Les nou­veaux contours de la vio­lence dans la lit­té­ra­ture de jeunesse

Publié paru le 3 mars 2019

image_pdfimage_print

Les nou­veaux contours de la vio­lence dans la lit­té­ra­ture de jeunesse

Par A. Bailly, A. Chottin, F. Labridy, D. Leimann

Interview de Marie Lallouet par Agnès Bailly, Ariane Chottin, Françoise Labridy, Daphné Leimann de parADOxes [1]

 

Après avoir été édi­trice de livres pour la jeu­nesse, prendre la direc­tion de la Revue des livres pour enfants met Marie Lallouet à une toute autre place : il ne s’agit plus de tra­vailler avec des auteurs et de déci­der de la paru­tion d’un livre mais de pro­po­ser une bous­sole dans la lec­ture des ouvrages parus, d’en extraire des ques­tions, d’avertir de cer­taines dif­fi­cul­tés, d’en éclai­rer les ouver­tures, car la lit­té­ra­ture jeu­nesse est un champ qui regorge d’inventivité.

 

Daphné Leimann : Pouvez-vous nous dire quelles sont les ques­tions spé­ci­fiques que vous vous posez concer­nant ce que vous vou­lez trans­mettre des livres et par­ti­cu­liè­re­ment lorsque ces livres abordent la violence ?

Marie Lallouet : Les livres peuvent faire ce qu’ils veulent (dans le res­pect de la loi de 1949) puisque per­sonne n’est obligé de les lire. Mais il sort chaque année envi­ron six mille livres et nous aidons ceux qui doivent s’y repé­rer à y voir plus clair. Beaucoup de ces livres ne sont pas très inté­res­sants ou n’ont pas besoin de notre aide pour trou­ver leurs lec­teurs. D’autres en revanche, plus dis­crets, moins com­mer­ciaux, sont des œuvres qui méritent d’être défen­dues. Pour ce qui est de la ques­tion de la vio­lence, je trouve que la pro­blé­ma­tique du consen­te­ment est par­ti­cu­liè­re­ment impor­tante. Un livre est fait pour bous­cu­ler, mais un jeune lec­teur n’est pas for­cé­ment prêt à tout. Le design d’un livre – son titre, son illus­tra­tion de cou­ver­ture, son texte de qua­trième de cou­ver­ture – n’est pas tou­jours très expli­cite, ce qui est sou­vent dommage.

L’exemple de Junk sur le thème de la drogue, a été éclai­rant à ce titre. C’était un livre dur, mais par­fai­te­ment loyal : un titre et une cou­ver­ture sans ambi­guï­tés, et un texte de qua­trième de cou­ver­ture où l’auteur pre­nait la parole. Il disait aussi qu’« il est pré­fé­rable que les jeunes n’entendent pas par­ler de la drogue pour la pre­mière fois le jour où quelqu’un essaiera de leur en vendre. » [2]

C’est un contrat de lec­ture franc et, dès lors, le lec­teur est libre de l’accepter ou de le refu­ser. Junk a été, comme Je mour­rai pas gibier [3], un jalon impor­tant dans l’histoire du trai­te­ment moderne de la vio­lence par la lit­té­ra­ture jeu­nesse. Ces jours-ci, les édi­tions « La Ville brûle » publient Dans la forêt rouge [4], album magni­fique qui raconte l’histoire de la forêt de Pripiat, à Tchernobyl, illus­tra­tion de la vio­lence extrême faite par les hommes à la nature. Ce dia­logue entre un jeune arbre et un ours est vrai­ment réussi, mais l’album pro­pose à son lec­teur un contrat de lec­ture dif­fi­cile qui amè­nera de sacrées ques­tions et mérite, me semble-t-il, un consen­te­ment préalable.

Agnès Bailly : Lorsque nous nous sommes ren­con­trés pour une soi­rée de tra­vail réunis­sant parADOxes et le comité de rédac­tion de votre revue, vous avez évo­qué ce que vous appe­liez « Les nou­veaux contours de la vio­lence » vous condui­sant à for­mu­ler l’hypothèse que « la vio­lence bouge aujourd’hui ». Pouvez-vous nous en dire un peu plus ? 

M. L. : L’idée des « nou­veaux contours de la vio­lence » est venue de nos lec­tures de romans ados contem­po­rains dont la vio­lence, très liée aux réseaux sociaux, nous sem­blait nou­velle, bien loin des com­bats de La guerre des bou­tons. Maintenant que nous avons presque fini ce dos­sier, j’ai l’impression que la vio­lence n’a pas for­cé­ment changé mais que sa média­ti­sa­tion est dif­fé­rente, encom­brante, que les fron­tières entre les espaces pri­vés et publics sont effa­cées. Les enfants d’aujourd’hui risquent moins de se cas­ser la figure en tom­bant d’un arbre que de perdre tous leurs amis à cause d’un bad buzz. C’est encore plus violent, il me semble.

D. L. : Lors de cette réunion avec parADOxes au sujet de la vio­lence, vous nous avez décrit de nou­velles formes d’écriture dans la lit­té­ra­ture jeu­nesse, notam­ment au sujet de la fin des récits et de cer­tains héros. Pouvez-vous nous en par­ler ici ?

M. L. : En effet, l’année pas­sée, nous avons eu plu­sieurs romans dont le héros prin­ci­pal mou­rait, ce qui était assez inédit dans le domaine de la lit­té­ra­ture jeu­nesse où la déses­pé­rance consti­tuait sans doute le der­nier tabou. Il y a un pla­fond de verre qui pèse sur la lit­té­ra­ture des ados et leurs auteurs qui les empêche d’aller du côté de la lit­té­ra­ture des adultes. Personnellement, je regrette que les ados aient une lit­té­ra­ture trop sou­vent faite sur mesure pour eux, comme une chambre à part. À par­tir de treize-quatorze ans, toute la lit­té­ra­ture du monde est à leur dis­po­si­tion, c’est même elle qu’ils vont étu­dier au col­lège et au lycée. Les encou­ra­ger à s’y ris­quer me semble essentiel.

Françoise Labridy : N’oublions pas que les enfants ne lisent et ne per­çoivent pas comme les adultes. Walter Benjamin, disait ceci : «  Les enfants lisent […] en incor­po­rant mais non en s’identifiant. Leur lec­ture est dans un rap­port très intime bien moins avec leur culture et leur connais­sance du monde qu’avec leur crois­sance et leur puis­sance » [5]. Qu’en pensez-vous ?

M. L. : D’une cer­taine façon, auteurs et édi­teurs se tiennent pru­dem­ment à dis­tance de la récep­tion qui est faite de leurs livres par le lec­teur. Celui qui pro­pose, au fond, ne sait pas ce qui se passe ensuite et ce mys­tère fait par­tie du jeu. En lit­té­ra­ture pour la jeu­nesse, où le tiers-lecteur est presque indis­pen­sable pen­dant les pre­mières années de l’enfant, cela épais­sit encore le mys­tère. Lisez Zagazou [6], ce grand album de Quentin Blake. Il y a là :

– le livre pro­posé par l’auteur : un jeune couple reçoit un jour une drôle de bes­tiole qu’il nomme Zagazou et qui va désor­mais par­ta­ger sa vie,

– le livre éprouvé, et avec quelle émo­tion, par l’adulte lecteur,

– et un tout autre livre perçu par l’enfant spectateur.

C’est une super­po­si­tion où toutes les vies sont enga­gées avec tel­le­ment de pro­fon­deur qu’il est presque impu­dique de cher­cher à la per­cer. Ce qui se passe là ne regarde per­sonne d’autre que cet adulte et cet enfant. L’auteur lui-même, qui a rendu cela pos­sible, s’est effacé depuis longtemps.

[1] parADOxes asso­cia­tion créée en 2009. Centre de consul­ta­tions psy­cha­na­ly­tiques et d’ateliers indi­vi­duels ou en petits col­lec­tifs, Paris 10e. Membre de la FIPA (Fédération des Institutions de Psychanalyse Appliquée), Site : paradoxes-paris.org

[2] Burgess M., Junk, Paris, Gallimard Jeunesse,1998. Quatrième de couverture.

[3] Guéraud G., Je mour­rai pas gibier, Arles-Rodez, éd. Le Rouergue, 2011.

[4] Mortenson Ch. & Rice J., Dans la forêt rouge, Montreuil, éd. La Ville brûle, mars 2019.

[5] Benjamin W., Enfance. Éloge de la pou­pée et autres essais, trad P. Ivernel, Paris, Rivages poche/Petite Bibliothèque, 2011.

[6] Blake Q., Zagazou, Paris, Gallimard Jeunesse, 1999.

image_pdfimage_print

Travaux pré­pa­ra­toires JIE5

5e jour­née d’étude

ENFANTS

vio­lents

Rechercher dans le zap­peur jie5

Affiche de la jie5

Étude et recherche

Agenda

Pas d’é­vé­ne­ment actuel­le­ment programmé. 

Atelier d’é­tude 2020–2021

Zappeur

Zapresse