Le regard dans le conte du Petit Chaperon rouge

Publié paru le 3 mars 2019

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Le regard dans le conte du Petit Chaperon rouge

Par Bernadette Colombel

D’emblée, le livre de Philippe Jalbert [1] intro­duit le lec­teur aux enjeux du regard, par l’entremise de deux yeux en cou­ver­ture, l’un appar­te­nant à un per­son­nage fémi­nin, l’autre à un ani­mal. Puis le lec­teur est dérouté par la suc­ces­sion d’images, ne sachant à quel per­son­nage, du Loup ou du Petit Chaperon rouge, elles se réfèrent. Il lui fau­dra décou­vrir que la page de gauche cor­res­pond au point de vue du Loup et celle de droite à celui de la fillette. Les des­sins en noir et blanc sont soi­gnés avec des touches de cou­leur rouge, le capu­chon de l’enfant et l’iris des yeux de l’animal. La construc­tion de l’album plonge le lec­teur dans la ques­tion du regard, ainsi que dans la vie inté­rieure de l’un et l’autre des pro­ta­go­nistes par la média­tion de leur dis­cours.

Au fur et à mesure que le Loup regarde le capu­chon rouge de la fillette, sa recherche de jouis­sance aug­mente ; une série de mots sans sujet tra­duisent son cal­cul pour mieux pié­ger sa proie : « Faim, Écouter. Flairer. Là en chasse… Arriver avant elle. Courir. Inspirer. Expirer. Inspirer… Faim… ».

Tandis que  le lec­teur est témoin de la tac­tique du Loup qui n’est que pul­sion, il découvre pro­gres­si­ve­ment le chan­ge­ment de posi­tion du Chaperon rouge. Cette der­nière quitte la mai­son mater­nelle, avec insou­ciance, en fre­don­nant À la claire fon­taine. En cours de che­min, elle ren­contre le Loup et elle voit sa tête, peu amène, aux yeux rouges. Bien qu’elle connaisse la dan­ge­ro­sité de la situa­tion, ambi­va­lente, elle s’aventure à dire au Loup : « À bien­tôt, peut-être. » Si son ima­gi­naire prend la forme d’un amour perdu, confor­mé­ment à la chan­son­nette, elle n’anticipe pas le réel qui l’attend.

L’histoire prend fin dans la mai­son de sa grand-mère avec le drame où on l’entend crier : « Au secours ! » devant la gueule ouverte du loup. L’album se clôt sur deux pages sans des­sins, sans textes, uni­que­ment colo­rées, l’une rouge, l’autre noire, lais­sant le lec­teur sans mots, face à l’expérience ter­ri­fiante de la dévo­ra­tion.

Contrairement aux contes tra­di­tion­nels du Petit Chaperon rouge [2], Dans les yeux n’offre rien à l’enfant-lecteur pour média­ti­ser la pul­sion. Quel est sur lui l’impact de la lec­ture de cet album ? La pul­sion n’a donc pas d’autre issue que celle de la des­truc­tion ? Rien ne lui est pro­posé pour qu’il invente un dénoue­ment sin­gu­lier aux enjeux de la pul­sion de mort pré­sents tant chez lui que chez l’autre. L’absence de voile sur la stra­té­gie sadique du loup, le déni du dan­ger pou­vant entraî­ner la mort et l’omniprésence de la mise en scène du regard en font un livre qui reprend des enjeux contem­po­rains. La vio­lence de cet album réside dans le fait qu’il laisse l’enfant sans stra­té­gie pour apprendre à faire avec ce à quoi il peut être confronté [3].

[1] Jalbert P., Dans les yeux, texte et illus­tra­tions de P. Jalbert, Ed. Gautier Languereau, 2017.

[2] Dans la ver­sion des frères Grimm, le Chaperon rouge rem­plit le ventre du loup de pierres une fois qu’il en est sorti grâce à l’intervention du bûche­ron. De plus, il s’agit davan­tage de la délec­ta­tion anti­ci­pée du pré­da­teur que de la stra­té­gie qui est expo­sée : « Un fameux régal, cette mignonne et tendre jeu­nesse ! Grasse chère, que j’en ferai ». http://chaperon.rouge.online.fr/grimmfr.htm

Perrault, Ch., Conte du Petit Chaperon rouge, http://chaperon.rouge.online.fr/perraultfr.htm

[3] Cf. Morel F. et Bizouerne G., Les Histoires du Petit Chaperon rouge racon­tées dans le monde, Syros, 2008.

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