« Parle ! » Harcèlement sco­laire et injonc­tion de parole

Publié paru le 23 octobre 2018

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« Parle ! » Harcèlement sco­laire et injonc­tion de parole

Par Claire Brisson

« Non au har­cè­le­ment », clame le minis­tère de l’Éducation natio­nale depuis 2012. Le phé­no­mène long­temps méconnu occa­sion­ne­rait souf­frances, échecs sco­laires et tou­che­rait 10% des élèves au cours de leur sco­la­rité. Agressions répé­tées et dés­équi­libre des forces, menaces de mort et pas­sages à l’acte sui­ci­daires – les chiffres affolent, les témoi­gnages sidèrent et la peur gagne – peur pour nos enfants ou peur de nos enfants, selon l’angle adopté.

Le remède pour­tant serait simple : « Le har­cè­le­ment, pour l’ar­rê­ter, il faut en par­ler »1. Enjoy Phoenix, blo­gueuse spé­cia­li­sée en mode et beauté, fut une des pre­mières à le faire dans une vidéo pos­tée en octobre 2014. Forte du mil­lion d’a­bon­nés qui sui­vaient sa chaîne, elle décri­vit l’en­vers de son ascen­sion sur les réseaux sociaux trois ans plus tôt : l’en­fer vécu au lycée, iso­lée sous le coup d’une rumeur, mal­trai­tée dans sa classe et insul­tée sur Facebook. Se renom­mer et s’a­dres­ser à d’autres autres via ses tutos coif­fure consti­tua un refuge et une solu­tion. Son pseudo, à lui seul, condense sa chute et son relè­ve­ment dans le jouir propre à l’é­poque : « Enjoy Phoenix » et ses « boucles avec un lis­seur » furent saluées sur le net quand le nom et l’i­mage de Marie Lopez étaient salis par les agres­sions et « la mau­vaise répu­ta­tion ». La popu­la­rité rapi­de­ment acquise sur Youtube vint contrer l’ex­clu­sion vécue in real life, lui donna le cou­rage de par­ler de ce qu’elle endu­rait et lui per­mis de chan­ger d’é­ta­blis­se­ment. « Le har­cè­le­ment au lycée, mon his­toire et mes solu­tions ! »2 fit très vite des cen­taines de mil­liers de vues – 3,3 mil­lions aujourd’­hui – et sus­cita un flot inin­ter­rompu de com­men­taires de jeunes gens s’a­vouant concer­nés par le pro­blème. Des témoi­gnages simi­laires appa­rurent sur d’autres chaînes, emprun­tant titre, for­mat et par­fois contenu à la vidéo ini­tiale. E. Phoenix fraya ainsi pour ses contem­po­rains un mode d’é­non­cia­tion sur le har­cè­le­ment qui eut un grand écho. Promue porte-parole d’une géné­ra­tion, le gou­ver­ne­ment s’ap­puya sur elle pour sen­si­bi­li­ser le grand public3.

Que disent les témoi­gnages ? Ils ren­seignent peu sur le contexte et l’oc­ca­sion des pre­mières bri­mades. C’est la bru­ta­lité et la répé­ti­tion qui s’ex­posent ainsi que ce mes­sage inlas­sa­ble­ment répété : « sur­tout ne pas se taire ! » Tous les jeunes enjoignent de par­ler pour rompre le cycle infer­nal des humi­lia­tions mais tous admettent que ce fut pour eux la chose la plus dif­fi­cile.

Le silence est donc au cœur de l’af­faire, de nature affine à la vio­lence qui s’exerce. Rétive au dis­cours, la haine dont un sujet est la cible se fonde chez son auteur du rejet d’une alté­rité intime, consti­tu­tive au par­lêtre, qui « ren­voie pré­ci­sé­ment sa cible à cette Altérité en lui, dont la res­pon­sa­bi­lité est tou­jours à recon­qué­rir. Car devant la haine qu’il ins­pire, le haï peut lui aussi se déro­ber et ajou­ter à la haine qu’il sus­cite la haine de soi et/ou répondre à la haine dont il est la cible en deve­nant à son tour hai­neux. »4 Ainsi la haine de soi peut-elle se satis­faire et se nour­rir de sa mise en exergue par un autre méchant. « Se taire » alors se double d’un « se faire » – taper, insul­ter, exclure où la pul­sion joue sa par­tie contre le sujet.

Certains jeunes usent des réseaux sociaux pour s’ex­traire de ce silence de mort et conju­rer leur « déché­ti­sa­tion » sur l’esca­beau que leur confèrent nomi­na­tion, image et énon­cia­tion contrô­lées. Mais l’Autre incon­trô­lable fait retour par ses com­men­taires. E. Phoenix dénonce aujourd’­hui le cyber har­cè­le­ment dont elle est l’ob­jet mal­gré son refus de « fer­mer sa gueule ». « Les rumeurs, c’est ce qui m’a tuée au lycée »5. Elles se pro­pagent de manière virale sur inter­net et conduisent par­fois à des déchai­ne­ments sur ceux qui s’ex­posent.

Comment par­ler du har­cè­le­ment alors ? Et com­ment lire les résul­tats de l’é­tude amé­ri­caine6 menée en 2011–2012 auprès de 617 jeunes où 10 % des 12–17 ans décla­raient avoir déjà pra­ti­qué l’auto-harcèlement numé­rique à par­tir de faux pro­fils, s’auto-dénigrant, s’in­sul­tant voire se mena­çant de mort sous cou­vert d’a­no­ny­mat ? La chose bou­le­verse les caté­go­ries d’au­teur et de vic­time et invite à prendre, à repen­ser la manière même d’a­bor­der le sujet.

Un dis­po­si­tif de parole n’a chance d’en sai­sir quelque chose que s’il s’ar­ti­cule pré­ci­sé­ment au point d’in­di­cible consti­tu­tif du sujet, où s’en­ra­cine la jouis­sance qui inté­resse l’Autre méchant. Ce point appelle un dire qui sépare plu­tôt qu’un dis­cours qui iden­ti­fie, pour ame­ner le sujet à se faire res­pon­sable de sa façon de répondre à la haine qui le vise. C’est là « un point émi­nem­ment éthique du fait de son carac­tère pro­pre­ment insub­jec­ti­vable, non sub­su­mable sous le signi­fiant, et qui en fait un lieu de l’acte par excel­lence »7.

Claire Brisson

Notes   [ + ]

1. Cf. www.education.gouv.fr/cid122362/non-au-harcelement-le-harcelement-pour-l-arreter-il-faut-en-parler.html « Édito du ministre », J.-M. Blanquer, à l’occasion du lan­ce­ment de la jour­née 2018 contre le har­cè­le­ment à l’école.
2. https://www.youtube.com/watch?v=AWpkDtbM90s
3. Najat Vallaud-Belkacem et Enjoy Phoenix par­ta­gèrent le pla­teau de l’é­mis­sion « Toute une his­toire » dif­fu­sée sur France 2 le 5 novembre 2015 à l’oc­ca­sion de la pre­mière jour­née de lutte contre le har­cè­le­ment à l’é­cole.
4. Lebovits-Quenehen A., « Retour vers la haine », Le diable pro­ba­ble­ment, n°11, Paris, Verdier, 2014, p. 7.
5. https://www.youtube.com/watch?v=o3UsVc2NtDA
6. Englander E., « Digital self-harm : fre­quency, type, moti­va­tions and out­comes », vc.bridgew.edu/marc_reports/5/
7. Leduc C., « La haine dans le lien social. Quelques consé­quences cli­niques », Pourquoi la haine, Scripta, bul­le­tin de l’ACF-CAPA, Amiens, octobre 2017, p. 42.

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