L’internet ins­tru­ment ?

Publié paru le 12 mars 2019

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L’internet ins­tru­ment ?

Par Victor Rodriguez

Interview de Marjorie Métayer par Victor Rodriguez. 

DéCOLLE est un dis­po­si­tif cli­nique pour la pré­ven­tion et l’accompagnement des ado­les­cents en dif­fi­culté sco­laire et psy­chique. Situé à Nantes, il est animé par des pro­fes­sion­nels orien­tés par la psy­cha­na­lyse. Le Zappeur s’est inté­ressé à cette pra­tique qui fait une place aux tech­no­lo­gies de l’internet comme aux jeux vidéo. Marjorie Métayer, psy­cho­logue, a accepté de répondre à nos ques­tions.

Victor Rodriguez : Quel usage de l’in­ter­net avez-vous dans votre pra­tique auprès des enfants et des jeunes ?

Marjorie Métayer : Notre dis­po­si­tif s’est construit autour du constat d’une absence, en Loire-Atlantique, de lieu d’accueil pour les ado­les­cents en décro­chage sco­laire ou désco­la­ri­sés.

La majo­rité d’entre-eux était recluse à leur domi­cile, lais­sant leurs parents dans un grand désar­roi. En effet, il n’existait aucun dis­po­si­tif assez léger pour aller vers eux, sans for­cé­ment vou­loir les réin­sé­rer, ce qui est très impor­tant.

Notre pari de départ était de ten­ter de nous connec­ter à ceux qui a priori ne vou­laient pas faire un usage direct de la parole, qui n’avaient pas envie de par­ler d’eux. Dès lors, il s’agissait de par­ler d’autre chose et, plus par­ti­cu­liè­re­ment, de ce qui les inté­resse. Avec quelques objets pré­sents sur nous ou dans la pièce, une tablette, un ordi­na­teur ou un télé­phone, ils se sont très vite mis à vou­loir nous mon­trer leurs créa­tions sur inter­net, ins­ta­gram ou sur leurs pla­te­formes de jeux vidéo. Nous n’avons juste pas reculé à en faire usage, pariant que cela per­met­tait à la fois de trai­ter le regard et la voix et d’ouvrir une conver­sa­tion sur la vir­tua­lité, champ fon­da­men­tal de la nais­sance du désir.

VR. : À par­tir de quels constats avez-vous pensé ce dis­po­si­tif par­ti­cu­lier ?

MM: À DéCOLLE, nous fai­sons un usage de la connexion entre le sujet et cer­tains objets, ceux qu’on appelle les tic (Technologies de l’Information et de la Communication). L’isolement dans lequel se trouvent les jeunes désco­la­ri­sés est para­doxa­le­ment sou­vent cou­plé avec un lien très fort aux réseaux sociaux, via inter­net ou le jeu vidéo. Ce para­doxe a orienté notre pra­tique, qui a pour maxime de nous connec­ter à ce qui branche le sujet, afin d’en faire un objet de conver­sa­tion. Auparavant, le phal­lus était l’ambocepteur sym­bo­lique par excel­lence, l’outil signi­fiant qui connec­tait les uns aux autres, un sexe à l’autre. Il semble qu’aujourd’hui d’autres outils incarnent le sup­port de cette fonc­tion.

Ces dis­po­si­tifs sont fina­le­ment pour cer­tains jeunes, de véri­tables « ins­tru­ments »[1]. C’est aussi à cette place, selon la for­mule de J.-A. Miller, que le psy­cha­na­lyste doit ten­ter de se loger auprès du jeune sujet qui vient le trou­ver. Nous nous met­tons dans la série des ins­tru­ments qu’ils uti­lisent, cela sup­pose au préa­lable d’en avoir saisi la fonc­tion pour cha­cun d’eux.

VR. : Que vous semble-t-il néces­saire de favo­ri­ser et com­ment ? De limi­ter, éven­tuel­le­ment ?

MM: Les experts contem­po­rains édictent des bords arbi­traires : pas d’écran avant… pas d’accès au réseau après… Nous avons pu obser­ver que les bou­li­miques de l’écran, après qu’on a réussi à se bran­cher avec eux par la parole, s’en détachent pro­gres­si­ve­ment, ralen­tissent leur consom­ma­tion. En somme, la parole assèche la jouis­sance en jeu. Pas toute, mais une par­tie et ce sans aucune inter­ven­tion de conseil de notre part, pour peu que l’on prête beau­coup d’attention et de sérieux à ce qui se joue dans cet uni­vers vir­tuel pour l’adolescent.

Les pas­sages à l’acte les plus fré­quents, ceux dont les parents nous parlent au quo­ti­dien, sont ceux qui suc­cèdent à une cou­pure arbi­traire du réseau, de la connexion wifi ou de la console. L’autre qui prive du télé­phone ou de la console devient alors une menace directe et, bien sou­vent, il se prend en retour dans le réel la cou­pure qu’il a voulu exer­cer sur le sujet. Si l’on écoute ces sujets, ils parlent de ces connexions comme du lien à un organe vital, le câble élec­trique fai­sant fonc­tion d’artère ou de synapse. Dire aux parents la fonc­tion vitale de l’objet pour leur enfant per­met de déca­ler la ques­tion de la cou­pure à celle de la connexion. Comment entrer dans ce monde sans faire intru­sion, com­ment régu­ler le corps avec la machine, mais pas seule­ment ?

VR. : D’où vient le nom que vous avez donné à ce dis­po­si­tif ?

MM. : La gra­phie par­ti­cu­lière de DéCOLLE a été la consé­quence du sou­hait de décom­plé­ter jusque dans le nom notre petite inven­tion. La signi­fi­ca­tion de DéCOLLE assone avec le pro­ces­sus de sépa­ra­tion et avec ce qui se joue de l’école, mais une ortho­graphe trop linéaire nous parais­sait pro­blé­ma­tique, trop impo­sante, ou trop nor­ma­tive.

[1] Miller J.-A., « Interpréter l’enfant », Le savoir de l’enfant, Paris, Navarin, coll. La petite Girafe, 2013, p. 20.

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