cè­le­ment est la pointe de l’iceberg d’une posi­tion sub­jec­tive qui lui a « pourri la vie », mais dont elle enten­dra la part qu’elle a prise dans le tableau : opter pour le silence afin de ne pas perdre son amie.

Au-delà du harcèle­ment

Le har­cè­le­ment est fait d’insultes, d’invectives répé­ti­tives tou­chant au corps, à la petite dif­fé­rence, au mode de jouis­sance, au nom propre. L’insulte blesse car elle vient à une place vide, là où le signi­fiant défaille à dire l’être du sujet. J.-A. Miller situe l’insulte comme « l’effort suprême du signi­fiant pour dire ce qu’est l’autre comme objet a, pour le cer­ner dans son être en tant que jus­te­ment cet être échappe au sujet. Il essaye de l’obtenir par une flèche »3. Cette flèche vise le sujet et le fige sous un S1, l’épingle. L’insulte fige la langue, for­clos l’écart entre ce qui se dit et ce qui s’entend. Le mot vient presque rejoindre la Chose. Le signi­fiant devient l’objet. Il n’y a pas de sus­pen­sion de sens, d’équivocité, d’énigme, là où, a contra­rio dans le mot d’esprit, l’insulte est mas­quée tout en étant dite via l’allusion et la conden­sa­tion. « Épithète figé »4, l’insulte est au-delà de l’identification et attrape « le sujet par ce qui fait le réel de cha­cun, le sexe, l’origine, la mort »5.

Une pas­sion de l’être, la haine

À plu­sieurs contre un, est une des devises du har­cè­le­ment. Rien de nou­veau là-dedans d’un cer­tain point de vue ! Le bouc émis­saire a tou­jours existé mais l’époque a changé. Hélène Bonnaud évoque la « face hai­neuse du har­cè­le­ment »6. Comment lire ce qui appa­rait au XXIè  siècle comme un degré de plus dans la haine ? G. Caroz apporte un éclai­rage en dif­fé­ren­ciant la haine pro­duite par la riva­lité ima­gi­naire alié­née à l’envie et la jalou­sie, et celle arti­cu­lée à l’objet. Il qua­li­fie la pre­mière de haine pèpère7, soit la haine « n’excluant pas le désir »8 ; et la seconde de « haine qui rejette »9. Cette der­nière, non réfé­rée à l’image spé­cu­laire, est pro­duite par l’objet a, reste de l’opération d’aliénation/séparation. Le sujet ne veut rien savoir de cette part indi­cible de son être, si intime et étran­gère, de cette part de jouis­sance mau­vaise qu’il peut à l’occasion pla­cer à l’extérieur de lui et loger dans l’autre qu’il pourra dès lors reje­ter. À quoi tient ce degré de plus dans la haine ? Aux consé­quences d’une moindre opé­ra­ti­vité de la fonc­tion sym­bo­lique, du Nom-du-Père et de la vacilla­tion des sem­blants ? Soit à la pré­va­lence du registre ima­gi­naire, sou­vent en élec­tron libre, et au dévoi­le­ment de l’objet a, désor­mais à ciel ouvert ? Là où les sem­blants main­tiennent une cer­taine dis­tance avec l’Autre et avec l’objet, quand ils vacillent, c’est la prise directe avec le réel du lan­gage.

Ariane Oger

Notes   [ + ]

1. Lacan J., Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 388.
2. Naveau P., Les psy­choses et le lien social, le nœud défait, Paris, Anthropos, 2004, p.15.
3. Miller J.A., « L’orientation laca­nienne. Le ban­quet des ana­lystes », ensei­gne­ment pro­noncé dans le cadre du dépar­te­ment de psy­cha­na­lyse de l’université Paris VIII, leçon du 6/12/1989, inédit.
4. Ibid.
5. Bonnaud H., « La face hai­neuse du har­cè­le­ment sco­laire », Lacan Quotidien, n° 482, 25 février 2015, publi­ca­tion en ligne (www.lacanquotidien.fr).
6. Ibid.
7. Caroz G., « Connaître sa haine », La Cause Du Désir, n° 93, août 2016, p. 35.
8. Ibid., p. 36.
9. Ibid., p. 36.

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