Quand l’enfant est pris de vio­lence

Publié paru le 3 décembre 2018

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Quand l’enfant est pris de vio­lence

Par Daniel Roy

Ce texte a été écrit sous cette forme en mars 2017, en pré­pa­ra­tion de la Journée d’étude. On peut le lire éga­le­ment à l’aulne des évé­ne­ments actuels.

Quand l’autre, c’est toi, et que tu es l’autre (tran­si­ti­visme),
Quand l’autre est un intrus,
Quand l’autre détient ou dérobe l’objet qui est pour toi le plus pré­cieux (jalouis­sance),1
Quand les petites che­villes ne rentrent pas dans les petits trous (colère),
Quand le désir de l’Autre est indé­chif­frable (caprice),
Quand tu es pris dans l’étau de l’Autre (ruer dans les bran­cards),
Quand la voix dit « Frappe ! »,
Quand les mots te manquent,
Quand les mots te visent,
Quand tu te cognes la tête contre les murs… du lan­gage,
Quand tu bous­cules pour te faire une place (jouer des coudes),
Quand « le royaume de Dieu souffre vio­lence et que les vio­lents s’en emparent »2 (dévas­ta­tion du sym­bo­lique),
Quand il faut bien qu’une marque s’inscrive quelque part,
Quand il faut bien que la jouis­sance enva­his­sante trouve une issue,
Quand tu, tu, tu, tu…sais plus quoi dire,
Quand tu es com­plè­te­ment bou­ché…

Alors ça explose, tu pètes les plombs, tu montes dans les tours, tu fais ton caprice, tu hurles, tu tapes, tu casses, tu mords, tu pousses, tu donnes des coups de pied ou de poing, tu jettes des regards furieux, tu dis des très gros mots – toi lampe ! toi ser­viette,…3 tu as un com­por­te­ment ouver­te­ment anti-social et tu t’attires la répro­ba­tion de ton entou­rage, tu deviens un enfant ter­rible, agité, souf­frant d’un trouble de la conduite, tu es un petit voyou, une brute, un mal-élevé qui fait honte à ses parents, un sale gosse, une vraie chi­pie.

Alors tu méri­te­rais une bonne cor­rec­tion (plus pos­sible), tu auras une puni­tion, une sanc­tion, un pre­mier aver­tis­se­ment, tu ne perds rien pour attendre, tu vas voir de quel bois je me chauffe, ce n’est pas toi qui fais la loi ici. Ici, on ne peut pas tout faire, tout cas­ser, il y a un cadre, des règles à res­pec­ter si tu veux vivre avec nous…

À la fin de l’envoi, un enfant violent se trouve ainsi face à un par­te­naire de paco­tille, impos­teur qui pré­tend ins­tau­rer la loi, c’est-à-dire celui-là même qui a sus­cité sa vio­lence par son trop de pré­sence insis­tante ou par son absence criante. Lacan a situé en logique la qua­dra­ture de ce cercle par son schéma L. Comment en sor­tir sans  per­cer de père en part la baleine de l’imposture ?

Comment faire pour ne pas se lais­ser enfer­mer avec l’enfant pris de vio­lence dans le ter­rible piège qu’il tend à ses par­te­naires ?

Comment incar­ner une alté­rité qui ne menace pas, qui ne com­mande pas, et qui pour­tant fait acte de pré­sence, acte de sa pré­sence auprès de la colère, du caprice, de l’insulte, des coups, de la dépré­da­tion ?

L’enfant violent exige de ceux qui l’accueillent non pas des cadres, des règle­ments ou des lois, mais plu­tôt l’art de creu­ser des petits trous vivables dans les alen­tours – là où se sont logées des pré­sences insup­por­tables – et de bro­der des petits bords, des petites épis­sures – là où se sont ouvertes des déchi­rures invi­vables, qui font canaux à la dépense de jouis­sance.

Il me semble que l’on peut reprendre, concer­nant l’enfant violent, les deux « lois d’ordre dia­lec­tique » que Lacan dégage dans son « Allocution sur les psy­choses de l’enfant »4 :

– « Il y faut le tra­vail de deux géné­ra­tions, lui-même (l’enfant) en étant le fruit à la troi­sième » : non pas une trans­mis­sion  inter­gé­né­ra­tion­nelle de la vio­lence com­por­te­men­tale, mais une poten­tia­li­sa­tion d’une géné­ra­tion à l’autre de la vio­lence faite au sym­bo­lique dans la géné­ra­tion pré­cé­dente qui « écrase » dans la géné­ra­tion sui­vante la dimen­sion d’altérité. En effet, l’enfant « pris de vio­lence » est un enfant qui ne croit plus en l’Autre de la parole.

– Concernant l’institution « il s’avère que tou­jours en quelque point à situa­tion variable y pré­vale un rap­port fondé à la liberté » ; et Lacan pré­cise qu’il s’agit aujourd’hui d’une liberté qui s’affronte à la ségré­ga­tion pro­duite par la science, et non plus la liberté gagnée sur le dis­cours du Maître (celle des Lumières) ; l’enfant violent est un enfant du temps de la science.

Enfin, il y a grand pro­fit à se réfé­rer à la lec­ture par J.-A. Miller de la place de la jouis­sance dans l’enseignement de Lacan (cf « Les para­digmes de la jouis­sance »). Le sixième para­digme qui dégage le moment de bas­cule ici dési­gné du « non-rapport »5 offre un levier puis­sant pour dépla­cer la ques­tion de la vio­lence, en consi­dé­rant le fait de vio­lence  comme stric­te­ment noué au fait de jouis­sance comme pre­mier. En effet le fait de vio­lence en tant que tel indique que la jouis­sance peut tout empor­ter du lan­gage, comme dimen­sion dans laquelle l’homme aurait son habi­tat, et « de la parole qui sert à la com­mu­ni­ca­tion ». Il nous invite à fon­der une nou­velle « prag­ma­tique » cli­nique et sociale. Le fait de vio­lence est ainsi signe du non-rapport et ten­ta­tive en impasse d’instaurer un rap­port.

La vio­lence de l’enfant appa­raît alors comme fon­dée non pas sur le rap­port ima­gi­naire, la lutte à mort, mais sur l’effraction de la pré­sence d’une Jouissance sans Autre, qui vient contes­ter toute jouis­sance légi­time des biens – bien com­mun du vivre-ensemble (!), biens maté­riels (dépré­da­tions), usage réglé des corps…

Daniel Roy

Notes   [ + ]

1. Néologisme de Lacan pour dési­gner une haine jalouse qui vise un rival sup­posé, lui, avoir l’objet.
2. Evangile selon Matthieu, 11 :12.
3. Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obses­sion­nelle (L’homme aux rats) », Cinq psy­cha­na­lyses, Paris, P.U.F., 1967, p. 233.
4. Lacan J., « Allocution sur les psy­choses de l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 362.
5. Miller J.-A., « Les six para­digmes de la jouis­sance », La Cause freu­dienne, n° 43, Navarin/Seuil, octobre 1999, p. 24–29.

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